La culture des armes à feu est-elle inévitable aux Etats-Unis ? C’est la question que de nombreuses personnes se posent actuellement. En effet, une énième fusillade a eu lieu dans une école primaire du Texas le 24 mai dernier, faisant 21 morts dont 19 enfants. Depuis le 1er janvier 2022, il y a eu près de 250 tueries de masse et 300 morts sur le sol américain. Au-delà de ces chiffres, l’organisation Everytown For Gun Safety confirme qu’en moyenne 40.620 personnes meurent chaque année par arme à feu aux États-Unis (suicides inclus). Impossible, en abordant ces chiffres, de nier l’impact de la libre circulation des armes. La question du contrôle des armes revient quotidiennement, les sondages révèlent que plus de 60 % des Américains exigent une loi fédérale limitant les ventes d’armes.
Le second amendement de la constitution américaine ratifiée en 1791 (l’équivalent de notre Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen) protège le droit de posséder des armes. Revenir aux fondations même des États-Unis est considéré comme un sacrilège pour beaucoup. “…the right of the people to keep and bear Arms, shall not be infringed.”
Mais entre Républicains et Démocrates, les interprétations de la constitution sont nombreuses. Selon l’interprétation la plus raisonnable, la précision d’une « milice organisée » ne signifie pas que chaque individu a droit à une arme sur lui. Pour la journaliste, le débat ne se situe pas là, mais dans le contexte temporel : « Voici le bon moment pour rappeler à tous que le deuxième amendement a été écrit par des esclavagistes avant que nous ayons l’électricité, et ne concernait pas les armes que les meurtriers peuvent acheter aujourd’hui. » Elle précise enfin que les amoureux de cet amendement (écrit en 1791) peuvent également se sentir libres de vivre avec une perruque poudrée, de déféquer dans un pot de chambre tout en essayant de survivre avec ce qu’ils arriveront à tuer grâce à un fusil du 18e siècle. Car les armes de l’époque sont diamétralement différentes de celles d’aujourd’hui. Les fondateurs n’avaient aucun moyen de s’imaginer que, 200 ans plus tard, il serait possible de s’acheter une arme automatique à haute cadence de tir au coin de la rue.
Adopté il y a plus de deux cent trente ans, le deuxième amendement de la Déclaration des droits américaine demeure fondamental pour la population, en dépit des fusillades à répétition. Après leur Déclaration d’indépendance (1776) et la rédaction de leur Constitution (1787), les Etats-Unis ont ajouté en 1791 une Déclaration des droits à la Constitution (cinquième article) pour limiter les pouvoirs de l’Etat fédéral (central) vis-à-vis des Etats fédérés. Au nombre de quatorze au moment de l’adoption de ce texte, ces territoires dirigés par des gouverneurs jouissent de pouvoirs exécutifs propres, distincts de ceux de l’Etat fédéral.
Avant l’adoption de cette Déclaration des droits, d’où provient le deuxième amendement, les Etats-Unis se trouvaient dans une situation assez particulière. La menace britannique n’était toujours pas écartée malgré leur victoire contre le Royaume-Uni, en 1783. Les forces policières et militaires de cette nation naissante étaient encore limitées, et la crainte de voir arriver un pouvoir tyrannique à la tête de l’Etat fédéral subsistait dans l’esprit des pères fondateurs de la Constitution et des Etats fédérés.
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James Madison, rédacteur de la Déclaration des droits, estimait donc nécessaire d’offrir aux citoyens américains la possibilité de s’armer et de se réunir en « milice » pour se sécuriser. « A cette époque, nous sommes dans un contexte où les fédéralistes et les antifédéralistes s’opposaient, rappelle le politologue spécialiste des Etats-Unis Didier Combeau. Cet amendement prévoyait que chaque Etat fédéré puisse se doter d’une armée de conscription. Un moyen pour eux de garder un pouvoir vis-à-vis de l’Etat fédéral. »
Les Etats du Sud, esclavagistes, étaient aussi frileux à l’idée de se réunir avec ceux du Nord, mais ils ont finalement ratifié la Constitution et la Déclaration des droits grâce à l’opportunité qu’offrait ce deuxième amendement : se constituer en groupe armé pour garder la main sur les populations esclaves, jusqu’à quatre fois supérieures en nombre aux hommes libres, à cette période. Les armes à feu sont définitivement entrées dans la culture américaine durant le XIXe siècle, avec la conquête de l’Ouest. Elles sont d’abord idéalisées par « les fabricants d’armes, comme Samuel Colt » qui construisent un récit fantasmé sur « le rôle des armes lors de la construction des Etats-Unis », rappelle M. Combeau. Puis mystifiées par les cinéastes américains au siècle suivant, qui leur accordent une place de choix, notamment dans les westerns.
Aux États-Unis, les fabricants d’armes en ont produits plus de 139 millions à destination du commerce sur les vingt dernières années (dont 11,3 millions pour l’année 2020), selon un rapport du ministère de la justice publié mardi 17 mai. Les Américains ont un profond respect pour certaines valeurs : leur Histoire, la liberté, le sens du sacrifice. Malheureusement, l’arme à feu a toujours été pour eux le symbole de liberté, et d’émancipation. Il n’est pas rare de recevoir une arme comme cadeau d’anniversaire et ce à n’importe quel âge.
C’est la Californie qui possède les législations les plus restrictives à ce sujet. Pour obtenir le droit de posséder une arme en Californie, une personne devra faire une demande écrite et payer une certaine somme, puis passer un test, le permis n’est alors valable que 5 ans, la vente d’armes est également très encadrée. De plus, la constitution de la Californie, contrairement à celles des autres états ne dispose pas du droit de posséder une arme. L’État ayant le moins de restrictions est l’Alaska (avec un pourcentage de possession d’armes à feu de 64% contre 24% pour la Californie ce qui représente respectivement 15 824 armes contre 344 622). Le taux de décès par arme à feux est généralement plus bas dans les états ayant les législations les plus restrictives.
Les cinquante Etats fédérés ont la compétence politique pour durcir ou assouplir la législation sur la question des armes, en vertu du dixième amendement de la Déclaration des droits. Ils ont le pouvoir d’imposer le permis pour porter ou acheter une arme, de contrôler les antécédents des acheteurs et d’interdire certains types d’armes à feu. Concernant le permis pour détenir une arme, huit Etats fédérés (la Géorgie, l’Indiana, la Louisiane, l’Ohio, l’Alabama, la Floride, le Nebraska et le Dakota du Nord) ont décidé de ne plus l’imposer au cours de ces deux dernières années. Au total, vingt-sept Etats fédérés autorisent la possession d’armes à feu sans licence.
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Cette proposition, réponse au massacre d’Uvalde au Texas, a pour but d’empêcher les jeunes adultes entre 18 et 21 ayant un passé criminel ou une santé mentale reconnue fragile de ne pas avoir accès à quelque arme que ce soit. Les États qui mettront en place cette loi dite « red flag » se verront allouer une aide monétaire. Cependant, cette proposition doit encore être rédigée et votée au Sénat.
Si cette proposition l’emporte, les activistes aimeraient voir s’étendre les contrôles à la fois sur les personnes et sur la vente des armes mais cela prend beaucoup de temps notamment à cause des lobbies qui restent très puissants.
Plusieurs dispositions ont déjà été mises en place pour encadrer partiellement ce deuxième amendement dans l’ensemble des Etats-Unis, comme :
Les nombreuses tueries de masse qui se sont déroulées ces dernières années ont renforcé la mobilisation des présidents américains du camp démocrate sur ce sujet. Encadrer le droit de s’armer sur le sol américain était même l’une des priorités de Barack Obama lors de sa présidence (2009-2017). Mais ces tentatives de réformes se sont soldées par autant d’échecs du fait de l’opposition du Sénat. Joe Biden, élu en 2022, a obtenu plus de réussites, avec l’adoption du Bipartisan Safer Communities Act et la mise en place du Bureau fédéral pour la prévention de la violence armée, en septembre 2023.
Le nombre d’armes à feu en circulation est supérieur à la population américaine. Selon le dernier décompte de l’observatoire Small Arms Survey, il y avait 393 millions d’armes à feu pour 325 millions d’habitants américains en 2017. Avec un tel ratio (120 armes à feu pour 100 habitants), les Etats-Unis sont en tête du classement mondial, devant le Yémen (52,8 armes pour 100 habitants) et le Monténégro (39,1 armes pour 100 habitants).
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Les productions de pistolets, de revolvers, de fusils, de fusils à pompe et de toutes autres armes à feu ont fortement augmenté dans le pays au cours de ces vingt dernières années, passant d’environ 3,4 millions d’armes à feu fabriquées en 2002 à 13,4 millions en 2022, selon les chiffres du ministère de la justice américaine. Cette tendance s’est accompagnée d’une hausse de la mortalité ces dernières années. Au cours de la dernière décennie, plus de 40 000 personnes ont été tuées chaque année, par homicide ou suicide, du fait des armes à feu, selon le site Gun Violence Archive. Un niveau nettement plus élevé que d’autres pays industrialisés. A titre de comparaison, la France ne comptait « que » 1 594 morts par arme à feu en 2014, selon les derniers chiffres disponibles.
Selon les statistiques fédérales américaines, le nombre de permis dits de "type 7", qui autorisent la production et la vente d'armes a augmenté de plus de 694 % entre 2000 et 2020. Pour obtenir ces permis, les demandeurs doivent fournir photo et empreintes digitales. Et le gouvernement fédéral procède à une vérification des antécédents et à un entretien en personne.
En conséquence, le marché est tentaculaire. Selon une organisation professionnelle du secteur, NSSF, l'industrie américaine des armes à feu et des munitions a représenté 70 milliards de dollars en 2021. Chez RTD Arms & Sport, un fusil peut coûter entre 1.295 et 1.695 dollars.
Le tableau suivant résume l'évolution de la production d'armes à feu aux États-Unis :
| Année | Nombre d'armes à feu fabriquées |
|---|---|
| 2002 | 3,4 millions |
| 2022 | 13,4 millions |
Deux tiers des Américains se déclaraient en faveur d’une réglementation plus stricte du droit de s’armer, selon un sondage USA Today/Ipsos en 2021. Les fusillades de masse semblent inquiéter de plus en plus une partie des Américains. Même si l’immense majorité « des personnes tuées [par arme à feu], le sont dans des rixes quotidiennes », rappelle Didier Combeau, qui insiste sur le fait de ne pas surinterpréter ce résultat de sondage : « Les Américains favorables à la réglementation souhaitent qu’on empêche aux gens dangereux d’avoir des armes à feu. Ils ne sont pas forcément “contre” les armes. Aux Etats-Unis, on se focalise sur les gens. Le fait d’avoir une arme pour un citoyen honnête n’est pas un danger en soi. En France, à l’inverse, ce sont les armes qui sont catégorisées. »
Cet attachement des Américains aux armes à feu est renforcé par le travail d’influence des lobbys proarmes, comme la National Rifle Association (NRA) of America, depuis les années 1960. Cette association, créée en 1871, a un grand poids politique. Elle finance par dizaines de millions de dollars des campagnes électorales, comme celle de Donald Trump en 2016, et attribue des notes (de A à F) aux responsables politiques en fonction de leur positionnement sur l’armement. Cependant, la NRA traverse actuellement une période trouble. En 2020, la procureure générale de l’Etat de New York, Letitia James, a tenté de dissoudre l’association en intentant un procès pour fraude financière. Son ancien vice-président historique, Wayne LaPierre, a par ailleurs été contraint à la démission en janvier 2023, avant de comparaître dans un procès de détournements de fonds à des fins personnelles. Malgré ces déboires, la NRA compte toujours plus de quatre millions d’adhérents, et reste une véritable boussole politique pour nombre d’Américains.
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