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Il fut un temps, pas si éloigné d’ailleurs, où les chiens de garde du pouvoir et des riches tiraient directement sur les manifestants à balles réelles, au fusil. De nos jours, on préfère le LBD, le flash-ball ou encore la grenade de désencerclement car, censés être non létales ou, sublétales, selon le vocabulaire étatique. Eh oui, c’est plus commode pour justifier la répression, bien que ces armes actuelles provoquent tout de même des blessures extrêmement graves et irréparables, et tuent aussi, comme nous le savons malheureusement. Mais à l’époque, en cette fin de XIXe siècle, l’arme tendance de la troupe nationale, c’est le nouveau fusil Lebel. Et ce joli joujou connaîtra son baptême du feu à Fourmies, dans le nord de la France, le 1er mai 1891.

Origines et Signification du 1er Mai

Ce jour est choisi pour la première fois comme journée d’action en 1884, par les syndicats états-uniens, afin de faire entendre leur revendication majeure, la journée de travail de huit heures maximum (Soit 48 heures semaine, le dimanche étant alors le seul jour non travaillé), revendication que la Première Internationale avait d’ailleurs inscrite à son programme dès 1866. La grève générale du 1er mai 1886, impulsée par les anarchistes, est largement suivie aux États-Unis, et aboutit, à Chicago, au massacre du Haymarket square.

Ensuite, c’est en 1889, que la Seconde Internationale décide de faire de chaque 1er mai une journée de manifestation avec pour objectif principal, la réduction du temps de travail à huit heures. À l’exception de l’Australie, à la veille de la Première Guerre mondiale, la durée légale du travail dans les pays industrialisés, quand elle existe, est toujours de dix heures, voire de douze ou quatorze heures en France.

Dénaturation du 1er Mai

La dénaturation du 1er Mai commence, en France, sous le régime de Vichy. En 1941, le gouvernement du maréchal Pétain fait du 1er Mai, certes un jour férié et payé, mais l’instaure comme « la fête du Travail et de la Concorde sociale », appliquant ainsi la devise, « Travail, Famille, Patrie », et débaptise par la même occasion « la journée des travailleurs », qui faisait trop référence à la lutte des classes.

Et pour finir, c’est en 1948 que sera officialisée la dénomination « fête du travail » pour le 1er Mai, volant ainsi aux travailleurs et aux victimes des répressions sanglantes leur journée de commémoration, de revendication et de lutte. Comme s’il fallait fêter le fait de travailler pour le bénéfice de ceux qui nous oppriment et nous empêchent de vivre librement !

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Le Contexte Social et Économique de 1891

En cette période de révolution industrielle, le capitalisme libéral fait des ravages sur les populations européennes. En France, dans la moiteur et l’insécurité des mines, dans les usines austères et insalubres, le travail des hommes, des femmes et des enfants dure de douze à quinze heures par jours, six jours sur sept. Les salaires pitoyables permettent juste de survivre et installent l’ouvrier dans une misère endémique sans quasiment aucune porte de sortie.

Afin de revendiquer, entre autres, la journée de huit heures et de commémorer le massacre du Haymarket, la section locale du Parti ouvrier, appelle alors à une grève générale, le 1er mai 1891. Il établit un programme festif, familial et pacifique de cette fête ouvrière internationale du 1er mai 1891. Ce programme annonce, qu’après avoir porté les revendications à la mairie, le matin, un pique-nique familial est prévu, lequel sera suivi, dans l’après-midi, de représentations théâtrales, puis d’un bal en soirée.

La Tragédie de Fourmies

Mais, les gros patrons du coin ne l’entendent pas de cette oreille. Affirmant leur détermination à ne pas faire de concessions, ils font placarder sur les murs des usines un avis avertissant que ce 1er mai serait travaillé comme tous les autres jours, et n’en restent pas là. Parmi ces importants industriels locaux, on compte le maire de Fourmies et le conseiller général du canton.

Profitant alors de leurs fonctions, ils font appel au sous-préfet, qui envoie sur place trois compagnies d’un régiment d’infanterie. En ce 1er mai 1891, c’est dès 5 h 00 du matin que les grévistes sont présents devant les usines des environs pour y distribuer des tracts et tenter de convaincre leurs camarades de galère de se joindre à eux. À 9 h 00, les gendarmes arrêtent un ouvrier du piquet de grève, puis, à cheval, chargent la foule qui ne les menaçait pas et procèdent à d’autres arrestations superflues.

On demande alors des renforts inutiles à la sous-préfecture qui dépêche sur place deux autres compagnies militaires. Dès lors, le premier slogan, « C’est les huit heures qu’il nous faut », est suivi par, « C’est nos frères qu’il nous faut ». Et c’est en fin de matinée que les délégations des différentes usines en grève remettent leurs doléances au maire de Fourmies, lequel, assisté du sous-préfet et du substitut du procureur, annonce, pour calmer les esprits, que les ouvriers arrêtés seront libérés à 17 h 00. Visiblement sceptiques quant à cette annonce et justement mécontents des arrestations, des ouvriers se rassemblent, en début d’après-midi, de nouveaux devant la mairie.

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Les gendarmes à cheval chargent alors une nouvelle fois la foule et procèdent encore à de nouvelles arrestations. Maintenant, la fête n’est plus d’actualité ! Arrivent ensuite les renforts du 145ème régiment d’infanterie. À 18 h 00, leurs camarades n’étant toujours pas libérés, c’est entre 150 et 200 manifestants qui réinvestissent la place de la mairie de Fourmies. En face, les soldats, équipés du nouveau fusil Lebel.

Celui-ci, à l’époque à la pointe de la technique, contient neuf balles, capables jusqu’à cent mètres de distance, de traverser trois corps humains sans perdre d’efficacité. La foule tente d’avancer et quelques cailloux sont jetés. La troupe reçoit l’ordre de tirer en l’air mais les manifestants ne bougent pas. Les soldats, très proches de la foule, reculent alors de quelques mètres.

Ainsi, les jeunes manifestant.es pensent que la troupe va se retirer, et leur porte-drapeau, faisant quelques pas en avant, s’écrie, « Vive la grève ! Vive l’Armée ! ». Mais, cette légère reculade des soldats n’est due qu’à l’ordre qu’ils reçoivent de mettre la baïonnette en avant. Et l’ordre suivant est... En 45 secondes, il y a au moins trente-cinq blessé.es et... neufs mort.es ! Ils avaient entre 11 et 30 ans !

Le Fusil Lebel et ses Conséquences

La plupart des journaux mettent en première page la fusillade. Son retentissement en France est grand. Dans le journal L’Illustration du 9 mai 1891, il est écrit : « C’est le fusil Lebel qui vient d’entrer en scène pour la première fois… Il ressort de ce nouveau fait à l’actif de la balle Lebel qu’elle peut très certainement traverser trois ou quatre personnes à la suite les uns des autres et les tuer. » Effectivement, car on sait que quatre des dix victimes ne participaient pas à la manifestation et furent atteintes par des balles qui ne leurs étaient pas destinées. L’arme nouvelle, pour son baptême du feu, a fait mouche ! Bien joué, le fusil Lebel !

Les autorités administratives ou militaires ont soigneusement caché la liste exacte et complète des malheureuses victimes de la fusillade du 1er mai. Ne pouvant obtenir cette liste nulle part et désirant distribuer l'argent souscrit en faveur des blessés par les lecteurs de l'Intransigeant, je me suis décidé à m'adresser aux quatre médecins de Fourmies. La liste que j'ai pu confectionner ainsi est encore incomplète. Elle ne comprend que les blessés atteints dangereusement et soignés à domicile. Avec les dix morts, nous obtenons un total de quarante victimes.

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Tableau des Victimes de la Fusillade de Fourmies

Nom Âge Blessures
Maria Blondeau 18 ans Tuée d'une balle dans la tête
Kléber Giloteaux 19 ans Tué de plusieurs balles dans la poitrine
Louise Hublet 20 ans Tuée de deux balles au front et une dans l'oreille
Félicie Tonnelier 16 ans Reçoit une balle dans l'œil gauche et trois autres dans la tête
Emile Cornailles 11 ans Tué
Camille Latour 46 ans Décède des suites de ses blessures après avoir assisté à la fusillade

Réactions et Conséquences Politiques

La fusillade va faire une trentaine de blessés et neuf morts parmi lesquels Maria BLONDEAU, jeune ouvrière de 18 ans tenant dans les mains un bouquet d'aubépine, Kléber GILOTEAUX, un jeune conscrit de 21 ans et Emile CORNAILLE, enfant de 11 ans avec dans sa poche une petite toupie...Ces morts, promus martyrs aux yeux des ouvriers, vont très vite devenir un symbole de la République répressive et de classe. « Car à Fourmies, c'est sur une gamine que le lebel fit son premier essai… » (Montéhus).

La presse du monde entier va alors s'emparer de cet évènement tragique. Partout en France, en Europe et même aux États-Unis, l'émotion est à son comble. Certains retiennent l'aspect tragique de la fusillade ; d'autres soulignent le rôle de l'abbé Margerin, curé de la paroisse. Quelques jours après les évènements tragiques de Fourmies, les députés décident d'ouvrir un débat à l'Assemblée nationale. Le 5 mai 1891, les députés votent à l'unanimité un secours de 50 000 Francs destiné aux familles des victimes.

Clémenceau, membre du parti Radical, déclare lors d'un discours qui restera gravé dans la mémoire des fourmisiens : « Messieurs, n'êtes-vous pas frappés de l'importance qu'a prise cette date du 1er Mai ? (…) Il y a quelque part sur le pavé de Fourmies une tache de sang qu'il faut laver à tout prix… Prenez garde ! Les morts sont de grands convertisseurs ; il faut s'occuper des morts ! ».

La journée de 8 heures, soit 48 heures par semaine a été accordée par la loi du 23 avril 1919.

Héritage et Commémoration

Comme nous l’exprimons souvent dans ces pages et ailleurs, les avancées sociales sont pratiquement toujours le fruit de luttes sanglantes. Réprimé à coups de sabre, de matraque, de fusil, de pistolet, de grenade, de flash-ball, de LBD où que sais-je encore, le peuple, pour gagner un peu de liberté, de dignité, pour plus d’égalité, d’émancipation et de justice sociale a toujours fallu lutter, souffrir, voire mourir.

Alors, chaque 1er Mai, ne fêtons pas le travail, comme l’État et sa bourgeoisie le voudraient, mais honorons les luttes du monde du travail, ainsi que ses victimes, et profitons-en pour déclamer à tous vents, qu’il ne tient qu’aux travailleuses et aux travailleurs de se libérer de leurs propres chaînes.

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