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La présente étude longitudinale propose une méthodologie de quantification de la vogue du jouet militaire sur la première moitié du xxe siècle. This longitudinal study proposes a methodology for quantifying the popularity of military toys in the first half of the 20th century.

L'Essor du Jouet Militaire (Début du XXe Siècle - Années 1920)

Du début du siècle jusqu’aux années 1920, l’engouement pour le jouet militaire est aussi fort qu’au siècle précédent mais culmine pendant la Première Guerre mondiale pour retomber à un niveau bien inférieur à celui d’avant le conflit, qu’il garde jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. From the beginning of the century to the 1920s, the vogue for military toys is as strong as it had been in the previous century, but it peaks during the First War to fall to a level much lower than that before the conflict. Il connaît un essor commercial important tout au long du siècle.

Cette vogue semble être liée à l’importance du rôle éducatif du jouet militaire dans la préparation patriotique des jeunes, empreinte d’une forte culture militaire héritée du xixe siècle. This vogue seems to be linked to the importance of the educational role of the military toy in the young people’s patriotic preparation, marked by a strong military culture inherited from the 19th century.

« Le premier jouet que réclament les petits garçons, c’est un fusil. » Ainsi commence le paragraphe consacré aux armes et équipements militaires du Rapport du Jury International à l’Exposition de 1900, rédigé par Léo Claretie, homme de lettres féru de jouets auxquels il a consacré de nombreux articles, chroniques et ouvrages.

Les armes font partie des jouets militaires dont Henry René D’Allemagne, archiviste-paléographe et bibliothécaire, retrace la longue tradition dans sa rétrospective de 1902. D’Allemagne y divise le jouet militaire en deux classes, les soldats de plomb et les équipements militaires. Nous proposons ici une segmentation plus fine en sept catégories, détaillée dans la vue d’ensemble [ill. 2].

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Selon notre estimation, le jouet militaire représente environ 10 % des jouets proposés dans les tout premiers catalogues de vente de jouets par correspondance de Catel et de Bestelmeier du début du xixe siècle. Le jouet militaire est alors vendu par des camelots, dans des boutiques à un sou, des boutiques foraines, des bazars, des magasins d’armes, des magasins de jouets et enfin, dans le dernier quart du xixe siècle, dans les grands magasins.

Il est un cadeau d’étrennes usuel et même salué par beaucoup de chroniqueurs et auteurs pour ses vertus d’apprentissage viril du service à la nation, bien que certaines voix se soient élevées contre son effet pernicieux dans l’éducation des garçons.

Antonin Rondelet, professeur de philosophie, économiste et romancier, s’amuse à l’issue de sa visite à l’Exposition Universelle de 1878 des « vogues » de certaines catégories du jouet militaire, et rapproche ces modes de changements sociétaux. Jusqu’à la Première Guerre mondiale, la plupart des quotidiens français publient à l’approche des étrennes, souvent en première page, une rubrique d’information sur les nouveautés en matière de jouets et leurs vogues, sans oublier le jouet militaire.

Stéphane Audoin-Rouzeau, en marge de son étude sur la mobilisation de la jeunesse au cours de la Première Guerre mondiale, note au début du conflit une recrudescence des nouveautés dans la catégorie des jouets militaires, tout comme Hoffmann et Müller pour l’Allemagne et l’Angleterre.

L'Entre-Deux-Guerres : Déclin et Débats

Le jouet militaire de l’entre-deux-guerres est surtout étudié sous l’angle de l’embrigadement de la jeunesse par certains totalitarismes de pays voisins (André Postert). En revanche, il y a peu de publications sur la vogue du jouet militaire durant cette période en France, qui est pourtant marquée par des débats passionnés entre ses adeptes et ses détracteurs.

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Le chiffre d’affaires annuel des ventes de jouets militaires se prêterait bien à caractériser leur succès. Or, de tout temps, les fabricants ou les commerçants répugnent à communiquer leurs chiffres d’affaires, qui sont de nature sensible sur le plan concurrentiel et commercial.

Dans la méthodologie originale proposée ici, l’offre dans une catégorie de jouets désigne le choix de produits distincts proposés à la vente dans cette catégorie. Nous posons comme hypothèse, dont la plausibilité est discutée plus loin, que le choix - l’offre - dans une catégorie donnée est un indicateur de la vogue de cette catégorie.

Seule une infime proportion des quelques trois mille bazars et magasins de jouets de France publiait un catalogue. Force est donc de se concentrer sur l’offre très bien documentée dans les catalogues de bazars et magasins de jouets disponibles aujourd’hui.

Méthodologie et Sources

Nous n’avons pas la prétention d’examiner l’histoire du jouet militaire sous l’angle de l’histoire culturelle ou celui de l’histoire sociale, car notre contribution se concentre sur l’examen de sources très peu utilisées dans leur ampleur par les historiens. Le choix méthodologique du quantitatif s’explique par le volume des données examinées.

L’offre d’un catalogue commercial désigne ici le choix des produits qui y sont publiés. L’hypothèse d’un lien entre la vogue d’une catégorie et l’importance du choix de ses produits constitutifs est plausible. En effet, sans préjuger de la complexité ni de la multiplicité des critères présidant à la constitution d’une offre-produits, un commerce ajuste généralement son offre en retirant à terme les produits peu vendus ou désuets, et en ajoutant des produits à la mode, quitte à adapter leur prix, leur qualité ou leur sophistication pour toucher la clientèle désirée.

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L’offre dans une catégorie tient compte non seulement des nouveautés considérées par S. Audoin-Rouzeau, mais aussi des produits désuets retirés de la catégorie. Les principaux grands magasins parisiens sont à l’époque des lanceurs de modes, diffusées bien au-delà de leurs quartiers d’implantation jusqu’en province, par la publicité et leurs catalogues. Ces derniers, qui sont distribués à travers toute la France, sont des supports indispensables aux ventes par correspondance.

Nous renvoyons à Pierre du Maroussem, au vicomte d’Avenel et à D. Gillet pour un traitement plus complet du sujet. Les grands magasins ont la réputation de viser principalement la haute et moyenne bourgeoisie parisienne. Or, il vient d’être montré qu’ils ne visent pas qu’une clientèle parisienne.

Les Grands magasins ont, selon leurs priorités commerciales voire concurrentielles, des stratégies différentes de référencement de jouets bon marché et de luxe dans leur offre. Un rédacteur de la Revue des Bazars de 1919 note : « De même que les magasins de nouveautés se dégagent de leur aristocratique dédain pour les marchandises qui leur semblait indigne de vendre, de même les bazars abandonnent le commerce d’articles trop bon marché pour trafiquer de manière plus confortable » et ajoute quelques lignes plus loin : « Tout se démocratise et tend à se rapprocher d’un niveau commun. Cette démocratisation est celle d’un peuple dont le bien-être et le pouvoir d’achat augmentent sans cesse.

Ces différentes stratégies expliquent la diversité de l’éventail de l’offre et des prix entre grands magasins. Le portefeuille-produits de 712 articles-jouets du Bon Marché est bien plus important que celui du Pont-Neuf (286 articles) et de la Maison-Dorée (262). Malgré une disparité importante de l’éventail de l’offre et des prix, le Bon Marché aligne sensiblement le même nombre d’articles à moins de 5 francs (25% du portefeuille-produits, soit 178), que le Pont-Neuf (50% du portefeuille-produits, soit 143) et la Maison Dorée (75%, soit 196).

Le tableau [ill. 4] présente une vue d’ensemble des catalogues de grands magasins parisiens identifiés sur la période 1900 à 1950 et de ceux qui sont retenus dans le cadre de ce travail. Chaque case à l’intersection d’une ligne (année des étrennes, c'est-à-dire du Nouvel-An) et d’une colonne (grand magasin) contient une source de consultation du catalogue correspondant. Peu de catalogues sont disponibles pour la période 1900-1904, et pour celle des années pendant et après la Seconde Guerre mondiale.

L’offre d’articles et de références militaires par catégorie est établie en les totalisant selon leur appartenance à l’une des sept catégories précitées pour chaque catalogue comme montré dans l’image [ill. 5]. La classification est parfois arbitraire, car le même jouet peut relever de plusieurs catégories. Pour pouvoir comparer l’offre d’un magasin à l’autre, les totaux absolus sont normés en pourcentage du nombre total de jouets annuel. La courbe en mauve passe par les médians des offres relatives annuelles de jouets militaires proposés par les cinq grands magasins.

Le graphe [ill. 8] montre l’évolution des dépenses militaires françaises rapportées en pourcentage du PIB superposée à la courbe de tendance déjà montrée dans l’illustration 5. Ces dépenses sont une mesure de l’engagement de la nation à soutenir son armée, en temps de paix pour la préparation à la guerre et en temps de conflit armé pour poursuivre l’effort des opérations en cours. La courbe en mauve représente la tendance de l’offre du jouet militaire et celle en rouge montre les dépenses militaires. L’échelle de dépenses militaires (à droite) a été arbitrairement ajustée pour faire coïncider les minima des deux courbes et les valeurs respectives de 1916-1917.

Du début du xxe siècle jusqu’en 1923 : les sept catégories du jouet militaire sont représentées à des degrés divers. L’offre passe par un minimum vers 1911, culmine en 1917 pour baisser rapidement jusqu’en 1923. La catégorie des jeux de société à thème guerrier connait un succès grandissant à partir de 1912 et celle des jouets mécaniques est en progression continue dès le début du siècle.

Les années 1920 : seules quatre catégories subsistent, du fait de la disparition des poupées militaires, des uniformes et des jeux de société à thème guerrier. L’offre de la catégorie des jouets mécaniques est en baisse et amorce une timide reprise vers la fin des années 1920.

Les années 1930 : Après la disparition de la catégorie des armes de type militaire vers 1933, trois catégories restent : les figurines, les panoplies et les jouets mécaniques.

Leurs tracés sont en général assez similaires dans les années 1920 et 1930, alors que l’écart de leurs amplitudes est plus marqué dans les années d’avant la Grande Guerre.

Le Jouet Militaire et l'Éducation Patriotique

Au début de xxe siècle, le jouet militaire est rationalisé dans la logique d’éducation soldatesque des garçons au sacrifice pour la patrie, héritée du xixe siècle. Beaucoup d’illustrations de couvertures de catalogues ne sont pas moins martiales que celles abondamment publiées à l’occasion du centenaire de la Première Guerre mondiale [ill. 9].

Le jouet militaire est en vogue bien avant la débâcle de 1870. L’image de gauche date de la fin du xixe siècle. Beaucoup de couvertures antérieures à la Première Guerre mondiale mettent en scène des enfants-soldats dans des attitudes martiales, le sabre-jouet au clair.

De 1905 à 1911, quelques panoplies et boîtes de soldats russes et japonais émergent de la monotonie de l’offre héritée du siècle passé.

De 1912 à 1914, l’européanisation des tensions et conflits (guerre italo-turque avec débarquement à Tripoli en 1911-1912, guerres balkaniques 1912-1913) inquiète l’opinion et inspire quelques jouets militaires. D’Avenel constate, sans citer de sources, que la vente de fusils d’enfants augmente en 1913 « au moment du vote de la loi de trois ans, avec le noble réveil de l'esprit patriotique. »

Ce sursaut patriotique semble expliquer le fait que la hausse de l’offre du jouet militaire précède d’un ou deux ans la soudaine montée des dépenses militaires. La discontinuité de la courbe de l’offre autour de 1913 est liée à la désorganisation du marché français causée par des importations massives de jouets d’Allemagne de 1911 à 1913 et par leur arrêt en 1914.

De 1915 à 1917, la courbe des dépenses militaires et celle de l’offre montent en flèche. Ceux des fabricants français qui n’ont pas été mobilisés ou dont la manufacture n’a pas été réquisitionnée pour produire des équipements de guerre, profitent, tout comme les grands magasins, du marché porteur pour offrir du jouet militaire. Une volonté étatique de propagande, qui aurait motivé les fabricants et les grands magasins à proposer plus de jouets militaires pour galvaniser les enfants, est peu crédible, comme le trouve aussi Müller pour l’Allemagne et l’Angleterre.

Les poupées alsaciennes et lorraines apparaissent pour la première fois dans le catalogue du Louvre en 1915. L’offre en jouets militaires décline en France dès 1917, comme en Allemagne et en Grande Bretagne. La prolongation du conflit et les souffrances endurées par la population et les combattants sur le front tempèrent l’engouement pour le jouet militaire.

Une lettre d’un Poilu, horrifié à la vision des jouets militaires publiés au catalogue d’étrennes qui a servi d’emballage au colis envoyé par sa femme, est transmise aux directeurs des grands magasins. Cette baisse de l’offre est certainement aussi liée aux pénuries de fer-blanc, qui limitent la production, comme en témoigne ce compte-rendu télégraphique de la seconde Foire de Lyon : « Exposition restreinte de jouets métal.

La page du jouet militaire dont l’écriture avait commencé au xixe siècle se tourne définitivement autour de 1923 quand les catégories « jeux de société à thème militaire », « poupées militaires » pour petits enfants et surtout « uniformes » disparaissent définitivement. La fin des uniformes pour enfants n’est pas anecdotique, car elle exprime une altération de la relation de l’enfant à la geste militaire. En effet, les uniformes, fidèles miniatures des tenues de soldats et d’officiers français et couramment offerts comme cadeaux d’étrennes au xixe siècle, ont une fonction plus représentative que ludique [ill. 10].

Ces tenues, auxquelles s’ajoutent celles de soldats et officiers alliés vers le milieu de la guerre, symbolisent, contrairement aux panoplies à but ludique, une forme d’allégeance à l’idéal du sacrifice héroïque pour la patrie.

Tableau récapitulatif des catalogues de grands magasins parisiens (1900-1950)

Année Grand Magasin Catalogue Disponible
1900-1904 Plusieurs Peu de catalogues disponibles
Pendant et après la Seconde Guerre mondiale Plusieurs Peu de catalogues disponibles

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