Dernière bataille de la Seconde Guerre mondiale, Okinawa illustre certaines spécificités du front asiatique et la mise en œuvre de la machine de guerre américaine. Face aux différents débarquements en Europe et en Afrique, puis aux batailles Stalingrad, de Koursk ou d’El-Alamein, le front du Pacifique est encore réduit à des jalons et quelques personnages à l’image de Pearl Harbor, du général MacArthur ou des kamikazes.
Les éditions Perrin ont fait le choix de confier à l’historien Ivan Cadeau le récit et l’analyse de la bataille d’Okinawa, la dernière bataille de la Seconde Guerre mondiale. Il en ressort deux stratégies différentes et la confrontation confirme l’évolution du rapport de force dans la zone.
Au printemps 1945, les Américains sont aux portes du Japon. Après avoir longtemps hésité entre Taïwan et Okinawa, cette dernière est finalement choisie par l’état-major US. Pour l’armée de terre et les Marines, sa conquête préfigure celle des principales îles du Japon quand la Navy et l’aviation de l’armée de terre des États-Unis envisagent davantage de renforcer le blocus et de poursuivre les bombardements stratégiques.
Pour le Japon, la bataille d’Okinawa s’inscrit dans un cycle de défaites continues depuis l’été 1942. De fait, après le succès tactique que constitue Pearl Harbor, le 7 décembre 1941, et la vague de victoires remportées par l’armée impériale en Asie du sud-est dans les mois qui suivent, les Japonais ont joué leur va-tout.
Justement en France, elle est loin d’être aussi connue que la bataille de Normandie, celle de Koursk et même d’El-Alamein. Pourtant, il s’agit bien d’une « hyperbataille » d’autant que c’est la seule qui se déroule sur le sol japonais. C’est aussi la dernière bataille de la guerre (certains Japonais n’y déposent les armes que le 7 septembre 1945) et la plus meurtrière pour les États-Unis avec plus de 12 500 tués.
Lire aussi: Implications Géopolitiques
La mémoire d’Okinawa est ambivalente, tant au Japon qu’aux États-Unis. Au Japon, une partie de la population salue et honore toujours le sacrifice des kamikazes et du cuirassé Yamato tandis qu’une autre, et parmi celle-ci les habitants de l’archipel des Ryukyus dont Okinawa fait partie, mettent davantage l’accent sur le sort tragique des populations civiles.
Le largage des bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki, puis ses conséquences ont cependant éclipsé quelque peu la bataille. Comme pour Verdun, les combats dans le Pacifique souffrent d’un déséquilibre des sources. En effet, le taux de prisonniers japonais est extrêmement faible puisque se rendre ou être fait prisonnier jette le déshonneur sur toute la famille, Okinawa fait ici figure d’exception puisque 7 400 soldats, dont 200 officiers, se rendent, ce qui permet de bénéficier de nombreux témoignages.
La capture - sans précédent sur ce théâtre d’opérations - d’un nombre élevé de prisonniers japonais permet à l’historien de bénéficier de sources provenant « de l’autre côté de la colline » et d’éviter une histoire trop « américano centrée ».
« Typhon d’acier », c’est ainsi qu’est nommée la bataille d’Okinawa. Alors que le bombardement massif de Tokyo se déroule au même moment, les officiers japonais veulent une bataille d’une violence inouïe pour dissuader les États-Unis d’envahir le Japon, puis, comme vous l’avez dit, créer des pertes significatives au sein de la flotte américaine et de la 10e armée.
Depuis le début des hostilités en Asie (en Chine, notamment), puis contre les États-Unis, les populations civiles japonaises sont soumises à une propagande et à un conditionnement intenses de la part de l’armée japonaise. Au fur et à mesure des revers subis par Tokyo, la pression exercée par les militaires se fait plus vive, elle s’ajoute à la pression familiale et sociale qui existe déjà au sein de la société japonaise.
Lire aussi: Rôle des femmes
À l’été 1944, la chute des îles Marianne voit apparaître un phénomène nouveau : celui des suicides de masse. À Okinawa, ce phénomène connaît une ampleur inégalée et c’est par milliers que les habitants des Ryukyus se donnent la mort afin d’échapper aux Américains sur ordre direct des autorités militaires ou après y avoir été fortement incités, notamment par la distribution de grenades. Dans les faits, celles-ci ne sont pas assez nombreuses et se révèlent défectueuses et les familles okinawaïennes emploient tous les moyens à leur disposition pour s’entretuer.
Nous connaissons assez bien ceux qui le font en formation aérienne mais cette pratique est aussi opérée par des bateaux et des sous-marins construits dans cet objectif. Les unités d’attaque spéciales (Tokkōtai) connues en Occident sous le terme générique de « kamikazes » sont liées le plus souvent exclusivement à l’arme aérienne, son expression la plus spectaculaire et la plus efficace.
C’est dans cette perspective que sont créés les bateaux-suicides qui relèvent (comme pour les avions kamikazes) à la fois de l’armée de terre - où ils sont appelés Maru-re (bateaux de liaison) - et de la marine impériale, qui les désigne sous le nom de Shinyo, un terme qui pourrait se traduire littéralement par « secoueurs des mers ». Près de 10 000 sont construits entre 1944 et 1945, les deux tiers au profit de la marine. Dans le même esprit le Kaiten, un sous-marin de poche construit autour de la torpille Type 93 et ne comprenant qu’un seul membre d’équipage (le pilote), est développé.
Hiro-Hito déclare au début de l’année 1945 à ses chefs d’état-major : « Vos plans semblent bons, comme toujours ; mais jusqu’à présent vous avez échoué dans leur exécution. Êtes-vous sûrs cette fois ? » .
Contrairement aux représentations qui peuvent exister sur le commandement japonais, celui-ci apparaît, tout au long de la guerre, extrêmement divisé. Des dissensions existent entre armées de terre et marine (il n’existe pas d’armée de l’air à l’époque, mais des services aériens qui leurs sont rattachés), mais également à l’intérieur de ces dernières. Les désaccords portent sur les différences de stratégies opérationnelles, sur la répartition des moyens, etc. Ils empêchent dans tous les cas l’unicité du commandement et portent une part certaine dans les échecs japonais.
Lire aussi: "Un pont trop loin": un film de guerre à revisiter
Si le Japon jette toutes ses forces dans la bataille, Okinawa nous rappelle que les États-Unis sont impliqués à la fois en Europe et en Asie. Si l’étude de la conduite des opérations se révèle passionnante pour l’historien militaire, celle de la conception et de la planification l’est tout autant - davantage même parfois.
Dans le cas de la puissance américaine qui, entre 1941 et 1945, mène simultanément deux combats de haute intensité sur des théâtres d’opérations gigantesques aux caractéristiques différentes, ce constat est encore plus vrai. Dans le Pacifique, l’étendue des lignes de communications (des milliers de kilomètres), l’importance de la logistique et l’emploi de l’aéronavale ne laissent pas de stupéfier. Le savoir-faire américain à la fin de la guerre ne peut que susciter une certaine admiration, nous sommes là, véritablement, dans le domaine de l’intelligence.
Dans «Tu ne tueras point» («Hacksaw Ridge»), Mel Gibson retrace l’histoire de Desmond Doss, le premier objecteur de conscience qui a reçu la Médaille d’honneur pour avoir sauvé 75 hommes lors de la bataille d’Okinawa, seul sur le champ de bataille. Le film montre comment Desmond Doss (interprété par Andrew Garfield), très fervent adventiste du septième jour, veut appliquer à la lettre le commandement «Tu ne tueras point», tout en défendant son pays, frappé par l’attaque de Pearl Harbor.
Desmond Doss a donc suivi une formation pour devenir infirmier, et a été envoyé au Japon en 1945 après s’être déjà illustré lors de la bataille de Guam l’année précédente. Il savait déjà qu’il était une cible privilégiée, comme il l’a raconté des années plus tard : «On leur disait de tuer les infirmiers car ça brisait le moral des troupes, parce que si les infirmiers étaient morts, personne ne pouvait prendre soin d’eux.
Seul, avec pour «arme» son matériel médical d’urgence, Desmond Doss a sauvé la vie de 75 soldats (lui dit 50, l’armée une centaine : il a été décidé de garder ce nombre de 75), qui seraient probablement morts sans son intervention.
Le président Harry Truman a lui-même décoré Desmond Doss le 12 octobre 1945, rendant hommage à «son extraordinaire bravoure et sa détermination à toute épreuve face au danger». Avant de quitter l’armée, le jeune homme a souffert de la tuberculose, ce qui lui a coûté un poumon. Sa santé a été impactée des suites de ses blessures jusqu’à la fin de sa vie : il a principalement travaillé au sein de son église, comme l’explique «People».
Jusqu’à ses dernières années, Desmond Doss a refusé de voir son incroyable histoire être transposée en film. Mais le producteur Bill Mechanic l’a convaincu, quelques mois avant sa mort en mars 2006 : «Il ne voulait pas se mettre en avant car cela allait à l’encontre de ses valeurs.
Il est le plus connu des soldats japonais restants, aussi appelés « stragglers » (traînards en anglais), ces soldats qui ont continué à se battre après la capitulation du Japon en août 1945. Hirō Onoda est né le 19 mars 1922 dans le petit village de Kamekawa au Japon, onze ans après le début de l’ère Taishō.
En décembre 1944, il est missionné par son supérieur, le major Yoshimi Taniguchi, sur l’île de Lubang aux Philippines, alors occupée par le Japon. Entre temps, Onoda a été fait sous-lieutenant du renseignement et spécialiste des techniques de guérilla. Avec trois autres compagnons, le soldat Yuichi Akatsu, le caporal Shōichi Shimada et le soldat Kinshichi Kozukail, ils ont pour ordre de détruire une piste d’atterrissage qui permettrait aux forces ennemies de débarquer et de reprendre le territoire. Mais les trois soldats échouent et l’île passe aux mains des Américains. Les troupes japonaises sont toutes anéanties ou faites prisonnières.
En août 1945, des tracts sont envoyés un peu partout sur l’île pour informer les straggler de la reddition de l’armée japonaise. Mais Onoda et les soldats restés avec lui n’y croient pas, pensant qu’il s’agit là d’une « propagande yankee ». Ils se cachent dans la jungle et se nourrissent de noix de coco, de riz volé et de peaux de bananes, convaincus que l’ennemi voulait les affamer à mort.
Leur existence n’est découverte qu’en 1950, lorsque Yuichi Akatsu décide de se rendre aux autorités philippines et de rentrer au Japon. Des équipes de recherches sont alors déployées sur l’île, pour tenter de retrouver les soldats. Hirō Onoda pense qu’il s’agit de soldats japonais, forcés de les retrouver contre leur gré. Des appels à reddition sont envoyés avec des photos de sa famille, mais il croit à un montage.
En juin 1953, Shōichi Shimada est blessé lors d’un affrontement avec des pêcheurs philippins. Soigné par Onoda, il est finalement tué dans une fusillade avec un groupe lancé à la recherche des stragglers. Il ne reste donc plus que Onoda et Kinshichi Kozukail.
Lors d’un affrontement avec les troupes philippines en 1972, Kozuka meurt, touché par balle. Hirō Onoda se retrouve seul et plus isolé que jamais. Il restera encore dix-huit mois dans la jungle.
Il est finalement retrouvé en 1974 par un explorateur nippon du nom de Norio Suzuki, qui était parti à sa recherche. Onoda refuse de le suivre hors de la jungle et maintient qu’il ne partira pas tant que son supérieur hiérarchique ne lui aura pas commandé lui-même. Tokyo envoie alors des membres de sa propre famille pour lui faire entendre raison, en vain.
Le 9 mars 1974, la guerre fantôme de Hirō Onoda prend donc officiellement fin, trente ans après le début de sa mission sur l’île de Lubang.
tags: #soldat #américain #seul #contre #japonais #histoire