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Imprévisible, la victoire éclair des talibans ? Plusieurs quotidiens français se sont émus de la faible résistance qu’ont rencontré les talibans - et ce, malgré les centaines de milliards de dollars dépensés par les États-Unis dans le pays pour construire un État central fort. Une analyse des bénéficiaires de ces sommes colossales permet de comprendre ce paradoxe apparent.

Le Pentagone a en effet sous-traité à de nombreux contractants privés ses opérations militaires, au point que l’Afghanistan est devenu un emblème du phénomène de privatisation des armées. L’Afghanistan est progressivement devenu un carrefour commercial pour les compagnies privées. Les sociétés militaires privées ont rempli le rôle traditionnellement dévolu à l’appareil de sécurité national (armée, police, services secrets etc.). Leur utilisation facilitée s’explique par l’ancrage dont elles disposent dans ce qu’on appelle les « États faillis. »

Ces derniers ne peuvent de fait garantir les besoins fondamentaux de leur population, comme la santé, la sécurité, l’éducation, etc. Au sein de ces pays, les structures fondamentales ne peuvent s’acquitter de leurs fonctions premières. L’Afghanistan offre, à bien des égards, un exemple de faillite de son État. L’histoire du pays est marquée par une succession de guerres ethniques qui soulignent son incapacité à former une structure unificatrice et stable sur l’ensemble du territoire.

L’Afghanistan devient au début du XXIe siècle une zone de convoitise pour les entrepreneurs privés. La politologue Béatrice Hibou illustre ce phénomène en montrant que « la privatisation de la violence révèle l’incapacité de l’État à financer des dépenses pourtant jugées nécessaires. » Pourtant, comme elle le fait remarquer, ces compagnies ne vont pas forcément remettre en cause la souveraineté des États. Au contraire, elles fonctionnent en collaboration étroite avec les plus hautes sphères gouvernementales sans lesquelles il leur serait difficile d’agir.

Les missions de ces contractants ne peuvent être résumées aux seules questions militaires et sécuritaires. Entraînement des forces locales, transport, construction, etc. : en Afghanistan, les marchés de la logistique et de la maintenance font travailler des contractants dans davantage de domaines que ceux strictement dédiés aux enjeux de sécurité. Le néo-mercenariat - compris comme la nouvelle forme managériale qu’a pris cette activité depuis les années 90 - a permis une augmentation radicale des activités de ces firmes.

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La société DynCorp a rempilé en 2017 pour répondre à des contrats d’entraînement des forces de police et de l’armée afghanes. Ces sociétés se sont immiscées au cœur des missions principales de l’État afghan, ce qui explique aussi en partie pourquoi ce dernier n’a jamais réussi à devenir autonome et à assurer pleinement le fonctionnement de ses structures régaliennes.

Une Intervention Étrangère Improvisée et Amateur

À l’orée du XXIe siècle, industriels et think-tanks néoconservateurs poussaient depuis des années pour obtenir une intervention armée du gouvernement américain. L’opération lancée en octobre 2001, mal planifiée, a pourtant été conduite sans une quelconque forme de recul sur la situation locale. Les talibans ont bien été délogés en quelques semaines, pour autant qu’en serait-il de l’après ? Cette question clef départ a constitué un impensé crucial de l’intervention.

Si l’opération avait officiellement pour mission de retrouver Oussama Ben Laden, la question pétrolière sous-tendait officieusement l’intervention. L’acheminement des hydrocarbures de la mer Caspienne aurait permis aux Américains de gagner en autonomie vis-à-vis des pays de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP). À la fois motivés par des considérations sécuritaires et financières, il leur fallait consolider des bases et un État stable au sein duquel ils pourraient mener leurs activités.

Les choix stratégiques et politiques de l’implantation américaine ont rapidement révélé une méconnaissance profonde de l’histoire de l’Afghanistan. Douglas Lute, responsable pour l’Irak et l’Afghanistan au Conseil de sécurité national entre 2007 et 2014 a résumé cette intervention par ce simple aveu d’échec : « Qu’essayions-nous de faire ici ? Nous n’avions pas la moindre idée de ce que nous entreprenions.

Leur volonté d’implanter un gouvernement afghan stable autour de figures controversées comme Hamid Karzai, présenté par ses opposants comme une marionnette de l’étranger, a rapidement conduit à l’échec. Non-prise en compte de la réalité multi-ethnique de cet État historiquement balkanisé, soutien à un gouvernement corrompu disposant d’un pouvoir limité en dehors de la capitale, volonté de ne pas inclure les talibans aux négociations post-intervention… Si les Américains ont l’intervention facile, mettre en œuvre les conditions nécessaires à leur départ est moins simple.

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Un Gouffre Financier Considérable

Afin de sécuriser leurs activités sur le sol afghan et de combattre au mieux les talibans, les Américains ont déversé des sommes astronomiques dans cette guerre de position. En 2019, le Pentagone avait estimé le coût des opérations américaines en Afghanistan à seulement 766 milliards de dollars depuis 2001. Pourtant un article de l’institut Watson, sorti récemment, considère que le coût total de la guerre en Afghanistan pour les États-Unis atteindrait plus de 2 000 milliards de dollars, ce qui comprend les opérations en Afghanistan et au Pakistan. La plupart de ces coûts gonflés sont dus aux paiements de sous-traitants militaires. Le département de la Défense a dépensé sans compter et sans contrôler vers qui étaient acheminées ces sommes.

La corruption et le clientélisme se sont dangereusement développés dans le pays. Elles ont été favorisées par la stratégie de sous-traitance des gouvernements américain et britannique. Cette externalisation visant à confier des sommes démesurées à des compagnies privées ou des groupements locaux d’insurgés a participé de l’alimentation de la corruption sur le sol afghan. Face aux logiques corruptrices des forces étrangères qui ont fini par s’extraire du respect dû aux institutions, les talibans ont finalement représenté le droit pour de nombreux Afghans.

Le Washington Post a consacré en 2019 un dossier complet de plusieurs milliers de pages sur la guerre en Afghanistan en dévoilant des témoignages de hauts gradés de l’armée, politiques et contractants sur la réalité de la gestion de l’intervention. On y découvre une intervention américaine assez peu préparée, des soldats qui n’ont pas la moindre idée de ce qu’ils doivent faire et surtout une prise de conscience rapide que le conflit est amené à durer. Mais plus encore, on se rend compte dans cette enquête des sommes colossales qui ont été mises sur la table et qui étaient distribuées à des groupements ou personnes qui semblaient pouvoir être utiles pour vaincre les talibans. Washington aurait ainsi toléré les pires contrevenants, qu’ils soient seigneurs de guerre, trafiquants de drogue ou entrepreneurs dans le secteur de la défense. Le plus impressionnant étant la capacité de corruption endémique du gouvernement afghan ou de ses prétendus alliés.

Le gouvernement d’Ashraf Ghani, élu en 2014 avec la promesse d’en finir avec les scandales de corruption, n’a finalement pas réussi à enrayer les dynamiques à l’œuvre. Un an après son arrivée au pouvoir, Transparency International a rétrogradé l’Afghanistan sur son indice de corruption, classant le pays troisième à partir du bas, devant la Somalie et la Corée du Nord.

Les États-Unis ont cependant fini par voir d’un mauvais œil les pratiques du gouvernement afghan et ont commencé à réduire leurs aides. En septembre 2019, le chef de la diplomatie américaine Mike Pompeo avait accusé le gouvernement afghan de laxisme et d’inefficacité dans la lutte contre la corruption, avant d’annoncer le retrait de plus de 160 millions de dollars d’aide directe.

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La conclusion qu’il en tire est qu’environ 40 % de cet argent a fini dans les proches d’insurgés, syndicats criminels ou de fonctionnaires afghans corrompus. L’externalisation sans contrôles a donc amplifié une situation de tension dans le pays. D’autant plus que les compagnies privées opérant sur le sol afghan n’avaient rien à gagner d’une résolution pacifique des conflits. Ces compagnies vivent de la guerre, la fin prématurée d’un conflit n’est pour elles qu’une perte d’activité lucrative.

Plusieurs grandes sociétés américaines ont d’ailleurs capté la majeure partie des fonds affectés par l’OTAN et initialement destinés à l’armée nationale afghane (ANA). Des sommes censées apporter un soutien financier aux forces et institutions de sécurité afghanes. Cette décision de déléguer la dimension sécuritaire à des groupements privés notamment pour entraîner et organiser l’armée régulière afghane a empêché cette dernière de se structurer. L’externalisation à outrance a fatalement empêché l’État d’ancrer son autorité.

Un État Gangrené par les Sociétés Militaires Privées

Avant l’Irak, l’Afghanistan a constitué un laboratoire de la privatisation des armées poussée à son paroxysme. Selon une étude de l’Institut Watson sortie l’année dernière concernant les interventions en Afghanistan et en Irak, au cours de la période 2001-2019, 62 % des contrats (en dollars) du DOD (Departement Of Defense) concernaient des services, y compris principalement le soutien aux installations, ainsi que l’ingénierie, l’administration de bureau, les télécommunications, les services de location pour les véhicules et les bâtiments, et divers autres services divers.

Contrairement aux fantasmes que suscite le sujet, la délégation des questions purement militaires n’a concerné qu’une infime partie de l’activité de ces contractants en Afghanistan. Le nombre de contractants américains a explosé ces dernières années au Moyen-Orient, bouleversant le ratio avec les forces de l’armée régulière. En 2019, on pouvait même recenser dans cette région du monde 53 000 contractants américains pour seulement 35 000 soldats de l’armée régulière.

Le recours à ces sociétés privées n’a cessé de s’accroître au fil de la guerre sous la pression de la frange néoconservatrice américaine. Un roulement s’est progressivement institué avec l’armée régulière. Pour des raisons financières et symboliques, les États-Unis ont décidé d’externaliser en partie leur présence dans les zones de guerre dont ils souhaitent s’extraire.

La fonction symbolique du soldat auxiliaire a permis aux États-Unis de minorer ses pertes en zone de guerre en passant sous silence la mort des contractants. À la fin de l’année 2019, on recense la mort de 3 814 entrepreneurs en Afghanistan contre environ 2 300 soldats. Le bilan lourd de part et d’autre aurait donc pu être d’autant plus catastrophique pour le gouvernement.

Après une courte réduction d’effectifs sous Obama, on constate une accentuation du recours aux contractants sous la présidence Trump. Ce dernier, lié à des dirigeants de grandes sociétés privées comme Erik Prince - qui a défendu à de nombreuses reprises une privatisation de la guerre en Afghanistan, a fait accroître considérablement leur nombre au cours de son mandat. Au total on pouvait comptabiliser en octobre 2020 près de 18 000 contractants en Afghanistan, comprenant 6000 américains et 7 000 ressortissants de pays tiers, selon un organisme de surveillance du gouvernement américain.

Des Sociétés Hors de Contrôle

La mauvaise réputation des ces contractants a souvent permis d’alimenter le discours anti-Occident des talibans. L’impunité dans laquelle il leur est arrivé de fonctionner au cœur de la guerre a été constamment critiquée sans être remise en cause. Les multiples bavures commises par des contractants de sociétés militaires privées en Afghanistan sont pour la plupart restées sans suite.

Ainsi, le 5 mai 2009, quatre hommes de Blackwater (sous couvert d’une société appelée Paravant) tiraient sur une voiture, causant un mort et quatre blessés. Aucune raison tangible n’a permis de justifier cet acte. Le président boute-feu, qui n’avait cessé ces dernières années de renforcer le contingent français, passé en quatre ans de 1700 à 4000 hommes, a tourné casaque après ce drame, décidant de suspendre le travail de soutien et de formation auprès de l’armée nationale afghane : c’était pourtant la raison d’être de ces unités.

La montée en puissance des forces armées afghanes - proches aujourd’hui de 300 000 soldats et policiers - est présentée comme l’alternative « nationale » à la présence des forces étrangères.

Pour illustrer l'ampleur de la présence des contractants, le tableau suivant résume les niveaux d'entrepreneurs et de troupes du Département de la Défense en Afghanistan et en Irak entre 2007 et 2018:

Année Nombre d'entrepreneurs Nombre de troupes
2007 [Donnée manquante] [Donnée manquante]
2018 [Donnée manquante] [Donnée manquante]
Note Les données spécifiques pour chaque année peuvent varier, mais la tendance générale montre une présence significative d'entrepreneurs.

En conclusion, l'engagement militaire en Afghanistan a été marqué par une forte dépendance envers les contractants privés, des dépenses massives et des problèmes de corruption, ce qui a finalement contribué à l'instabilité du pays.

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