La montée récente du « problème musulman » dans les débats publics en Belgique renseigne sur la situation paradoxale qu’occupe l’islam dans le pays.
À la différence de son voisin français, la religion musulmane a bénéficié d’un long parcours de reconnaissance de la part des autorités belges. Pour autant, cette religion n’échappe pas aux stigmatisations dont ses pratiquants sont victimes partout dans une Europe gagnée par le néolibéralisme.
Les attentats de Paris et de Saint-Denis puis ceux de Bruxelles et de Zaventem au cours de l’année 2015-2016 ont suscité un émoi considérable au sein de la société belge, pas seulement parce que ces attaques frappent désormais la Belgique, mais aussi et surtout parce que des Belges y ont activement pris part.
Dès lors, se sont multipliées les manifestations identitaires hostiles à l’islam, se traduisant notamment par des agressions à caractère islamophobe telles des dégradations de mosquées ou une marche de skinheads d’extrême droite quelques jours après les attentats de Bruxelles.
Ce problème n’est cependant pas nouveau puisque des recherches ont signalé, avant les attentats, une tendance à la polarisation croissante de la société belge dans son rapport à l’islam.
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Une enquête menée il y a deux ans par le Cismoc de l’université catholique de Louvain a ainsi mis en évidence que la question de l’islam cristallise un grand nombre de peurs et d’angoisses en Belgique, au risque de favoriser l’idée d’un islam monolithique et, par conséquent, de l’essentialiser.
De tels fantasmes contribuent à occulter la diversité de l’islam tant sur le plan de ses courants que des modes de croire propres à chaque individu, la présence historique de l’islam en Belgique bien avant les migrations économiques des années 1960 et les multiples efforts déployés à la fois par des musulmans et des non-musulmans pour tisser des liens entre les communautés et favoriser la coexistence religieuse.
Cette situation est d’autant plus surprenante que la Belgique a très rapidement entrepris une reconnaissance institutionnelle de l’islam, conférant ainsi de nombreux droits aux musulmans au même titre que pour l’ensemble des cultes déjà reconnus. En ce sens, la Belgique fait figure de véritable avant-garde, car elle est le premier pays à avoir procédé à une politique active de reconnaissance caractérisée par des relations plus étroites et régulières avec chaque culte, tout en préservant le devoir de neutralité.
Cette contribution s’intéresse à la situation paradoxale de l’islam en Belgique : alors que l’islam bénéficie de droits culturels et cultuels importants au titre de religion officiellement reconnue depuis 1974, comment expliquer que se pose encore la question de son intégration ?
L’idée selon laquelle l’institutionnalisation de l’islam aboutirait mécaniquement à sa normalisation ne cesse de se renforcer, d’autant plus qu’elle fait écho à un dysfonctionnement réel des institutions représentatives de l’islam.
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Fruit d’un compromis acté en 1831 entre le jeune État belge et l’Église catholique, le dispositif de reconnaissance permet en théorie à tout temporel du culte reconnu (désormais au nombre de sept : le catholicisme, le protestantisme, l’anglicanisme, le judaïsme, l’islam, la religion orthodoxe et le bouddhisme) de jouir d’un certain nombre d’avantages matériels et symboliques tels que la prise en charge des traitements et des pensions des ministres du culte et des aumôniers pénitentiaires, le financement du déficit des établissements publics et, depuis le Pacte scolaire (1959), l’organisation de cours de religion dans les écoles officielles.
Le processus ayant conduit à la reconnaissance officielle du culte islamique est amorcé à la fin des années 1960. À cette date, les populations musulmanes issues de l’immigration (essentiellement marocaine et turque) sont peu structurées et restent à la marge des décisions qui les concernent.
Néanmoins, les difficultés éprouvées par les travailleurs musulmans pour pratiquer leur religion dans des conditions décentes amènent le législateur belge, d’une part, à émettre au cours de l’année 1970 une proposition parlementaire, prélude à la reconnaissance de l’islam, d’autre part, à inscrire cette démarche dans le cadre d’une politique plus générale d’accompagnement et d’intégration des populations étrangères.
Lorsque le temporel du culte islamique est officiellement reconnu quatre ans plus tard, le Centre islamique et culturel (CIC), association née à la fin des 1950 et regroupant à l’origine des étudiants arabes, des réfugiés albanais et quelques convertis belges, est désigné comme le principal interlocuteur de l’État.
Bien que peu représentatif des populations musulmanes d’origine marocaine et turque, le CIC est perçu comme un partenaire rassurant pour l’État belge, et ce en raison du soutien dont le centre bénéficie alors de la part des pays musulmans, au premier rang desquels se trouve l’Arabie saoudite.
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Lionel Panafit rappelle que la désignation du CIC comme interlocuteur provisoire répond à des considérations d’ordres économique et politique, et ne tient pas compte des orientations religieuses et doctrinales wahhabites de l’État saoudien avec lequel des entreprises belges négocient dans la même période des contrats en vue de la construction de vastes complexes hospitaliers.
Pour autant, le CIC, qui conserve une relative autonomie vis-à-vis de l’Arabie saoudite jusqu’à son rattachement à la Ligue islamique mondiale en 1982, contribue à la mise en œuvre de la reconnaissance de l’islam à travers la désignation des professeurs de religion islamique.
L’écart entre les objectifs visés et leur application n’a cependant cessé de se creuser, si bien qu’il a fallu plus de trente ans pour que les premières mosquées soient reconnues.
La décennie 1980 est, de ce point de vue, emblématique : alors qu’émerge une conception militante et politique de l’islam à l’échelle internationale parallèlement à la montée des revendications de type identitaire à l’échelle, cette fois, nationale, l’État belge soumet la formation du futur organe représentatif du culte islamique à un ensemble de critères de plus en plus précis (le nombre de femmes, l’égale proportion de néerlandophones et de francophones, la représentativité, la modération…) qu’aucun autre culte reconnu n’est tenu d’observer.
L’organisation des premières élections visant à doter le temporel du culte d’un organe représentatif est révélatrice des contradictions induites par le croisement de ces critères.
En septembre 1990, l’État décide d’invalider le processus électoral mis en place quelques mois plus tôt par le Centre islamique et culturel, et participe à la création du Conseil provisoire des sages, composé en partie de membres nommés par le gouvernement.
Le revirement de l’État dans ses relations avec le CIC part d’un double constat : à la fois celui d’un manque de représentativité du CIC par rapport aux communautés musulmanes dont il n’est pas issu et celui de propos de son directeur jugés controversés dans un contexte de sensibilité politique accrue sur la question du radicalisme musulman.
Mais l’intervention de l’État pour disposer d’un interlocuteur modéré et représentatif apparaît comme une tentative d’ingérence contradictoire avec son devoir de neutralité et est, par conséquent, illégitime aux yeux de la communauté musulmane.
Les musulmans se retrouvent ainsi dans une situation de double bind (« injonction contradictoire »), c’est-à-dire sommés de choisir leurs représentants de manière démocratique mais tout en étant conformes aux critères de modération fixés par l’État, quitte à valoriser des individus davantage issus des milieux sécularisés (partis, syndicats…) que religieux.
Après une période de blocage, le processus de reconnaissance du culte musulman a repris dans un contexte plus favorable à l’apaisement des relations avec l’islam.
En mars 1997, la découverte du corps de Loubna Benaïssa, fillette assassinée cinq ans plus tôt, suscite un émoi considérable dans l’opinion publique belge et entraîne un mouvement de solidarité plus général envers la communauté musulmane.
Dans ces circonstances, l’Exécutif provisoire des musulmans, chargé de préparer l’avènement d’une instance représentative stable - l’Exécutif des musulmans de Belgique -, élabore une série de propositions pour l’organisation du scrutin dont certaines seront retenues dans le cadre des élections du 13 décembre 1998.
Ainsi, et suivant les recommandations de l’Exécutif provisoire, une assemblée de 68 membres, comprenant 51 membres élus dans les mosquées et dans d’autres lieux publics et 17 membres cooptés, est installée le 22 janvier 1999.
Quelques jours plus tard, elle remet au ministre de la Justice une liste de dix-sept candidats à l’Exécutif. Cette dernière est l’objet d’un contrôle de sécurité (screening) de la part de la Sûreté de l’État qui décide d’écarter l’un des candidats choisis par peur de voir ressurgir la menace du GIA.
En janvier 2001, l’Assemblée émet un vote de défiance à l’égard de l’Exécutif qu’elle juge dépourvu de légitimité démocratique et religieuse.
Mobilisé pour concurrencer l’Exécutif, l’argument du « déficit démocratique et religieux » sert en partie des acteurs représentant les intérêts des pays d’origine (le Maroc et la Turquie) et espérant jouer un rôle prépondérant dans les instances de représentation de l’islam en Belgique.
L’année 2001 marque ainsi le début d’une longue période de crise de la représentation de l’islam en Belgique, alimentée par les tensions internes décrites précédemment, puis aggravée par l’intervention des pouvoirs publics ainsi que par les soupçons de détournements de fonds publics visant l’Exécutif en 2005.
La crise culmine en 2007 et débouche sur la paralysie totale de l’institution, que l’État cherche à résoudre ; mais son action tend à renforcer le cercle vicieux de l’ingérence étatique - par le biais du ministère de la Justice - en partie responsable des difficultés puisque cette intervention attise des tensions déjà vives.
Il s’ensuit une polarisation entre les partisans et les opposants à la médiation de l’État, les seconds optant alors pour une stratégie de réaction préjudiciable pour l’image de l’Exécutif des musulmans : ainsi, ce dernier s’est-il enfermé dans le mutisme suite à l’assassinat du réalisateur Theo Van Gogh en novembre 2004.
Si l’Exécutif des musulmans semble avoir trouvé une récente stabilité, il n’en demeure pas moins la cible de diverses tentatives d’ingérence de la part des représentants des pays d’origine des nombreuses communautés musulmanes de Belgique.
Ce statu quo qui a perduré pendant 40 ans a eu d’importants effets identitaires et symboliques au sein des communautés musulmanes : il a en effet alimenté un terrain propice à la diffusion de représentations stéréotypées de l’islam et leur intériorisation progressive par les nouvelles générations de croyants.
De surcroît, cette situation a favorisé le recours constant à des imams de pays d’origine comme le Maroc, et même à de jeunes imams formés au wahhabisme saoudien.
De plus, le statu quo a pénalisé les ressources financières du culte musulman, ce dernier ne bénéficiant pas des mêmes avantages que les autres cultes alors même que la demande religieuse musulmane est proportionnellement plus importante.
La chercheuse Corinne Torrekens met en évidence à l’échelle des communes des différences de traitement significatives entre les différents cultes reconnus, au détriment de l’islam.
Le problème de l’intégration de l’islam ne peut être saisi qu’à la lumière du dysfonctionnement réel des instances représentatives des musulmans de Belgique. En l’absence d’une hiérarchie clairement établie - et a fortiori au sein du sunnisme qui regroupe la grande majorité des musulmans de Belgique -, ont lieu d’incessantes divisions et luttes pour exercer le leadership au sein de la communauté.
Mais réduire ce problème à la seule question institutionnelle revient à imputer la responsabilité des difficultés à un seul acteur, en l’occurrence la communauté musulmane jugée incapable de s’organiser par elle-même, et à ignorer un contexte faisant perdurer les dysfonctionnements précédemment évoqués.
Inspiré des théories politiques d’Ann Rand et économiques de Friedrich von Hayek et Ludwig von Mises, le néolibéralisme émerge à partir des années 1970 dans un contexte à la fois de discrédit du communisme et de délitement croissant de la social-démocratie keynésienne. Il se conçoit d’abord comme une idéologie hostile à toute forme de régulation et de réglementation à tous les niveaux, ce qui revient notamment à remettre en cause toute forme d’intervention de l’État dans la sphère économique et les diverses institutions régissant la vie politique et sociale, aussi bien les partis que les instances religieuses par exemple.
Cette idéologie cherche dès lors à peser dans l’actuelle mondialisation pour constituer un cadre politique, économique et socioculturel apte à satisfaire ses objectifs.
En Belgique, le néolibéralisme s’est précocement institué du fait de la pression du mouvement flamand pour attirer davantage les grandes firmes multinationales (FMN) en Flandre - et ainsi devenir le nouveau pôle tertiaire dynamique du pays au détriment de la Wallonie industrielle -, avant de se généraliser progressivement à l’ensemble des politiques nationales à partir des années 1980 sous la pression des institutions européennes ayant opté pour une telle orientation afin de demeurer compétitives au niveau international.
Cette nouvelle donne s’est d’abord répercutée au niveau des structures médiatiques et politiques du pays. Dans le premier cas, se sont opérées une concentration progressive des médias et une disparition concomitante des canaux alternatifs incapables de faire face aux nouvelles exigences de rentabilité et d’instantanéité, qui ont poussé les organes traditionnels (télévision, radio, presse écrite) à opter pour une stratégie de surenchère.
De leur côté, la majorité des partis politiques ont progressivement abandonné le projet de transformation des conditions socioéconomiques au profit d’un « consensus mou » caractérisé par une entente cordiale avec les partis flamands et un investissement prioritaire en faveur de la construction européenne.
Ce changement d’orientation politique n’a pu empêcher l’affirmation de mouvements et de partis nationalistes ou séparatistes en Flandre et plus rarement en Wallonie, dont la tradition xénophobe a petit à petit pris la forme d’un discours stigmatisant l’islam et les musulmans.
Il s'était présenté aux élections régionales de 2004 à Bruxelles sur une liste de l'éphémère Parti Citoyenneté Prospérité (PCP), d'inspiration islamique.
Selon plusieurs médias locaux, il est aussi "connu de la justice pour avoir eu des contacts avec des combattants partis en Syrie".
Il aurait été approché il y a quelques années par des islamistes radicaux qui fréquentaient le Centre islamique belge de Molenbeek où officiait le cheikh Bassam Ayachi, figure du recrutement de jihadistes. Ce centre est aujourd'hui fermé.
Ce n'est pas la première fois que des représentants des forces de l'ordre son victime d'une attaque en Belgique.
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