Depuis plusieurs années, l'Europe se réarme, une tendance mise en lumière par les données sur les transferts internationaux d'armes publiées en mars 2025 par l'Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (Sipri). L'invasion russe de l'Ukraine, entamée en février 2022, y contribue grandement.
Pour la période 2020-2024, le Sipri a identifié 162 États ayant importé des armes. Le réarmement entrepris par Kiev a contribué à faire de l'Europe la deuxième région du monde ayant importé le plus de matériel militaire depuis 2020 (28 % des armes importées au niveau mondial), derrière l'Asie et l'Océanie (33 %), mais devant le Moyen-Orient (27 %). En prenant en compte uniquement les 27 États membres de l'Union européenne, on parvient à 13,5 % des importations de matériel militaire à travers le monde entre 2020 et 2024.
En comparant les données du Sipri pour les périodes 2015-2019 et 2020-2024, une tendance globale se dessine : celle du réarmement de l'Europe. Pour 22 des 27 États membres de l'Union européenne, les dépenses pour se fournir en matériel militaire provenant de l'étranger ont augmenté entre ces deux périodes. La République tchèque (+3 344 %), le Luxembourg (+2 744 %), la Hongrie (+1 454 %) ou la Belgique (+1 338 %) figurent parmi les États membres ayant augmenté le plus leurs importations de matériel militaire par rapport à la période précédente.
La Lettonie (-1 %), l'Italie (-27 %), l'Irlande (-43 %) et la Finlande (-52 %) ont quant à elles diminué leurs dépenses en importations d'armes, de manière toutefois contenue. Il conviendrait de les analyser dans le détail au regard des situations nationales des dernières années qui varient souvent d'un pays à l'autre.
L’évolution de l’industrie de la défense en Italie obéit aux tendances lourdes du réarmement européen. Dans le cas italien, la cible des 5% du PIB consacrés à la défense à l’horizon 2030 représente l’un des signes manifestes de la reprise des investissements, un effort colossal si l’on prend en compte un niveau de départ de 1,5% du PIB en 2023.
Lire aussi: Ventes d'armes : L'analyse de Jacques César
Un autre des facteurs structurants est représenté par le soutien sans faille apporté par le gouvernement italien à l’Ukraine, et donc à son approvisionnement. Nous avons donc une combinaison de facteurs à court et moyen terme qui concourent à la reprise du secteur, une tendance qui s’exprime au travers de la hausse des valeurs boursières depuis début 2025 pour Leonardo (+81%) et Fincantieri (+120%), les deux champions nationaux de la défense.
Pour faire face à cette croissance, les deux grands groupes italiens ont entrepris une phase de recherche de partenariats internationaux avec deux types d’objectifs: le renforcement du portefeuille de produits et de technologies, et l’accès aux marchés européens et internationaux. Les résultats de ces stratégies sont cependant différents.
De ce point de vue, le rapport avec l’Allemagne apparaît symptomatique. Il faut ici rappeler la solidité des liens industriels italo-allemands. L’industrie italienne est souvent décrite comme particulièrement intégrée dans la chaîne de valeur allemande, avec un flux d’échanges continus entre le nord de l’Italie et le sud de l’Allemagne. Ainsi, on peut déjà souligner combien le tissu économique italien est sensible aux évolutions de l’industrie allemande, illustré notamment par l’importance des échanges dans la filière automobile.
La révolution copernicienne représentée par la levée du frein constitutionnel allemand en matière de dépenses militaires et les annonces d’investissements faites par le gouvernement Merz décrivent une relance de la dépense publique dont les entreprises italiennes entendent tirer profit, ne serait-ce que par le biais de la sous-traitance. A cet égard, il faut évoquer le fait que l’industrie manufacturière italienne, en particulier dans le nord-est du pays, a longtemps fait partie des fournisseurs de l’industrie allemande de l’armement (bavaroise). Après la fin de la guerre froide, des reconversions ont été opérées mais aujourd’hui certaines PME semblent capables de revenir à leurs productions originelles.
En juillet 2024, l’accord établi entre Leonardo et Rheinmetall relatif à la relance de la production de véhicules blindés en Italie a donc une double signification. Cet accord est né de la rupture des négociations entre Leonardo et le groupe franco-allemand KNDS pour la production d’un char de combat appelé à renouveler le parc italien. Dans ce contexte, Leonardo apparaît comme le partenaire imprescriptible pour la réalisation d’un contrat public d’environ 20milliards d’euros portant sur 280 chars et un millier de véhicules blindés. En 2024, alors que les tractations entre Leonardo et KNDS ont achoppé sur un partage des tâches industrielles, le partenaire italien les jugeant trop peu favorables, l’accord avec Rheinmetall change la donne.
Lire aussi: Ventes d'armes : Mélenchon sous le feu des critiques
Pour la future plateforme de char KF51 Panther, les Italiens obtiennent ainsi la maîtrise des systèmes électroniques, un point fondamental à leurs yeux. En sus, Rheinmetall et Leonardo sont associés dans l’offre de reprise de l’entreprise Iveco Defence Vehicles (IDV) qui produit des véhicules militaires de transport. Le but serait de consolider la filière de production de véhicules blindés en Italie dans le cadre d’un renforcement européen. On note cependant que KNDS et l’entreprise tchèque CSG sont également sur les rangs.
Cette stratégie allemande du groupe Leonardo est également visible dans le secteur de l’électronique de défense. Leonardo détient une participation de 23,8% dans le groupe Hensoldt. Bien que minoritaire, cette montée au capital de l’électronicien allemand de la défense représente un point d’appui important pour de futures stratégies industrielles communes.
En ce qui concerne les drones, l’accord signé en mars 2025 avec l’entreprise turque Baykar représente la direction privilégiée par l’Italie. Comme pour les chars de combat, Leonardo a obtenu de pouvoir « italianiser » les plateformes Baykar en y greffant ses propres systèmes électroniques. Ce partenariat comprend également la reprise de Piaggio Aero par Baykar, permettant de relancer cette entreprise italienne en difficultés depuis plusieurs années (dont l’appareil phare, le P-180, devrait être à nouveau produit). Un tel rachat offre à Baykar une véritable tête de pont sur un marché européen de la défense toujours plus attractif.
Enfin, sur le segment avions de combat, les Italiens ont confirmé leur engagement dans le programme GCAP, mené en coopération avec le Royaume-Uni et le Japon. Ce programme semble d’ailleurs conforté par les doutes pesant sur le partenariat transatlantique depuis l’entrée en fonction de la seconde administration Trump. Même si la position officielle du gouvernement italien est celle de proclamer sa foi dans le caractère indéfectible du camp occidental et de l’Alliance atlantique, les industriels et les militaires ont implicitement intériorisé les questionnements sur la fiabilité de la relation de défense avec les États-Unis. Le GCAP apparaît aussi comme un moyen de tourner la page de la dépendance à l’égard des plateformes américaines.
Le secteur italien de la production des missiles a connu lui aussi une relance dans la continuité. MBDA est souvent cité en exemple, et la guerre en Ukraine a remis sur le devant de la scène la nécessité de produire à la fois des systèmes de missiles mais aussi d’augmenter les capacités de défense anti-missile.
Lire aussi: Arabie Saoudite et armement français
Par ailleurs, l’achat de services Starlink par les administrations publiques, notamment Défense et Affaires Etrangères, suscite de vifs débats. Elle témoigne d’une prise de conscience en matière de souveraineté technologique, en interrogeant la dépendance à l’égard des États-Unis et ses conséquences. L’avenir de la filière passe ici encore par une forme de restructuration à l’échelle européenne. Le projet BRO-MO qui voit Thales, Airbus et Leonardo rechercher une entente pour regrouper les activités de production de satellites en Europe, en suivant le modèle adopté pour MBDA dans le secteur des missiles, est officiellement soutenu par les Italiens.
En syntonie avec les politiques du gouvernement qui font de la sécurité du milieu sous-marin une priorité stratégique pour l’Italie, Fincantieri cherche à apparaître comme le pôle industriel sous-marin de référence au niveau national. C’est dans ce contexte que le groupe naval a racheté en janvier 2025 la division Underwater Armaments & Systems (« UAS »). Sur le plan des technologies, il faut relever que Fincantieri souhaite travailler dans le domaine de la propulsion nucléaire.
Le chef d’état major de la Marine italienne, Enrico Credendino, a récemment exprimé sa vision du futur de la Marine nationale qui porterait cette dernière au niveau des Marines françaises et britanniques, avec une croissance de ses effectifs (objectif de 40000 personnels) et de ses capacités. De plus, l’amiral Credendino a évoqué la nécessité pour l’Italie de se doter d’un porte-avions à propulsion nucléaire. Il s’agit d’un saut qualitatif qui nécessiterait une évolution des capacités industrielles italiennes. Cette hypothèse doit être prise en considération pour envisager de futures coopérations industrielles. Elle pourrait donner lieu à un rapprochement avec Naval Group, un scénario longtemps évoqué mais jamais abouti, en particulier à la suite de l’échec de la reprise des Chantiers de l’Atlantique par Fincantieri.
Selon le Sipri, voici le classement des principaux pays exportateurs d'armes :
Il est clair que Leonardo joue un rôle central dans ces recompositions alors que Fincantieri n’a pas réussi, pour l’heure, à entrer dans une véritable logique d’agrégation au niveau européen.
Le tableau ci-dessous résume les principaux changements dans les exportations d'armes de l'Italie :
| Période | Part des exportations mondiales | Évolution | Principaux clients |
|---|---|---|---|
| 2015-2019 | Non disponible | - | Non disponible |
| 2020-2024 | 4,8 % | +138 % | Qatar (28 %), Égypte, Koweït (18 %) |
tags: #ventes #d'armes #Italie #statistiques