Cet article se propose de revenir sur la manière dont l’ethnologue envisage son terrain à distance.
À travers l’étude d’une littérature non scientifique du XIXe au XXIe siècles, Antoine Jeanne se plonge dans les ouvrages conseillés par ses enquêtés pour parfaire son appréhension du trophée de chasse.
Les chasseurs, qui font preuve de pudeur et hésitent parfois sur le vocabulaire à choisir, se réfugient souvent dans la littérature cynégétique dont la prose valorise leur pratique et insistent pour que nous nous référions à ces ouvrages.
En parallèle d’une littérature scientifique - naturaliste, anthropologique et muséologique - l’analyse de la littérature cynégétique - récit, roman et presse spécialisée - et de son champ lexical nous permet de comprendre des phénomènes que nos enquêtés ne savaient nous dire, doutant que nous puissions comprendre.
Dans quelle mesure le récit cynégétique, la fiction et l’autofiction nous permettent-ils de comprendre ce qu’est un trophée de chasse ?
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Comment des héros ou anti-héros imaginaires peuvent-ils pallier les écueils ethnographiques ?
La littérature chasseresse renvoie à un idéal mythologique auquel les chasseurs se plaisent à appartenir.
Elle recèle l’idéel cynégétique et parfait l’approche anthropomuséologique du trophée de chasse.
C’est un terrain parallèle à celui des forêts, des musées ou bien des demeures de chasseur, qui permet de mesurer le phénomène de la trophéïsation dans ce qu’il a de patrimonial et d’anthropologique.
Car le trophée de chasse se distingue par une polysémie usuelle ou formelle, liée à la diversité de sa localisation.
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Et la littérature offre cette appréhension multisituée qui contribue à construire le trophée, de la forêt au musée, par-delà la vision de la tête empaillée accrochée au-dessus de la cheminée.
Le trophée de chasse est multiple, conditionné et contextuel ; sa monstration est sensée ; la relation entre un chasseur et son trophée relève de l’intimité ; à l’image de la relation entre l’homme et l’animal, il témoigne d’une certaine porosité ontologique ; enfin, le récit cynégétique lui-même s’apparente à une forme de trophée.
Le plus célèbre des chasseurs de fiction est tarasconnais. Il s’agit de Tartarin.
Il incarne l’anti-héros cynégétique qui, bien avant le sketch des Inconnus, moquait la figure du mauvais chasseur.
Désormais lu par les écoliers, ce chasseur maladroit et menteur méridional notoire enchaîne les actions malheureuses de chasse.
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On parle volontiers de « tartarinades. » Patrick Gentil évoque « le complexe de Tartarin » quand le chasseur est mauvais ou bien qu’il passe pour tel auprès de pairs.
Cela signifie alors un manque évident de connaissances éthologiques, naturalistes ou géographiques, voire cynégético-folkloriques : « Je décide de ne pas tirer […] Dans l’esprit du groupe, je suis devenu Tartarin. Pendant trois jours Camille et moi n’aurons plus la parole.
Tartarin doit sa réputation au manque de gibier dans sa région.
Pour assouvir sa soif d’’action, il chasse à « la casquette » avec ses compères afin de tester leur adresse cinétique.
Il acquiert ainsi le statut de « roi de la chasse » ou bien encore de « justicier cynégétique » puisqu’il est celui qui crible le plus de balles sa casquette lancée en l’air.
En revanche, ses talents s’estompent dès lors qu’il se retrouve en terre des lions.
Les seuls animaux qu’il abat sont un vieil âne ainsi qu’un lion aveugle et domestiqué, ce qui lui causera du tort.
Ses connaissances cynégétiques ne sont que littéraires : il se réfère à Charles Bombonnel et V. Chassaing, chasseurs de lions et de panthères, qu’il dénigre allègrement, passant pour un imbécile.
Les récits de chasse alimentent son imaginaire cynégétique.
Ainsi possède-t-il un cabinet composé d’une bibliothèque et d’une collection d’armes ; au savoir livresque de Tartarin s’oppose l’expérience de terrain des vrais chasseurs.
Sa collection, de laquelle les trophées sont absents, n’est pas composée de souvenirs relatifs à des succès de chasse, mais catalyse son désir, son fantasme de vie chasseresse : c’est ce qui finira par l’inciter à partir, en quête d’aventure.
Néanmoins, l’absence de trophée ne signifie pas nécessairement que le chasseur est maladroit.
En effet, lorsque Maurice Genevoix narre les aventures du braconnier solognot Raboliot, ou bien l’affrontement entre Le Rouge, un cerf, et La Futaie, un piqueux, il n’y a toujours aucune occurrence relative au trophée.
Et pourtant La Futaie finit par sonner l’hallali tandis que Raboliot s’avère être un redoutable prédateur.
L’acte de chasse prime sur son résultat : chercher et trouver un animal, l’observer et le pister, l’approcher et le prélever.
La chasse ne peut être réduite à la mise à mort et, le cas échéant, à la conservation taxidermique d’un animal.
Ce qui ressort de la littérature cynégétique à dimension romanesque, c’est la véritable quête du chasseur : une confrontation à la nature et aux forces sauvages.
Maurice Genevoix romance cette relation à la nature et au gibier, notamment parce qu’il la rend épique.
Le chasseur qui part affronter des animaux non domestiqués rêve d’aventure initiatique comme dans le roman de Jorn Riel - exempt d’occurence « trophéïque » - dont le personnage principal désire « être seul. Tout seul sur une côte pratiquement dépourvue d’humains, isolé du reste du monde. Ne dépendre que de sa propre habileté, de sa propre volonté, être à la fois son seul maitre et valet […] En tant que chasseur, il pourrait sûrement mener une vraie vie de héros polaire.
L’intérêt du roman cynégétique ne relève guère de l’adresse d’un tireur.
Il s’agit plutôt de mettre en scène l’héroïsme du protagoniste dont la bravoure lui permet d’affronter les éléments fauniques et environnementaux.
Ernest Hemingway - dont la plume ne fait mention que d’un seul trophée - évoque la déception éprouvée face à l’absence de « scène héroïque » et dramatique à propos d’une chasse au lion, tué trop facilement.
La mort de l’animal n’est pas le but recherché, elle est la condition sine qua non pour que le héros s’affranchisse des normes de la culture afin de pénétrer dans une nature quasi mythique et jouir des beautés qui s’y trouvent.
Le roman et le récit cynégétiques rendent compte de la chasse comme une expérience globale afin qu’elle ne soit pas réduite aux pulsions meurtrières de « viandards. »
La pratique permet d’approcher des animaux qui, hors contexte cynégétiques, seraient hors d’atteinte, et permet surtout d’éprouver physiquement la nature.
Pour cela, le chasseur évolue sur un territoire dont il revendique parfois être un autochtone.
La Futaie partage la forêt avec Le Rouge. Il la nomme « notre forêt, celle où je te courrai un jour. »
La chasse permet à l’homme d’entrer dans la forêt avec un but précis et d’entretenir une relation d’égal à égal avec l’animal.
Devenir un prédateur lui offre la possibilité d’appréhender la nature aussi légitimement que l’animal.
L’expérience de la chasse engendre un sentiment d’autochtonie forestière qui conduit les protagonistes à voir ces espaces comme étant les leurs, usant du champ lexical de la propriété et de la demeure, dans la mesure où les chasseurs sont souvent nés près de ce domaine, y ont grandi et vivent toujours à proximité.
Ainsi Lortier dit-il « ma forêt » à propos de l’endroit où il chasse, faisant a contrario preuve de beaucoup plus de manière lorsqu’il est invité à chasser sur un autre territoire.
Du reste, l’idée qui revient le plus est la personnification de la nature.
Toutefois, si la confrontation à la nature environnante manque de difficulté parce que les espaces sauvages sont rares, clos ou entretenus ; et que le gibier, à leur image, semble domestiqué, voire relâché après avoir été élevé et génétiquement pollué, les chasseurs peuvent s’en éloigner.
La recherche d’une chasse exotique et sportive peut conduire un chasseur à l’autre bout du monde afin de pratiquer son « art martial » dans des conditions plus ou moins extrêmes.
La pratique reprend à son compte la notion sportive de fair play, dans la mesure où l’homme armé combat un animal dans un biotope qui lui est favorable.
Il s’agit alors d’une chasse de gentlemen issue des chasses coloniales anglo-saxonnes à l’instar du roman d’Ernest Hemingway qui partage à la fois son amour de la chasse et des paysages de l’Afrique.
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