Consacré à l’affaire Brigitte Dewèvre, jeune fille au nom oublié, le livre de Nathalie Gillot se situe à la croisée de l’analyse microsociologique et du fait divers.
Le meurtre de Bruay-en-Artois, bourg minier du Pas-de-Calais, fut le détonateur d’affrontements entre « gueules noires », unies à l’extrême gauche, et « notables ».
Du crime de Bruay-en-Artois, qui enflamma la société à partir d’avril 1972, les plus âgés d’entre nous ne retiennent que l’accusation contre le notaire, suspecté d’avoir tué la petite Brigitte Dewèvre, fille d’un mineur du coron N°4.
D’elle, qui lisait encore Le Journal de Mickey, les gazettes et le 20 heures de l’ORTF n’ont diffusé qu’une photo de collégienne au visage tendre, en blouse écossaise à col Claudine.
Si, dès la découverte de son corps près de la haie d’aubépines du « château », l’imposante villa d’une riche héritière, les reporters étudient son profil, ils se désintéressent vite d’elle.
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« Le crime en pays noir va cristalliser les antagonismes sociaux de l’époque », écrit la journaliste et réalisatrice Nathalie Gillot dans son livre paru le 23 mai (1).
Le premier chapitre de l’ouvrage est consacré à l’adolescente qui vit au 16, rue de la Comté. Sur le fauteuil de la pièce commune que se partagent sept enfants et les parents, elle écoute « Qui saura », le tube de Mike Brant.
Elle fêtera ses 16 ans en juillet. Troisième de la fratrie, elle aide sa mère Marie-Thérèse dans l’éducation des plus jeunes.
Le père est affecté à la fosse N°6 de Bruay, à l’ouest du bassin minier. L’avenir l’inquiète.
Jacques Chaban-Delmas, le Premier ministre, est venu en mars parler « d’accélération de la reconversion industrielle » : l’extraction du charbon touche à sa fin.
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Brigitte ne s’en soucie pas. Dans un an, elle passera son brevet, veut entrer dans la vie active. Elle aime l’histoire, les sciences naturelles, Kiki, le chien de « mémère Dussart », l’aïeule chez qui elle dort souvent.
Mercredi 5 avril 1972, orange en main, l’adolescente rejoint des amies sur son pas de porte. À 19h40, elle dit « au revoir » à sa mère, part en direction de chez mémère, qui ne l’attend pas. Ce sont les vacances de Pâques.
À l’époque, personne ne part sauf l’été qui voit les chanceux, tirés au sort par les œuvres sociales des Houillères, s’en aller en Provence.
Les gamins jouent au foot sur le terrain vague situé entre les briques rouges du coron et la villa blanche, appelée « le château ». Elle appartient à Monique Mayeur, fille du marchand de meubles, épouse du libraire Roger Béghin.
Les gosses frappent le ballon, donc. Parmi eux, Philippe Dewèvre, un frère de Brigitte. Il décèle une forme : « Comme un homme nu et inerte ».
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Il est 14h30. Il alerte les adultes. La police est appelée ; les voisins se précipitent. Dont Léon Dewèvre, père de Brigitte. « C’était une jeune fille, morte mais défigurée », dira-t-il. Il rebrousse chemin, puis bute « sur un pantalon, un petit manteau gris trempé par la pluie ».
Il se fige. Chroniqueur judiciaire, Nathalie Gillot a fouillé les archives et interviewé les survivants d’une tragédie qui a marqué le bassin. Le tout restitué avec précision, sensibilité, d’une plume alerte qui fait du livre un “page-turner”.
Qui a massacré et défiguré l’enfant du pays minier ? Et « pourquoi un tel acharnement ? », s’interroge notamment le médecin des Charbonnages de France. Il examine la jeune fille « dont les traits enfantins ont disparu sous les coups » d’un instrument tranchant. Ses effets ont été éparpillés : pull, tunique, mocassins en daim, sans leurs talons que Léon avait cloués deux jours plus tôt. La paire de lunettes a disparu.
Robert Sommier, procureur de Béthune, ouvre une information judiciaire contre X qu’il confie au 1er juge d’instruction, Henri Pascal. Lequel saisit la police judiciaire. Ainsi débute l’autre histoire, la « ligne de fracture sociale et territoriale » dans « un moment charnière de la fin d’un monde ».
Le 16 avril, au 20 heures de l’ORTF, le journaliste rapporte « l’assassinat » d’une « fille de la mine » à quelques pas « du monde des affaires » : le « château » de Monique Mayeur, où se rendait le notaire Leroy ce soir du 5 avril, date de la mort. Nathalie Gillot raconte par le menu l’enquête, « le témoignage inattendu » de Chantal, l’infirmière gênée ce soir-là pour garer sa voiture. À sa place, une Peugeot 504, inconnue du coron. Une silhouette affaissée sur le volant. Feux éteints, moteur coupé. Elle relève l’immatriculation.
Le notaire Pierre Leroy est le propriétaire de la 504. Interrogé, il se montre « embarrassé », confus. Même si « la Mayeur » confirme son arrivée chez elle à 20h35. Soit 55 minutes après l’au revoir de Brigitte à sa mère.
Le 13 avril, il est inculpé d’homicide volontaire par le juge Pascal, écroué. C’est l’explosion. Sur les murs de la villa, on lit « Bourgeois cochons ». Au cercle du Rotary-Club, où Leroy côtoie le directeur de la fosse 6, patron de Léon Dewèvre, on craint l’insurrection « des prolétaires ».
Cette frange active de l’extrême gauche compte des militants dans le Nord-Pas-de-Calais. En rupture avec le Parti communiste, une élite formée dans les grandes écoles, dont Normale Sup, juge qu’à « la violence bourgeoise, il faut répondre par la violence révolutionnaire », voire par l’action armée.
Encouragés par Jean-Paul Sartre, les maos provocateurs, parmi lesquels le journaliste Serge July (qui fonde Libération en 1973), voient en l’affaire de Bruay du pain bénit : « On a imposé l’idée du notaire forcément coupable, même si on n’avait pas de preuves », confiera l’un d’eux.
Les banderoles s’amoncellent sur le terrain vague : « L’endroit où le corps ensanglanté de l’adolescente a été découvert se transforme en arène politique. » La Cause du peuple, journal des maos, se déchaîne contre « Leroy et compagnie ». Il oppose « la sueur des mineurs » aux « massacreurs d’enfants ».
Dans ce contexte savamment restitué, on comprend que l’enquête du juge Pascal n’ait pas abouti. Henri Pascal était « seul contre tous », révèle l’ancien magistrat Patrice de Charette, qui exerça avec lui. De sa guerre avec le procureur et les notables, il sortira perdant.
La justice des années 1970 ne sort pas grandie du tableau qui en est fait. Le dossier s’enlise jusqu’à l’apparition d’un autre suspect, en possession des lunettes de Brigitte. À « l’orphelin de la mine », 50 pages sont consacrées. Jean-Pierre, né comme elle en 1956, guide les journalistes. Trois ans d’investigations supplémentaires le conduiront au tribunal pour enfants de Paris (il avait 15 ans lors des faits).
Serge July, le patron de Libé, s’est détourné du crime de Bruay-en-Artois. Seuls Marie-Thérèse et Léon Dewèvre soutiennent « le gamin qu’ils ont vu grandir ». Il sera relaxé deux fois.
Sans écho. Du « feuilleton judiciaire en temps réel », de « l’engouement national », ne restent que les archives et la question : « Qui a tué Brigitte ? » Jusqu’en 2023, chaque année, la nonagénaire Louisette a déposé des roses blanches là où « la petite » avait été découverte.
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