Dans le courant de l'année 1851, je revenais un matin de faire une de mes promenades quotidiennes aux environs de San-Francisco. Je marchais assez péniblement, ayant reçu sur un genou, peu de temps avant, un violent coup de pied d'une mule sur laquelle je chargeais un daim que j'avais tué. La douleur était même encore par moments assez vive pour me contraindre de m'arrêter durant les courtes excursions qui avaient pour but de me remettre en haleine, et au moment où commence ce récit, après avoir descendu du côté de la ville, la haute butte du télégraphe, qui la domine, je prenais un moment de repos avant de m'engager dans les rues.
Appuyé sur un fort bâton, je laissais tristement errer mes regards vers les cimes de la sierra de los Bolbones, que le soleil levant commen- çait à éclairer, tandis qu'à mes pieds le brouillard couvrait encore les eaux de la baie qui me séparait de ces montagnes. L'imagination, allant autrement vite que mes jambes, me reportait par la pensée dans ces belles solitudes témoins de mes exploits cynégétiques, et je maudissais l'accident qui était venu en interrompre le cours, en m'imposant de-puis plusieurs semaines une inaction bien pénible : mes rêveries m'avaient même absorbé à ce point que je n'avais pas remarqué un individu arrêté à quelques pas de moi, ou plutôt, comme je ne le connaissais pas, sa présence n'avait pu fixer mes regards, distraits par les souvenirs.
Bientôt, cependant, mon inconnu s'approcha et engage la conversation suivante :
- Bonjour, Monsieur.
- Monsieur, bonjour!
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- Ne vous nommez-vous pas M. Henry, et n'êtesvous pas venu ici à bord du Jacques-Laffitte ?
- Je me nomme ainsi que vous l'avez dit, et suis en effet arrivé en Californie sur le Laffitte. Mais pourquoi ces questions? Que me voulez-vous?
- Vous faire une proposition que je serais trèsheureux de vous voir accepter, ce que j'espère.
- Une proposition à moi? mais je n'ai pas l'hon- neur de vous connaître, et.
- Oui, oui, je comprends, Monsieur Henry ; il ne vous convient pas de vous jeter à la tête du premier venu, ce qui est encore moins prudent ici qu'ailleurs, et si moi-même j'ai pensé à vous, c'est qu'un ami commun à nous deux m'a fortement engagé à vous faire part de mon projet : laissez-moi donc vous dire en deux mots de quoi il s'agit, et si la chose vous' va, nous aurons promptement fait connaissance.
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- Qu'est-ce que c'est? J'écoute.
- Vous connaissez les îles Farallones?
- Oui, pour les avoir aperçues dans le brouil-lard quand nous sommes arrivés.
- Eh bien, quelqu'un m'a assuré que deux outrois chasseurs pourraient facilement, et en peu de temps, y ramasser trois ou quatre mille dollars en chassant les phoques et les loutres marines qui y sont encorè assez communs. Je vous propose donc de venir avec moi et un autre compagnon passer sur ces roches quatre à cinq jours; ce temps nous suffira pour nous assurer de la vérité de ce qui m'a été dit. Dans ce cas nous revenons ici au plus vite nous approvisionner de tout ce qui nous sera nécessaire, et nous nous hâtons d'aller exploiter les Farallones, avant que l'idée en soit venue à un Yankee, ce qui ne saurait tarder. Si, au contraire, nous ne trouvons rien de ce que nous allons chercher, nous consommons nos provisions de bouche, nous usons nos munitions de guerre sur les innombrables oiseaux qui peuplent les îles, et nous revenons, après une belle promenade en .mer et une visite à ces roches, qui sont, à ce qu'il paraît, assez curieuses. Qu'en dites-vous?
Celui qui venait de me parler ainsi était un beau garçon de vingt-huit à trente ans, dont la tournure et le langage m'avaient de suite laissé deviner un marin, probablement un officier d'un des nombreux navires que la désertion des matelots condamnait, sur la rade de San-Francisco, au repos. Cependant, malgré cette perisée, tout à l'avantage de celui qui l'avait inspirée, j'avais déjà eu tant à me plaindre d'une connaissance ainsi faite ex abrupto que j'hésitais à répondre lorsqu'il reprit vivement :
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- Ah! parbleu, Monsieur Henry, je suis certain que mon idée vous sourit ; seulement avant de me tendre la main et de me dire : Accepté ; vous ne seriez pas fâché de savoir à quoi vous en tenir sur mon compte. Eh bien, encore un mot, et j'aurai fini. Je suis venu des Sandwich en Californie, comme second sur rÉlisabeth. Notre équipage, à peine rendu, a déserté, le navire va être vendu, et en attendant qu'une bonne occasion se présente, pour moi de rallier les rives de la Loire, je ne serais pas fâché d'utiliser mes loisirs forcés, en empochant quelques piastres sur cette terre de l'or. Maintenant, si je me suis adressé à vous, si je vous ai ainsi "fait part de mon idée, c'est que Paul V., -votre compa- triote, m'a bien assuré que vous étiez homme à la partager. J'ai dit. A votre tour!
Ces dernières paroles avaient été prononcées avec une telle expression de franchise et de cordialité, que, si ce garçon l'eût voulu, je serais immédiatement parti avec lui pour aller bien plus loin qu'aux îles Farallones, et je ne l'aurais prié que, de me laisser le temps d'échanger mon bâton pour ma carabine; aussi, sans arrière-pensée :
- Accepté, lui dis-je; quand partons-nous?
- Dés que vous serez prêt; j'ai à la petite baie une bonne baleinière, sous la garde de Will Raë, mon matelot, un Yankee. Dans ce gueux de pays, il faut toujours avoir un de ces sauvages avec soi) pour éviter les tracasseries des autorités de la marine , de la douane ; du reste, Will est fort comme un bœuf, bête comme une oie, mais bon marin et m'est tout dévoué.
- Très-bien ! très-bien ! Mais qu'emportons-nous ?
- Vos armes d'abord ; on m'a dit que vous en aviez un assortiment complet?
- Oui, oui; une forte canardière, une bonne carabine à balle forcée, à double canon, et un excellent fusil de chasse.
-: Parfaitement ! prenez tout cela, et surtout des munitions. Pendant ce temps, je vais m'occuper des vivreS', les porter à bord, nous réglerons plus tard ; puis je vous expédie Will, qui vous aidera à apporter votre arsenal et vos bagages. Vous demeurez toujours dans Pacific street?
- Certainement.
- Alors; allez à vos affairés; n'oubliez pas deux couvertures de laine, car les nuits ne doivent pas être chaudes sur ces rochers au milieu de la mer, et dans une heure et demie au plus tard je vous envoie Raë, que vous pourrez sans crainte charger comme un baudet. Au revoir, à bientôt.
En même temps, nous échangions une poignée de main bien serrée, après quoi nous nous séparions , et sans plus ressentir ma douleur au genou que si elle n'eût jamais existé, je reprenais le chemin conduisant à mon logement; mes jambes pourtant avaient beau avoir retrouvé toute leur agilité ordinaire, elles étaient loin d'aller aussi vite que ma tête. Je me voyais déjà faisant aux phoques et aux loutres une guerre acharnée ; fondant la graisse des premiers pour en extraire l'huile ; empilant les riches fourrures des secondes, et tirant du tout, pour ma part, outre le plaisir de la chasse, des aventures, au moins cinq ou six mille francs. Enfin, admettant même une déception sous le rapport positif, quarante-huit heures sur les îles désertes des Farallones me permettraient au moins de brûler de là poudre aux dépens des nombreux oiseaux de mer de ces parages, et de satisfaire mes instincts de chasseur.
J'arrivai donc chez moi en caressant les idées les plus riantes. L'ami chez qui j'avais trouvé l'hospitalité voulut bien un peu attiédir mon enthousiasme, mais il perdit sa peine e.t son temps ; en moins de trois quarts d'heure j'avais terminé* mes préparatifs, et j'étais prêt depuis plus de vingt minutes lorsque arriva le matelot Will. Maintenant, pour être franc, il me faut dire de suite que lui aussi me parut très-peu compter sur la réalisation de nos espérances; car pendant que nous nous rendions ensemble à la petite baie, il ne cessa de me répéter :
- « Je veux bien croire « qu'il y a eu là bas où nous allons des phoques « et des loutres, mais on ne m'ôtera pas de l'idée « que s'il y en avait encore, d'autres y seraient « allés avant nous. »
-J'avais beau lui dire qu'effec-tivement en 1825, les Russes de Bodega avaient entretenu sur ce point un détachement de chasseurs, mais que depuis cette époque les animaux devaient s'y être multipliés, sa conclusion était toujours :
- « Ma foi, Monsieur, mon idée est que nous « trouverons là-bas plus de misère que d'autres « choses. »
- En parlant ainsi, le pauvre matelot cédait peut-être à un indéfinissable pressentiment; qui pouvait dire en effet quel sort l'attendait?. Mais n'anticipons pas sur les événements. Une centaine de pas nous séparaient encore du rivage de la petite baie au moment où nous vîmes se dresser, sur un des rochers que baigne la mer, la haute taille de celui que nous allions trouver, et aussitôt qu'il nous eut reconnus, ses gestes nous firent le signal de hâter le pas ; puis dès que nous l'eûmes rejoint :
- Dépêchons-nous, me dit-il, dans une heure et demie à peu près le reflux se fera sentir, et il nous faudra en profiter pour franchir la passe de la baie, et gagner la mer; mais avant une bordée nous conduira-sur l'îlot de los Angeles, là nous remplirons un baril d'eau, et nous finirons notre chargement en prenant tout ce que nous pourrons emporter de bois, car sur les Farallones, d'après ce qui m'a été dit, on ne trouve qne des pierres.
Tout en parlant, mon nouveau compagnon, aidé de son matelot, avait, en un tour de main, arrimé ce que j'avais apporté dans l'embarcation, que j'examinais avec un intérêt que je vais expliquer : nous allions entreprendre dans la frôle barque une traversée de plus de sept lieues et demie, puisque l'on compte dix-huit milles (1) de la Punta de Reycs à l'entrée de la passe de la baie de San-Francisco, jusqu'aux Farallones de los Frayles, et cela dans des parages visités fréquemment par des coups de vent d'une violence capable de compromettre les meilleurs navires.
Mais mon compagnon, devinant sans doute, à ma physionomie, les pensées que me suggérait mon inspection, me dit en riant :
- Eh bien, Monsieur, comment trouvez-vous ma barque ?
- Bien taillée pour la marche, mais peu faite pour porter un grain du sud-est si nous devions en attraper un.
- Oh! soyez sans crainte , j'ai, par précaution, consulté ce matin le baromètre, et quoique dans cette saison le temps soit variable, je réponds, sur (1) Le mille marin équivaut à 1852 mètres. - Le mille terrestre à 1609 mètres. ma tête, 'de quarante-huit heures de belle mer et de brise maniable comme celle qui souffle en ce moment : embarquons-nous donc, et en route, si nous voulons que la marée nous aide à franchir la barre.
Cinq minutes après, le grapin qui nous retenait étant levé, la voile hissée, nous courions en droite ligne sur l'île de los Angeles, appelée également l'île aux Cerfs, parce que quelques-uns de ces animaux traversent parfois le bras de mer qui la sépare du continent pour y chercher un refuge parmi les broussailles épaisses qui la couvrent. J'aurais bien voulu, mon fusil en main, les explorer; mais mon nouvel ami,, que j'appellerai par son nom, Jules Dayrié, s'y oppose; à peine me permet-il de ramasser, en courant, deux ou trois échantillons des roches, stratifiées formant la base de l'île, et une fois notre approvisionnement d'eau et de bois terminé, nous appareillons encore pour franchir les Golden gales, ou l'étroite passe qui donne accès daps l'immense baie de l'Eldorado moderne,
Pendant que Dayrié tient le gouvernail, le matelot Raë l'écoute de la voile, je suis à l'avant, accroupi, et prêt à envoyer aux oiseaux de mer voltigeant près de nous la poignée de chevrotines que contient le canon de ma canardière. Je ne vois rien qui en vaille la peine, jusqu'au moment où nous doublons la pointe sud de l'île : là je découvre, à trois encâblures (1) de nous à peu près, deux pélicans se livrant aux plaisirs de la pê- , che. L'un d'eux, gravement posé au plus haut point d'un rocher, le cou tendu au-dessus de l'eau, les ailes déployées, suit du regard les vols concentriques que son camarade décrit, en les rétrécissant autour de son perchoir ; puis quand les manœuvres de celui qui fait métier de rabatteur ont réussi, et que le poisson effrayé s'approche en bande pressée, le guetteur donne le signal d'une charge à fond. Les deux oiseaux plongent, se relèvent,, secouant la tête pour avaler le poisson contenu dans la poche qui garnit la mandibule inférieure de leur long bec, puis plongent encore, jusqu'à dispersion complète douleurs victimes. Malgré mon envie d'essayer à longue portée sur les pélicans la puissante arme que j'avais en main, nous étions si désireux de gagner la mer au plus i vite, que je n'aurais pas demandé à Dayrié de se détourner un instant de la route que nous suivions, mais un hasard heureux lui en donna l'idée. Nous découvrions déjà l'étroite passe dans laquelle nous allions nous engager, lorsque nous (1) Encâblure : mesure marine de 120 mètres. vîmes au milieu un grand clipper américain, - le Mandarin, - qui forçait de toiles pour entrer dans la baie. Sa route coupait la nôtre, et quoiqu'il nous eût été facile, en serrant la rive nord du goulet, .de passer à côté du clipper, Dayrié pensa sans doute ,qu'il était plus prudent d'attendre', puis il me dit :
1 - Laissons défiler les Yankees ; et, en attendant, essayez donc de tirer un des pélicans..
Aussitôt il ramena le gouvernail de manière à faire appuyer notre embarcation vers le rocher sur lequel les deux oiseaux, l'un près de l'autre, se livraient aux douceurs de la digestion, sans avoir l'air de se douter le moins du monde que notre intention fût de la troubler. Leur sécurité ne dura pas longtemps. Je presse la détente une fois rendu à 70 ou 80 mètres d'eux, pendant que Dayrié me dit encore :
- Attendez, attendez, nous irons plus près, - et tandis...