Dans les années 90, le gang de Roubaix fait office de précurseur. Utiliser des petits délinquants à des fins terroristes ? Dans les années 90, le “gang de Roubaix” faisait office de précurseur. Entre violences, meurtres et armes de guerre, cette association de malfaiteurs a semé la terreur dans le nord de la France. Après la vague d’attentats revendiqués par le groupe islamique armé (GIA), un autre groupe fait son apparition, oscillant entre terrorisme et grand banditisme.
Seddik Benbahlouli, retrouvé après de longues années de cavale est jugé depuis le 17 octobre pour une tentative de meurtre sur un policier en 1996 par la cour d’assises de Douai (Nord). Condamné en 2001 par contumace, Seddik Benbahlouli est cette fois bien présent pour son procès. L’un de ses derniers membres est jugé du 17 au 29 octobre devant la cour d’assises de Douai. Il est soupçonné de tentative d’assassinat sur un policier en 1996. Après vingt-sept années de cavale, l’homme de 55 ans, arrêté aux Etats-Unis puis extradé, n’est pas plus coopératif. Dès le premier jour, il déclare à la barre n’avoir « nullement l’intention de participer à ce procès ». Un procès qui rappelle les heures sombres de la métropole lilloise, en proie alors à l’un des plus puissants réseaux d’islamistes.
Tout commence par une rencontre, en 1993 entre Lionel Dumont et Christophe Caze. Lionel est le benjamin d’une famille catholique ouvrière de huit enfants, originaire de Roubaix. Il a vingt ans lorsqu’il effectue son service militaire, qui l’emmène à Djibouti, et le fait participer à l’intervention de l’ONU en Somalie. A son retour, il opère une bascule spirituelle et se convertit à l’Islam. Il fréquente alors la mosquée Da’wa de Roubaix, fréquentée par les milieux salafistes. La mosquée Dawa, à Roubaix, était un des lieux de rendez-vous des membres du gang de Roubaix, dans les années 1990.
En avril 1994, il rejoint le bataillon des moudjahidines en Bosnie, basé à Zenica. C’est là qu’il rencontre Christophe Cazes, déjà sur place depuis deux deux ans. Ancien étudiant en médecine à Lille, lui s’engage comme médecin volontaire auprès des blessés musulmans bosniaques puis se radicalise au contact des réseaux islamistes locaux avant de rejoindre Zenica et prendre part à la guerre civile. Trois camps s’affrontent : les Bosniaques musulmans soutenus par Sarajevo, les Serbes de Bosnie soutenus par Belgrade, et les Croates de Bosnie soutenus par Zagreb. La cause des bosniaques devient internationale et attire de nombreux soutiens djihadistes étrangers venus du Maghreb, du Moyen-Orient et même d’Europe. Leur objectif : défendre les musulmans bosniaques, mais aussi implanter une vision islamiste rigoriste dans les Balkans. Le bataillon des moudjahidines de Zenica est créé en 1993 et dirigé par un algérien : Abou el-Maali. Zenica devient alors en Europe un repère de base islamiste. Lorsque Dumont et Caze rejoignent cette unité, ils s’emploient aux techniques de combat de guérilla et à l’usage d’armes lourdes. Les deux comparses participent à des actions militaires. Caze est même accusé d’avoir tué un policier bosniaque lors d’un incident à Zenica. Un crime pour lequel il est actuellement réclamé par la Bosnie. Lorsqu’ils reviennent en France, ils sont très jeunes, mais déjà aguerris et idéologiquement convaincus par la cause du jihad.
Les deux amis s’installent à Roubaix. Une ville en proie à une profonde crise sociale, entre désindustrialisation des usines textiles et chômage. Une partie de la jeunesse roubaisienne est désœuvrée, sans avenir. Une économie souterraine de plus en plus puissante s’installe, tandis que monte la défiance vis-à-vis de l’Etat et de la police. Pour Christophe Caze et Lionel Dumont, le terrain est fertile et propice pour étendre leur idéologie. Ils embrigadent petit à petit des jeunes délinquants, et finissent par former une bande d’une dizaine d’hommes qu’on appellera, plus tard, le gang de Roubaix. Officiellement, ils tiennent un discours religieux rigoriste : en réalité, ils préparent une organisation armée jihadiste. La mécanique s’organise d’abord autour de la mosquée Da’wa puis chez un membre du groupe, Omar Zemmiri, au 59 rue Henri-Carrette. Un lieu stratégique pour l’organisation, qui sert de point de ralliement et de planque. Tous ont désormais le même but : soutenir le djihadisme international, et frapper la France.
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Pour se financer, le groupe commence une série de vols et de braquages à la fin de l’année 1995. Ils s’en prennent à des supérettes, des stations-services, ou des commerces. Des petites actions au regard de la suite, mais avec, déjà, d’importants moyens. Les attaques sont toujours violentes, parfois avec des armes lourdes, toujours brutales et disciplinées. Un mode opératoire qui alerte particulièrement la police judiciaire de Lille.
Au fil des braquages, les moyens et les cibles sont de plus en plus ambitieux : fourgons blindés, grosses sommes d’argent, usage d’explosifs… Les actions sont toujours plus précises et structurées. Le 27 janvier 1996 à Croix, un policier est grièvement blessé par des tirs sur sa patrouille. Le 8 février, une course poursuite s’engage suite au braquage d’un Aldi. Lors de la fuite avec la police, la voiture des agresseurs entre en collision avec une Mercedes. Les fugitifs tentent alors de s’emparer de la voiture mais le conducteur, Hamoud Feddal, un chef d’entreprise d’une trentaine d’années, refuse de leur céder les clés. Il est abattu, sur place. Le groupe parvient à s’enfuir mais leur traque s’intensifie… tout comme leurs actions. Les mois suivants témoignent d’une escalade de violence, des armes automatiques commencent à être utilisées lors des braquages. Le 25 mai 1996,à Leers, un fourgon blindé est attaqué à coups de lance-roquettes sur le parking d’un centre commercial, le convoyeur est blessé.
Le 28 mai 1996, les enquêteurs chargés de l’affaire sont sur le qui-vive. Tous les éléments dont ils disposent laissent à penser que le gang va de nouveau passer à l’action, cette fois-ci de manière encore plus forte. Au petit matin, un véhicule attire leur attention. Garé devant le commissariat central de Lille, il contient en réalité trois bonbonnes de gaz, le dispositif classique d’un attentat à la voiture piégée. Mais, coup de chance, le mécanisme ne fonctionne pas. Le véhicule subit une secousse, mais pas d’embrasement généralisé. La catastrophe est empêchée, et la volonté d’attenter au commissariat avérée. Selon les expertises menées après, si l’explosion s’était déroulée comme prévu par les terroristes, le quartier aurait pu être détruit sur plusieurs dizaines de mètres. Cet événement précipite l’intervention de la police judiciaire et des différentes unités. D’autant qu’il survient trois jours avant un sommet politique important tenu à Lille. Écoutes, filatures, et identifications des différents membres du groupe s’intensifient.
Une opération est lancée pour neutraliser le groupe dans son quartier général : le 59, rue Henri-Carrette. Le RAID donne l’assaut le lendemain, le 29 mars 1996. L’intervention débute à six heures du matin. Les occupants de l’appartement ouvrent le feu sur les forces d’intervention : jet de projectiles, d’explosifs et de grenades. Le RAID riposte immédiatement. Un lancer de grenade provoque l’incendie dans l’immeuble : la structure du bâtiment s’affaiblit, le toit s’écroule, et le logements s’effondre partiellement. Les hostilités s’arrêtent. Quatre des membres du gang de Roubaix sont morts, des policiers sont blessés. Plusieurs membres du gang parviennent à fuir ou étaient absents, parmi eux : Dumont, Caze, Zemmiri et Benbahlouli. Christophe Caze est finalement tué lors d’une fusillade quelques heures plus tard, repéré par la police belge. Zemmiri, qui était avec lui, parvient à s’enfuir et finit par se rendre aux autorités après avoir pris en otage deux personnes.
Le procès se tient à Douai du 2 au 18 octobre 2001, un mois seulement après l’attentat du 11 septembre aux Etats-Unis. Le contexte est explosif, les avocats de la défense tentent de repousser le procès. Seuls trois membres du gang de Roubaix sont présents. Les autres sont jugés par contumace. Les chefs d’accusation varient : braquages aggravés, homicides, tentatives d’homicide sur policiers, détention d’armes de guerre et tentative d’attentat à la voiture piégée. Lionel Dumont est condamné à 25 ans, les autres membres du gang en moyenne à 20 ans. Omar Zemmiri est libéré en 2013 après avoir purgé sa peine. Seddik Benbahlouli est condamné par contumace à 20 ans. Il est finalement arrêté aux Etats-Unis en 2023 puis extradé vers la France. Une cavale de plus de 30 ans et un exploit, d’autant qu’on ne connaît presque rien de lui : « en même temps, qui nous assure que c’est son vrai nom ? », confie une source policière.
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Le gang de Roubaix est l’un des premiers exemple en France du phénomène « combattant revenu ». A l’époque pourtant, la qualification de « terroriste » et d’islamiste est peu utilisée pour qualifier les auteurs de ces braquages. Le dossier est d’ailleurs catégorisé « grand banditisme ». Les accusés comparaissent lors du procès pour des crimes de droit commun. A l’époque, la Direction Nationale Antiterroriste (DNAT) s’alerte et est convoquée à ce sujet : « On a vite compris qu’il s’agissait de terrorisme, mais la police judiciaire de Lille voulait garder la main sur le dossier, habituée aux crimes de droit commun, au grand banditisme. Elle voulait briller et rester sur cette affaire telle qu’ils voulaient qu’elle soit », se souvient un témoin de l’époque. « Cette affaire est une histoire d’ubris, d’égo, entre la PJ locale et la direction centrale. Quand il y a eu l’histoire de la voiture piégée le RAID a été obligé d’intervenir, et ils ont découvert à quel point les types étaient armés. Mais il ne reconnaîtront pas leurs torts », poursuit-il. Jean-Louis Debré, alors ministre de l’Intérieur déclare : « Cette affaire relève du grand banditisme et nullement du terrorisme ».
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