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La « démolition du héros » fut formulée par l’historien de la littérature Paul Bénichou, à partir de l’analyse d’œuvres littéraires et philosophiques du xviie siècle. Des scènes du théâtre cornélien à la morale janséniste réprouvant la « vaine gloire » et la « fausse valeur », la culture héroïque aurait ainsi été disqualifiée littérairement, mais pas pleinement socialement. Par ailleurs, dans le domaine militaire, il y eut aussi une tendance de démolition du héros liée à de nouvelles pratiques de guerre soumises au développement de l’arme à feu. Toutefois, malgré cette tendance, il ne fut pas possible de supprimer totalement l’héroïsme afin de maintenir le sentiment positif des militaires et leur motivation.

La démolition du héros militaire ne posséda donc pas un caractère absolu, mais elle alimenta des crises qui se prolongèrent jusqu’à la Révolution française, qualifiée par Barère de « révolution de la gloire ». Ce phénomène s’inséra donc de façon très ample dans le domaine militaire et anima des actions politiques du règne de Louis XIV à la naissance de la Révolution française.

L'héroïsme paradoxal de d'Artagnan

En 1674, un an après la prise de Maëstricht, l’héroïsme de d’Artagnan fut exalté par Juliani de Saint-Blaise, auteur investi dans la littérature encomiastique, qui publia un récit du siège sous la forme d’un poème épique. Capitaine-lieutenant de la première compagnie de mousquetaires du roi et tué au cours de l’assaut de la porte de Tongres, d’Artagnan acquit ainsi une gloire posthume. Selon Juliani de Saint-Blaise, « d’Artagnan et la gloire ont le même cercueil ». Comme l’évoquait l’étendard de la première compagnie des mousquetaires, cette formule possédait une valeur très paradoxale.

La devise de cet étendard était Quo ruit et lethum signifiant en Français « Où elle tombe la mort aussi », une idée illustrée par la projection d’une bombe. Cette tombée de la mort s’appliquait aux ennemis recevant cette bombe, mais aussi au mousquetaire tombant. D’Artagnan pouvait donc posséder une valeur héroïque illustrée par ce type de cercueil mais, à l’inverse, la gloire pouvait ainsi obtenir un caractère de disparition suggérée par son enterrement. Donc ce poème pouvait signaler une tendance à la démolition de l’héroïsme.

Vauban et l'économie des forces

En prolongement de cette idée, l’action héroïque de d’Artagnan et d’autres soldats courageux fut présentée de façon très critique et même péjorative par Vauban dans son Journal du siège de Maëstricht, qui définit l’engagement de ces héros dans des phases de combat instinctif comme un « péché originel ».

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Contribuant à l’élaboration et à l’application de la stratégie française sous le règne de Louis XIV, Vauban théorisa l’économie des forces par le Mémoire des dépenses de la guerre sur lesquelles le roi pourrait faire quelques épargnes. Parmi les critères de ce phénomène, Vauban invitait le roi à prendre en compte « le bien et la vie de ses sujets ». Cette nécessité s’opposait à la logique sacrificielle de l’héroïsme, car un héros se caractérisait souvent par sa capacité à s’engager dans des actions guerrières qui mettaient sa vie en péril.

En opposition au caractère chevaleresque qui reposait principalement sur la qualité des actions de combat, le développement de l’arme à feu inséra le principal critère des effectifs. En 1524, le glorieux Bayard fut tué par un coup de feu tiré par un vulgaire soldat, ce qui révélait la crise de l’héroïsme. Une armée fondée sur l’usage principal de l’arme à feu ne devait donc pas être composée de bons, mais de nombreux soldats.

La critique de l’héroïsme de d’Artagnan par Vauban s’appuya sur le principe de l’économie des forces, qui fondait les sièges et même plus généralement la guerre sur la gestion quantitative des ressources humaines et matérielles. Selon Vauban, la mort de soldats instinctivement engagés « sans aucune raison » alimentait le désastreux coût des pertes. La gloire de courageux soldats tués était donc considérée comme moins légitime que leur capacité à préserver leur vie et à s’engager raisonnablement, voire modérément, dans les combats.

Dans ses Mémoires rédigés après la paix de Ryswick (1697), le comte Quarré d’Aligny, qui avait participé au siège de Maëstricht, confirma la réticence exprimée par Vauban contre l’instinct de d’Artagnan en affirmant « que les courtisans en disaient que c’était une témérité de jeune homme », phrase dotée d’une valeur ironique.

La modération comme nouvelle forme d'héroïsme

Auteur d’un ouvrage sur Les véritables devoirs d’un homme d’épée publié en 1697, Nicolas Rémond des Cours considérait ainsi la vaillance instinctive comme « un emportement, un transport et non pas de la valeur ». Il constatait qu’il y avait « beaucoup d’honneur à servir les rois de son sang », mais il élabora les normes d’un service de l’État qui s’appuyait au contraire sur la capacité à survivre et à ne pas subir de blessures : « Notre vie est un fond qui appartient à l’État, notre mort est l’une de ses pertes. Qui sait se livrer à la mort avec ménagement et sans crainte approche du Héros. » Par conséquent, face à la perte de ressources humaines au service du roi, il n’y avait pas moins de mérite « à servir l’État par la modération ».

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En définissant un officier comme un « bon ménager », Vauban contribua lui aussi à la « démolition du héros », qui revêtit même une véritable dimension institutionnelle. À partir de la guerre de succession d’Espagne (1701-1714), les officiers français furent soumis à une évaluation de leurs états de services. Les critères les plus fréquents des appréciations portées sur leur mérite professionnel se référaient à leur insertion dans le domaine disciplinaire et à leur capacité de gestion financière de leur unité.

Pour les fantassins, l’évocation du courage n’apparaissait que rarement à travers la mention de « brave homme » attribuée à seulement 67 officiers sur un échantillon de 5187. Dans la cavalerie, la proportion s’établit à 245 sur 466 et à 36 sur 101 dans les dragons. Ces écarts s’expliquent par la spécificité des cultures propres à chaque arme, les armes équestres étant plus attachées aux conceptions traditionnelles de la valeur courageuse. Cependant, même dans ce contexte favorable, le culte de la bravoure n’intéressait guère les évaluateurs des états de services.

Si la mention « brave homme » apparaissait plus d’une fois sur deux dans la cavalerie, elle ne donnait pas lieu à de plus amples commentaires. Seules les vertus disciplinaires, sociales et administratives donnaient lieu à des appréciations développées. Ce régime d’évaluation contribuait lui aussi à la « démolition du héros », car le mérite des officiers loués pour leur insertion dans le corps militaire était censé alimenter leur parcours professionnel, mais il ne s’exprimait pas par des actions héroïques. Comme l’avait suggéré Nicolas Rémond des Cours, l’appréciation des états de services des officiers se référait aux normes du service modéré de l’État.

L'héroïsme confidentiel du duel

Dans les Mémoires de M. d’Artagnan Courtilz de Sandras attribua à d’Artagnan la gloire d’avoir construit un héroïsme confidentiel. Sa valeur individuelle s’exprima en tension avec le pouvoir monarchique en se concentrant sur le mode particulier du duel, qui était clandestin et transgressif. Comme le suggéra le parcours de d’Artagnan raconté par Courtilz de Sandras, le duel était une manière d’exprimer son héroïsme sans se soumettre à un régime de publicisation et d’insertion institutionnelle.

Ce phénomène se diffusa dans le domaine militaire comme le précisa le Mémoire pour perfectionner la police contre le duel publié en 1715 par l’abbé de Saint-Pierre. L’honneur d’un individu affecté par une injure, le menaçait « d’être regardé comme un poltron parmi ses camarades » s’il n’affrontait pas son adversaire. Le duel se présentait donc comme une expression de la vertu d’un individu dans « l’opinion du vulgaire dont il est environné ».

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La sphère publique affectée par un duel se limitait à la structure communautaire dans laquelle s’insérait un militaire et ne se soumettait à aucune autorité. Cette opinion possédait ainsi un caractère vulgaire, qui attribuait à chaque individu le pouvoir de préserver l’autonomie de sa pulsion héroïque et de sa grandeur sans les soumettre au contrôle d’une autorité. En exprimant une vertu individuelle sans se soumettre à un régime de publicisation, le duel semblait une application de la définition de l’héroïsme comme un pur phénomène moral.

Le maintien symbolique de l'héroïsme par Louis XIV

Toutefois, malgré cette grande tendance à la « démolition des héros », Louis XIV s’engagea dans un maintien symbolique de l’héroïsme, afin de continuer à insérer dans l’armée des volontaires nobles espérant devenir des héros et se soumettant ainsi à la volonté royale. De façon plus générale, il était nécessaire de maintenir symboliquement l’héroïsme dans le domaine militaire, afin de ne pas le réduire à une dimension victimaire et de lui préserver son fondement moral.

Depuis la professionnalisation du domaine militaire à partir des années 1660, le mérite se définissait ainsi comme la soumission d’un individu aux normes de son secteur professionnel, sans y exprimer le caractère exceptionnel de ses valeurs individuelles fondées sur son courage. La logique de soumission des individus à ces normes collectives professionnelles était contradictoire avec la définition du titre de « héros » par le dictionnaire de l’Académie française, comme l’attribution d’une gloire « à ceux qui par une grande valeur se distinguaient des autres hommes » et qui faisaient « des actions de valeur extraordinaire ».

Un phénomène extraordinaire ne pouvait donc pas être ordinaire, car une action héroïque possédant un caractère exceptionnel n’appliquait pas de façon conventionnelle les normes techniques et disciplinaires. Les techniques militaires avaient, elles aussi, inspiré la perception de leur valeur d’opposition au courage.

L'héroïsme comme phénomène social et politique

Malgré leur démolition, l’exaltation des héros se prolongea comme un phénomène social et politique qui s’appuya sur des modalités de publication et de publicisation. Malgré les tendances d’affectation de ses fondements moraux, l’héroïsme se prolongea car, pour des raisons sociales et même politiques, il apparaissait nécessaire de préserver l’exaltation de la gloire individuelle des militaires. Le héros n’était donc pas seulement un individu exprimant sa vertu, mais un phénomène social qui s’insérait dans un espace public.

Par conséquent, le fondement moral de l’héroïsme militaire avait l’ambition d’animer le volontariat de gentilshommes et de leur alliance avec le roi.

La reconnaissance royale et la dimension publique de l'héroïsme

Cette soumission de l’héroïsme à l’autorité monarchique acquit plus généralement une valeur structurante. Quelles que fussent les sources de la gloire acquise par un héros, la reconnaissance par le roi jouait un rôle déterminant. En contradiction avec les principes de l’économie des forces exprimés par Vauban, Racine évoqua, dans son récit du siège de Namur de 1692, des séquences de combat qui avaient animé des actions héroïques au service du roi. Par conséquent, « le roi accorda sans peine toutes les marques d’honneur » aux soldats qui s’étaient engagés dans ces combats.

Louis XIV fut ainsi célébré pour sa capacité non seulement à gouverner ce siège, mais aussi à fournir à ses soldats la possibilité d’exprimer leurs vertus courageuses et à reconnaître cette valeur. L’engagement de l’autorité monarchique dans le régime d’héroïsation contribua beaucoup à la dimension publique de ce phénomène. L’héroïsme ne se réduisait pas à l’expression de l’essence morale d’un individu, car c’était un phénomène public affecté par une grande diversité de facteurs politiques et sociaux, qui combinaient les tendances contradictoires de la démolition et de la construction du héros.

L'ordre de Saint-Louis: récompense du mérite militaire

La dimension excessive du courage se manifestait par des événements exceptionnels qui alimentaient l’héroïsme fondé sur des actions dramatiques institutionnalisées par la création d’ordres de chevalerie. L’ordre de Saint-Louis fut institué en 1693 pour valoriser « la vertu, le mérite et les services rendus avec distinction ». Dès son préambule, l’édit de fondation précisait les contours de cette « culture du mérite ». À deux reprises, il suggérait que la croix de Saint-Louis ne serait attribuée que pour des faits d’armes exceptionnels.

D’une part, la création de l’ordre était justifiée par la nécessité de récompenser les « actions considérables de valeur et de courage ». D’autre part, elle était censée encourager les officiers qui « voyant des récompenses assurées à la valeur, se porteront de jour en jour, avec une nouvelle ardeur, à tâcher de les mériter par leurs actions ».

Assez rapidement après la fondation de l’ordre de Saint-Louis, les séquences événementielles de grandes batailles comme Neerwinden (29 juillet 1693) et La Marsaille (4 octobre 1693) permirent des promotions de chevaliers et confirmèrent l’intention de récompenser des actions courageuses. Les croix de Saint-Louis furent attribuées d’après des récits d’actions héroïques par des mémoires de recommandation adressés au roi par des maréchaux commandant les armées.

L’ordre de Saint-Louis était donc bien destiné à récompenser le mérite militaire de façon événementielle, concentrée sur des séquences narratives suggérées par la définition de l’héroïsme comme « des actions de valeur extraordinaire » par le dictionnaire de l’Académie française. Ce type de séquence événementielle possédait la valeur d’un « tout » défini par Aristote et analysé par Paul Ricœur comme « ce qui a un commencement, un milieu et une fin ».

L’action héroïque d’un individu était donc censée exprimer la valeur totale de l’essence événementielle de sa vertu. Toutefois, ce caractère totalisant d’une séquence narrative fut contredit par une autre source d’admission dans l’ordre de Saint-Louis. Malgré l’ambition d’instituer une aristocratie fondée sur des actions extraordinaires, cet ordre de chevalerie se soumit au cadre professionnel de l’armée.

Des médailles furent attribuées indépendamment de toute référence à des événements héroïques. Les maréchaux et l’amiral de France furent admis de droit au sein de l’ordre en application de leur statut. D’autres officiers généraux furent admis presque aussi systématiquement en vertu de la qualité de leurs services attestée par leur grade. Progressivement, l’idée s’implanta que la croix de Saint-Louis devait récompenser des parcours de carrière militaire, fussent-ils dénués d’actions héroïques. Au xviiie siècle, l’ancienneté devint également un titre de mérite jugé suffisant pour justifier cette décoration.

Dans son fonctionnement, l’ordre de Saint-Louis associait donc deux conceptions du mérite en intégrant le parcours ordinaire de carrières et la valeur extraordinaire d’actions héroïques. Cette ambivalence revêtit un véritable caractère paradoxal et suscita même certaines critiques et la perception d’une dimension anti-héroïque de l’ordre de Saint-Louis soumis aux logiques professionnelles et non exceptionnelles.

Tableau récapitulatif de l'attribution de la mention "Brave Homme"

Arme Nombre d'officiers évalués Nombre d'officiers "Brave Homme"
Fantassins 5187 67
Cavalerie 466 245
Dragons 101 36

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