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Depuis les années 1970, des historiens tentent de bousculer la définition du fascisme pour dilater ses frontières dans le temps et dans l'espace.

Aujourd'hui, une nouvelle génération d'intellectuels envisage le fascisme contemporain en esquivant la comparaison stérile avec les années 30.

S’il existait un indice Orwell, il aurait sans doute pulvérisé tous les records depuis quinze ans tant la circulation de l’auteur britannique antifasciste a explosé.

Et avec sa circulation, c’est son usage, ou plutôt son appropriation qui s’est étrangement élargie.

Car l’auteur engagé de 1984 ou de La Ferme des animaux, mort en 1950, est à la fois très à la mode, et souvent ventriloque : son œuvre riche et foisonnante, ses positionnements subtils et réflexifs, nous sont aujourd’hui accessibles sans testament.

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Au point qu’on peut facilement se réclamer de George Orwell.

Y compris en faisant dire bien des choses à l’ancien militant du POUM, engagé dans la guerre d’Espagne, qui pendant des décennies fut d’abord un marqueur affinitaire pour l’extrême-gauche antifasciste.

Plus un terreau qu’un credo sans doute, mais en tous cas un langage commun : Orwell était celui qui avait vu que marcher au pas de l’oie n’est pas une condition liminaire du fascisme, avait explicité que l’habit ne fait pas le moine en matière de chemises brunes, et que le fascisme peut aussi se décliner sous des dehors policés.

Ces affinités métisses dont Orwell fait l’objet post mortem (et par exemple son appropriation par Natacha Polony qui récemment avait tenté brièvement de lancer une web-télé “Orwell”) sont en fait révélatrices d’un floutage des lignes plus vaste.

Un floutage qui, justement, embarque aussi le mot “fascisme”, et que vient révéler cet Orwell polysémique - ou cacophonique.

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L'usage contemporain du terme "fascisme"

On entend désormais taxer de fascisme des gens, des idées et par exemple des lois issues de bords politiques tout à fait variables, et même antagonistes : "Fasciste !", c’est Emmanuel Macron sur des pancartes d’opposants au pass sanitaire qui battent le pavé, le samedi, dans des cortèges dont le recrutement trouble les frontières partisanes et où fleurissent des pancartes pour réclamer un nouveau procès de Nuremberg ; le fasciste, c’est aussi Jean-Luc Mélenchon dans le viseur d’une candidate écologiste qui estimait sa rhétorique fascistoïde ou aux yeux de Umberto Ecco qui distinguait en lui un fascisme tendance Robespierre dans Reconnaître le fascisme (en 2017 en français, chez Grasset) ; un “film fasciste”, c’était Bac Nord dans les colonnes de critique cinéma de Libération à l’été 2021 ; et puis la fasciste, c’est encore Marion Maréchal - Le Pen, désormais jeune mariée avec un eurodéputé italien qui s’affiche aux côtés de groupuscules nostalgiques de Mussolini.

La France n’est pas sous un régime fasciste.

Et l’usage du mot “fascisme” dans le débat public recouvre au fond des réalités disparates.

Mais alors que sort un petit livre d’intervention signé de Ludivine Bantigny et Ugo Palheta, Face à la menace fasciste, chez Textuel, on est frappé de voir que le terme a si bien essaimé en quelques années qu’il s’est comme découvert.

Là où précisément, du même auteur Ugo Palheta, avait paru en 2018 La Possibilité du fascisme (à La Découverte), un ouvrage finement analytique… qui n’avait rencontré qu’un maigre écho médiatique.

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Comme si, indépendamment du contenu- même du livre, le mot risquait de coller aux doigts.

En 2018, le terme “fascisme”, en français dans le texte, ressortait-il d’un registre trop militant, arrimé du côté de l’extrême-gauche antifasciste, pour qu’on puisse y voir autre chose qu’un abus de langage ?

Trois ans plus tard, le curseur semble avoir bougé, et le regard commencé à changer.

Au-delà du mot qui fleurit ici ou là comme un nom d’oiseau, l’idée de réfléchir à ce qui féconde le fascisme n’est plus aussi marginale dans l’espace public.

Tournant le dos à l’invective facile, plusieurs voix envisagent désormais ce que seraient les conditions de possibilité d’un fascisme d’ici et d’aujourd’hui.

Réflexions intellectuelles sur le fascisme contemporain

Ainsi a-t-on pu voir, coup sur coup, et dans des registres bien distincts : le philosophe Michaël Foessel, qui revisitait les archives de presse de l’année 1938 pour comprendre dans Récidive 1938 (aux PUF en 2019) non pas tant ce qui se rejouerait trait pour trait aujourd’hui, mais en quoi faire des questions identitaires ou culturelles le centre du jeu politique crée de la violence, alors que la crise économique et sociale est profonde ; ou encore, l’historien italien Enzo Traverso, qui explorait le concept de “post-fascisme” en 2017, dans Les Nouveaux visages du fascisme, co-écrit avec Régis Meyran (chez Textuel), et identifiait une séquence de transition qui se joue au sein même du cadre républicain.

Pour lui, le fascisme ne se referait plus tant une santé sur le dos de la République, mais en son sein, via un alignement politique tous azimuts sur l’agenda du Rassemblement national ; et puis aussi, dans un tout autre registre, Bernard Henri-Levy, en janvier 2019 dans Le Journal du Dimanche, qui voulait alerter devant un fascisme qu’on s’obstinait à nier : _"Quand les gens vont-ils comprendre que le fascisme n’est pas une aberration de l’Histoire mais une catégorie politique à part entière, ou mieux, un type de régime ? [_Le fascisme] est appelé hélas à connaître de nouveaux avatars.

Lorsque l’avatar arrive, il faut le reconnaître et savoir l’appeler par son nom."_

Un centenaire toujours vert ?

Une poignée de semaines plus tard, coïncidait justement le centenaire du fascisme en tant que système politique.

En Italie, donc.

Et sur France Culture, Hervé Gardette intitulait précisément son émission Politique ! du 23 mars 2019 ,“Le fascisme, 100 ans après” : Longtemps cependant, il n’y eut pas consensus sur les frontières, les formes et les enjeux du fascisme.

C’est même peu de le dire : préciser les contours du fascisme a fait l’objet, pendant trente ans, d’une âpre bataille de définitions, qui révélait au fond des lectures de l’histoire opposées.

Et un rapport au mot, et ses racines italiennes, plus ou moins lâche.

C'est en 1921 que le mot fut utilisé pour la première fois en français, dans le journal L'Humanité.

Il saisit bien sur la réalité italienne à ce moment-là : le "fascismo", en italien dans le texte et dérivé du mot "faisceau", correspondait à un mouvement politique fondé deux ans plus tôt par Benito Mussolini.

Qui justement s'instituait en parti cette année 1921 - il y a exactement un siècle.

Parmi ceux qui revendiquent aujourd’hui l’usage du mot, on trouve des auteurs qui déplorent que les historiens, spécialistes de l’Italie fasciste justement, ont longtemps joué les douaniers zélés.

C'est-à-dire qu'on se sera aveuglé sur la réalité d'une menace fasciste contemporaine à trop borner le terme.

L'impensé n'est pas seulement affaire de tabou ou de déni, mais aussi de champ d'application.

Eux pointent, par exemple, la nécessité de penser ensemble, et à bonne distance de Mussolini : la xénophobie, la tentation de l’ordre, la désillusion des mondes ouvriers, ou encore une désagrégation de l’Etat Providence.

A force de s'en tenir à une définition stricte, fondée sur une sorte de pureté de l'alliage, a-t-on négligé sa résurgence possible ?

Et, alors, l'aveuglement serait-il lié au fait de n'avoir pas cru bon d'envisager une forme de fascisme qui se serait comme régénérée dans l’air d’aujourd’hui ?

C'est aussi l'idée - optimiste - que la démocratie peut tout qui s'effrite dès lors qu'on élargit la définition du mot, et surtout sa portée.

C’est ainsi en refusant d’être rétrécis sur les cotes mal taillées (et trop étroites) d’une stricte comparaison avec les années Trente italiennes ou allemandes que des auteurs ont revitalisé la réflexion sur une hypothèse fasciste.

Non pas, précisément, pour dire de strictes similitudes ou parier sur l’idée funeste d’un même totalitarisme qui poindrait fatalement à l’horizon.

Mais plutôt pour armer leur usage du mot.

Et d’ailleurs, Face à la menace fasciste commence exactement sur ces mots aux allures de réplique : “Fascisme” : nous n’emploierons jamais ce mot à la légère.

Il y a encore quelques années, il ne paraissait désigner que des groupuscules identitaires, des nostalgiques de la croix gammée et autres bandes dangereuses mais ultra-minoritaires.

Pourtant, aucune raison ne justifie de le renvoyer à un passé révolu, de le croire mort et enterré, comme s’il n’appartenait qu’à l’histoire et qu’on pouvait tirer un trait.

Nous ne vivons pas dans un régime fasciste, qui interdit toute expression contraire à lui et élimine méthodiquement, par tous les moyens, ses opposants.

Mais tout fascisme est précédé d’une phase plus ou moins longue de fascisation, sans que bien sûr elle dise son nom.

Clair-obscur stérile

En 2017, reçu par Frédéric Worms sur France Culture, Enzo Traverso avait détaillé en quoi son projet visait avant tout à un décryptage des “nouveaux visages” du fascisme.

C’est-à-dire, pas tant chercher à jouer au “Jeu des sept familles” ou au “Jeu des sept différences” dans un exercice de clair-obscur un peu stérile, mais plutôt à démontrer comment le fascisme avait muté en une idéologie mouvante qui, s’emparant de la souffrance sociale face à la mondialisation néolibérale, avait mobilisé large sur le dos d’ennemis bien ciblés - en fait, surtout les étrangers.

Le 13 mars 2017, il expliquait son concept de “post-fascisme” au micro des Discussions du soir : Quant à Michaël Foessel, il disait de son livre sur le “pré-fascisme” ambiant (paru en 2019) ceci : "Récidive" ne raconte pas l'histoire de l'avant-guerre.

Il n'entonne pas non plus le couplet attendu du "retour des années 30".

Les événements ne se répètent pas, mais il arrive que la manière de les interpréter traverse la différence des temps.

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