« Suicidez-vous ! », « Flic suicidé, à moitié pardonné » : les invectives récemment adressées aux forces de l’ordre dans une manifestation parisienne de gilets jaunes, taguées sur le mur d’une gendarmerie bretonne ou collées sur un camion appuient là où ça fait mal.
Mais en 2019, les policiers et gendarmes prennent l’affront particulièrement à cœur : depuis le 1er janvier, trente d’entre eux se sont suicidés. Si l’année continue sur cette lancée, elle risque d’être particulièrement meurtrière dans les rangs des forces de l’ordre.
Ces dernières semaines, les syndicats de police ont sonné l’alarme. Des fonctionnaires se sont rassemblés devant les commissariats, tandis que les autorités mettaient en avant leurs efforts de prévention et s’engageaient à les intensifier. Au sein de la police nationale, une inspectrice générale de l’administration incarne cette politique : Noémie Angel, sous-directrice de la prévention, de l’accompagnement et du soutien. Ce lundi, le ministre de l’Intérieur Christophe Castaner doit officiellement installer la « cellule alerte prévention suicide » qu’elle dirige désormais. Un officier de police et un médecin-psychiatre, Jean-Louis Terra, doivent la seconder. Les Jours ont rencontré Noémie Angel.
En 2024, 26 gendarmes et 27 policiers se sont donné la mort, des chiffres au plus bas depuis vingt ans. La police nationale connaît déjà son premier deuil de 2025. Un policier de la brigade anticriminalité de Saint-Quentin (Aisne) s’est suicidé, dimanche 5 janvier, avec son arme de service.
Si les institutions déplorent ce sinistre bilan, elles trouvent de l’espoir dans son évolution : hormis 2020, année pendant laquelle les suicides ont globalement diminué dans la société, jamais le ministère de l’intérieur n’avait enregistré un chiffre aussi bas depuis au moins vingt ans. S’il est trop tôt pour voir dans le bilan de 2024 une évolution structurelle, il reste bien loin de la dramatique année 2019, au cours de laquelle 21 gendarmes et 59 policiers s’étaient donné la mort.
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Après une baisse sensible en 2016, le nombre de suicides dans la police repart à la hausse. En tout, 39 fonctionnaires de police ont choisi de mettre fin à leurs jours depuis le 1er janvier. C'est déjà trois de plus que sur l'ensemble de l'année 2016, peut-être même cinq car deux autres cas font toujours l'objet d'une enquête. Ces suicides concernent tous les grades, tous les âges, mais essentiellement des hommes (seules deux ou trois policières se seraient suicidées en 2017). L'arme de service est utilisée dans environ 50% des passages à l'acte. Depuis la fin août, le phénomène s'est accéléré avec un pic de dix suicides en moins de deux mois et demi. L'Ile-de-France, qui concentre un tiers des effectifs de terrain (36.000 policiers), est la région la plus touchée.
La problématique n'est pas nouvelle : le taux de suicide dans la police est traditionnellement au moins trois fois plus important que dans la population générale. Mais la tendance était au recul depuis 2014. L'année dernière, on avait même enregistré le plus faible nombre de suicides de policiers depuis 2010. Un revirement alarmant pour les syndicats, même s'il est impossible d'en tirer des conclusions péremptoires.
D'après ce tableau officiel que nous avons pu consulter, 1.133 policiers ont mis fin à leur jours depuis 25 ans. Si l'année 1996 avait été particulièrement noire avec 71 morts par suicide, les 55 cas de 2014 avaient ému l'opinion à l'époque.
Ces actes désespérés ont presque toujours des causes personnelles, en premier lieu un divorce ou une séparation. Pour autant, on ne peut écarter le lien avec le milieu professionnel. Le métier est générateur de stress, d'éloignement familial, de désocialisation.
Plusieurs éléments peuvent accroître la vulnérabilité au suicide. Des individus victimes d'abus et de négligences dans l'enfance, ayant connu des difficultés dès l'enfance, peuvent présenter une détresse psychologique ou un trouble psychiatrique, notamment de dépression, augmentant le risque de passage à l'acte suicidaire.
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La pauvreté, la misère, la délinquance, côtoyées chaque jour par le policier qui, malgré sa sécurité de l'emploi, est souvent issu d'une famille où il y a des chômeurs. Dans 80% des cas, le policier se tue avec l'arme à feu qu'il a sous la main. Il établit également un 4ème facteur qu’est la dépression et précise que ce sont les dépressifs qui se suicident le plus et conclut qu’il s’agit d’une véritable maladie qui doit être diagnostiquée et soignée.
Police et gendarmerie mettent en avant les dispositifs, notamment de suivi psychologique, mis en place ces dernières années pour prévenir ces tragédies. « Nous devons rester humbles et modestes dans l’évaluation de nos mesures », tempère le colonel Gaël Ronde, sous-directeur adjoint de l’accompagnement du personnel de la gendarmerie nationale.
Le ministre de l'Intérieur Bernard Cazeneuve avait présenté courant 2015 un plan de prévention des risques psycho-sociaux dans la police. Mais les attentats et l'état d'urgence qui a suivi ont compliqué sa mise en œuvre : le nombre d'heures supplémentaires a explosé (le cumul est passé de 16 à 20 millions selon l'UNSA Police), et les forces de l'ordre sont sous pression comme jamais.
Peu d'agents le savent mais il existe un service de soutien psychologique opérationnel (SSPO), avec une ligne téléphonique ouverte 24h sur 24 (01 80 15 47 09). Dans les rangs, la souffrance se vit trop souvent en silence.
Le déploiement et le renforcement des dispositifs de prévention : médecin statutaire, médecin de prévention et psychologues.
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Unité SGP Police Force Ouvrière, deuxième syndicat de policiers, milite depuis des années pour l'entrée en vigueur d'un rythme de travail respectant mieux la vie personnelle des fonctionnaires, explique Louis-Guy Dubois, délégué national aux conditions de travail. "Actuellement la plupart des policiers travaillent cinq week-ends sur six. Nous estimons qu'il faut un week-end de repos sur deux. Mais l'administration freine, car cela pose de gros soucis d'organisation dans une période où les policiers sont très sollicités."
Le changement de cycle horaire uniformisé sur l’ensemble du territoire province/Ile de France. Le 4/2 (4 jours de travail et 2 de repos). Ce cycle est toujours en vigueur et n’autorise qu’un vrai week-end de repos en famille toutes les 6 semaines (samedi-dimanche). Ce cycle est à nouveau remis en cause au regard de la fatigue générée et de l’absence de conciliation vie familiale/vie professionnelle.
| Année | Gendarmes | Policiers | Total |
|---|---|---|---|
| 2019 | 21 | 59 | 80 |
| 2024 | 26 | 27 | 53 |
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