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En hommage au maître de l'enseignement du lexique français aux étrangers qu'est Robert Galisson, j'offre quelques réflexions sur le caractère instrumental des mots que la langue met à notre disposition pour nous exprimer.

Fréquence et Utilisation des Mots

Sur les 70.000 entrées du Littré, sur les 40.000 entrées (environ) d'un dictionnaire de taille moyenne, il en est un petit nombre que tout francophone utilisera quotidiennement et même plusieurs fois par jour, qu'il parle ou qu'il écrive, un nombre non négligeable de mots qu'il utilise de temps en temps, dans la vie courante quand l'occasion s'en présente, et un grand nombre que, si savant soit-il, il n'emploiera jamais, dont il a une certaine connaissance passive, ou dont il serait bien en peine de donner une définition même sommaire. Ce sont des mots sans fréquence significative dont beaucoup sont des termes, mots de spécialités, utilisés par les seuls spécialistes. Est-ce regrettable ? Bien sûr que non ! C'est dans la nature des choses.

Une boîte à outils ne doit pas être trop encombrante et un atelier ne peut pas posséder toutes les machines de la terre. La fréquence des mots est tributaire de la nature du corpus dépouillé et il y a des différences considérables d'une liste à l'autre ; c'est un objet empirique, comme toute donnée statistique faite d'après un échantillon.

Il en existe diverses listes, toutes faites d'après des corpus écrits à l'exception d'une seule, celle du Français fondamental, qui a pris en considération un certain nombre de transcriptions de l'oral. La liste de fréquences du Trésor de la Langue Française ou TLF est fondée sur un corpus de 90 millions d'occurrences (70 millions provenant de textes littéraires de 1789 à 1965 et 20 millions de textes non littéraires) représentant environ 70 000 vocables, base incomparablement plus importante qu'aucune des autres.

Elle a été étudiée statistiquement par Etienne Brunet qui a calculé que les mots de fréquence supérieure à 7000 qui sont 907, couvrent 90 % du corpus. Ce sont ces mots-là que nous appelons "mots de haute fréquence" ou "hyperfréquents". Une fois éliminés les mots grammaticaux, restent quelque 750 mots lexicaux, dont la plupart, faiblement connotés, sont de ceux dont la phrase française ne peut pas se passer. Suivent environ 5800 mots de fréquence inférieure à 7000 et supérieure à 500 qui représentent à peu près 8 % de l'ensemble. Donc, 6707 mots ont suffi pour dire 98% de tout ce qu'ont voulu signifier les auteurs dont les œuvres ont été dépouillées pour la constitution du TLF.

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Est-ce à dire que les 2% restants, soit 64033 vocables dont 21000 sont des "hapax" qui n'apparaissent qu'une fois sont négligeables ? Certes pas ! Ils apportent beaucoup d'information dans des domaines particuliers. Mais enfin, ils ne constituent pas la première urgence dans l'apprentissage de la langue française.

Nous avons pris la liste du TLF pour guide, non pour maître. Nous avons pris avec elle certaines libertés, éliminant la plupart des mots grammaticaux et quelques mots de fréquence supérieure à 7000, désuets ou présentant peu d'intérêt sémantique (titres de noblesse, Monsieur, Madame ) ; nous en avons regroupé certains autres (vivre et vie, savoir et connaître) et intégré certains qui n'atteignaient pas le nombre de 7000 occurrences à eux seuls, mais le dépassaient en y additionnant celui de leurs dérivés (ex. le verbe couper). Nous arrivons ainsi à un nombre de têtes d'articles de peu inférieur à 500 qui nous fournissent les structures nécessaires pour regrouper un nombre de mots de moyenne fréquence qui devrait tourner autour de 10.000 et qui feront, bien entendu l'objet de renvois dans un index.

L'utilisateur ne devra donc pas s'attendre à y trouver rapidement le sens et l'orthographe d'un mot savant et rare : phanérogame, par exemple. Il n'y est pas. Et s'il cherche des renseignements sur un animal peu familier aux Français, mettons, le mouflon, il sera déçu. Il ne le trouvera pas à sa place alphabétique, ni même dans l'index. Qu'il consulte, pour ce genre de mots, le Petit Larousse ou le Petit Robert. Le Petit Picoche a une autre orientation ; ce n'est pas un dictionnaire de consultation ponctuelle, mais un dictionnaire d'apprentissage ; moins un dictionnaire de décodage que d'encodage.

Les auteurs, qui n'ont pas honte d'être des Français de France, savent que ce qui est usuel à Paris ne l'est pas toujours à Québec ou à Dakar et vice - versa. Ils ne ne se dissimulent pas que la notion d' "usuel" est en partie subjective et que tel mot usuel pour l'un ne l'est pas pour un autre. A cette objection, ils répondent que les séries lexicales sont ouvertes par nature et, à la différence des séries morphologiques, peuvent toujours admettre de nouveaux items : nous ouvrons des pistes et ne dressons pas de barrières.

Les Mots Hyperfréquents et Leur Polysémie

Ce sont les mots hyperfréquents, qui sont également parmi les plus polysémiques de la langue. Ils servent à dire toutes sortes de choses, et la première de nos tâches est de donner de cet ensemble de possibilités un panorama ordonné et intelligible. Les verbes ont besoin de noms et les noms ont besoin de verbes pour fonctionner. Il existe une isotopie sémantique évidente entre le verbe et les noms qui lui servent de sujet et de compléments ; tout nom ne s'associe pas à n'importe quel verbe ni vice-versa. De même tout nom ne s'associe pas à n'importe quel adjectif ni vice-versa.

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Mais c'est le verbe qui structure la phrase et offre aux noms les places qu'ils occuperont. On ne sera donc pas étonné de la prédominance des verbes dans les hyperfréquents utilisés comme entrées : 178 verbes, 127 noms abstraits, 67 adjectifs, 9 adverbes et prépositions, et seulement 73 noms ayant un référent concret au moins pour une partie importante de leurs emplois. Le caractère abstrait et verbal des mots de haute fréquence saute aux yeux.

Les mots à référent concret dénotent pour la plupart des objets particuliers qui ne sont nommés, de façon aléatoire, que lorsque le contexte et la situation l'exigent, d'où leur rareté statistique. Dans le domaine animal, par exemple, nous ne trouvons, parmi les hyperfréquents, que les mots animal, bête, oiseau, chien et cheval.

Les noms concrets hyperfréquents désignent des réalités tout à fait basiques : les quatre éléments, le jour et la nuit, le soleil et la lune, le ciel, la terre et la mer, les parties du corps, la maison, etc. Ils nous posent le problème de l'encyclopédisme. Soit l'article soleil et lune sous lequel on trouve équinoxes, satellite, éclipse, rayonnements, radiations, les mots en hélio- et les quatre points cardinaux. Allons-nous faire une leçon d'astronomie ou de physique ? Certainement pas.

Soit le mot cheval : allons nous intégrer ce qu'en disent les zoologistes et les moniteurs d'équitation ? Pas davantage. Par contre nous collectionnerons soigneusement les locutions fort nombreuses du genre donner un coup de collier, prendre le mors aux dents, mettre le pied à l'étrier etc., nous les éluciderons, nous les classerons et elles nous serviront de guide pour sélectionner, dans l'ensemble du vocabulaire du cheval les mots qui permettent de parler aussi de choses abstraites non chevalines, bref, ce qui a le plus d'intérêt linguistique.

Notre point de vue n'est nullement encyclopédique, parce que notre but est de montrer le fonctionnement de la langue et non d'apporter un enseignement sur le monde extérieur. Toutefois, nous ne pouvons pas l'éviter entièrement, les mots "concrets" étant le point d'ancrage de la langue sur l'univers.

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Nous appelons actants le sujet et les compléments essentiels du verbe, entendus dans un sens plus large que celui de Tesnière à qui ce terme est emprunté. A2, nom abstrait : Jeannot comprend son problème de géométrie A2, que + phrase : Marc comprend qu'Alice le trompe A2, interrogative indirecte : Eric comprend comment fonctionne le moteur à explosion L'actant conserve toujours son numéro, quelles que soient les transformations syntaxiques dont il puisse être l'objet : ainsi A1 reste A1 s'il passe de la fonction sujet à celle de complément d'agent. Ces A1, A2, A3 reçoivent des spécifications larges telles que humain, animé, concret, abstrait, ou plus précises, telles que femme, enfant, vêtement, aliment etc.

Les différentes grandes parties de l'article reposent sur les diverses configurations sémantiques et syntaxiques dans lesquelles apparaît un verbe polysémique, comme le sont pratiquement tous ceux qui nous servent d'entrées. Pour éviter que nos articles n'aient un aspect "algébrique" rebutant au premier abord, chacune de nos parties commence par un exemple-type, phrase des plus simples, doublée ensuite de la "structure actancielle" abstraite servant de base à nos définitions.

Ainsi, pour prendre un exemple simple, le verbe annoncer n'a que deux parties, qui commencent ainsi : I. Je vous annonce qu'il va y avoir de l'orage A1 annonce A2, évènement futur, à A3 humain II.

Ce que nous appelons champ actanciel est l'ensemble des mots de moyenne ou basse fréquence qu'on peut rattacher à ces structures de base par divers procédés simples : nomination et qualification des actants, nominalisation du verbe, dérivation, synonymes et antonymes. Dans la première partie de l'article Annoncer, nous trouvons prédire et prédiction, prévenir, avertir, aviser, présager, présage, augurer, préluder, signe avant-coureur, annonciateur et tout un vocabulaire religieux autour d'actants spécialisés dans la prédiction de l'avenir : les prophètes qui prophétisent, les augures, les oracles, et l'Annonciation etc. Encore n'avons nous là choisi qu'un exemple très simple.

Parmi les mots de moyenne fréquence qui se trouvent regroupés dans un champ actanciel, certains ont leur propre polysémie qu'on s'efforce de traiter soit à l'intérieur du même article, soit dispersée entre plusieurs articles. Quoiqu'il en soit, nous ne nous astreignons pas à traiter à fond tous les mots de moyenne ou basse fréquence, pas plus qu'à donner systématiquement tous leurs dérivés. Notre but est aussi de faire des articles maniables qui ne soient pas d'une longueur excessive.

Subduction et Transduction

Pour comprendre comment sont faites les machines, donc pour pouvoir les démonter et les remonter, éventuellement en construire d'autres avec des mots de moyenne fréquence insuffisamment traités ou trop dispersés, il faut avoir à sa disposition et savoir manipuler au moins deux outils : le concept de subduction, d'origine guillaumienne, et celui de transduction qui est son complément naturel. Ils n'expliquent pas la totalité des polysémies mais en expliquent la plupart.

La subduction est un processus d'abstraction et d'appauvrissement sémique, le sémème B étant l'image schématique, partielle et simplifiée, du sémème A. Il se prête tout naturellement à la comparaison et c'est celui dans lequel s'inscrit la métaphore. C'est ainsi que le corps des êtres vivants, qui peut être défini un ensemble d'éléments matériels ordonnés par et pour la vie peut n'être plus qu'un ensemble ordonné d'éléments dans un emploi comme le corps électoral ou un simple morceau de matière quand il s'agit de la loi de la chute des corps. Mais la subduction est un phénomène plus large que la métaphore.

La transduction consiste à réutiliser tout ou partie d'un sémème A dans un sémème B éventuellement aussi riche, ou plus, que le précédent, cette opération pouvant facilement se répéter plusieurs fois et constituer une chaîne de transformations. C'est celui dans lequel s'inscrit la métonymie. Ainsi le mot argent désigne 1. Un métal 2. Une monnaie faite de ce métal 3. Toutes sortes de moyens de payement, métal, papier, chèque, ou simple ligne comptable. On constate d'une part que les sémèmes n° 2 et 3 ne sont en rien plus pauvres, au point de vue du nombre des sèmes que le sémème 1. et que dans la plupart des cas, il y a, au contraire, enrichissement sémique. On constate d'autre part que le lien du sémème 1.

La prise en considération, dans l'étude des polysémies, des figures lexicalisées, notamment des métaphores, permet généralement d'apercevoir dans le sémème du sens "propre" des traits sémantiques qui seraient autrement passés inaperçus. Les mots sont une matière souple qu'il ne faut pas figer et raidir. Les métaphores ne sont pas les mêmes dans toutes les langues. Il y a une logique interne aux polysémies, particulière à une langue donnée.

C'est pourquoi il est toujours instructif de traiter ensemble des parasynonymes. comme mot et parole, savoir et connaître, bord et côté. On pourrait croire qu'il y a là une prodigalité inutile, et que la répartition obligatoire de la plupart de leurs emplois, que les apprenants doivent mémoriser sous peine de produire des énoncés inacceptables, a un caractère arbitraire, donc absurde. On peut démontrer qu'il n'en est rien à condition de prendre en compte, non pas des emplois isolés, mais la totalité de la polysémie des mots en question et de formuler une hypothèse cohérente sur le principe qui en fait l'unité ou "signifié de puissance".

Dans un article portant sur les mots bord et côté (Picoche et Honeste 1993), nous avons pu montrer, à partir de leurs emplois non spatiaux, que ces mots qui en première approximation pourraient passer pour synonymes, sont fondés sur des expériences vitales absolument différentes et qu'on ne peut les définir sans trompe l'oeil qu'à partir de situations archétypiques : pour bord un sujet atteignant une limite de la terre ferme et s'y trouvant en position instable au-dessus du vide, pour côté : un sujet s'orientant dans l'espace à partir des repères que lui fournit son propre corps, notamment la droite et la gauche.

Il est à la fois économique et éclairant de traiter ensemble des mots ayant des relations sémantiques complémentaires ou antonymiques comme homme et femme, noir et blanc, chaud et froid, vrai et faux etc. Cette manière de procéder évite de nombreuses répétitions et surtout permet de rendre plus sensibles les différences et les ressemblances sémantiques entre ces mots, leurs traits communs et leurs oppositions.

Mais nous nous gardons bien d'utiliser, dans le cours du dictionnaire et même dans la préface, la moindre terminologie qui ne serait pas absolument transparente pour un utilisateur qui ne posséderait en fait de terminologie linguistique que celle de la grammaire élémentaire la plus traditionnelle. Nous ne faisons état de quelques autres termes qu'à l'usage des lecteurs des Cahiers de lexicologie !

Public Cible et Objectifs du Livre

Ce livre s'adresse avant tout aux enseignants de français, langue maternelle ou étrangère, à tous les niveaux, qui auront la tâche d'adapter à leur public les matériaux ordonnés que nous leur fournissons. L'ouvrage se présente comme une série de presque 500 grandes leçons de vocabulaire à fondement linguistique et non thématique, dont il leur est loisible d'extraire de petites leçons en n'utilisant que les grandes structures, ou bien seulement une partie ou une ...

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