Envie de participer ?
Bandeau

Lors d’un précédent colloque sur les levées de volontaires associées à la naissance du patriotisme en Lorraine, la question des antécédents patriotiques de cette région et des milices de la fin de l’Ancien Régime a été soulevée.

Le lieutenant Bernardin écrivait en 1907 : « les Lorrains habitués à servir volontairement la France sur tous les champs de bataille allaient devenir véritablement des soldats français, levés selon les ordonnances françaises. »

Milices et gardes nationales servent de réserves pour l’armée : dès 1740, le roi de France, par l’intermédiaire de Stanislas en Lorraine, avait intégré les miliciens dans des régiments royaux ; en 1791, 1792 et 1793, les gardes nationales ont été utilisées pour compléter l’armée en formant des bataillons de volontaires.

Ce processus se continue sous d’autres formes sous le Directoire et l’Empire.

Quelques textes de 1791-1792 rapprochent explicitement milices et gardes nationales, en ce qui concerne les modalités de recrutements.

Lire aussi: Découvrez l'histoire des vieux pistolets à poudre

Les gardes nationales peuvent-elles alors être considérées comme des continuations des milices ?

Mais milices et gardes sont très différentes l’une de l’autre, tant par leur origine, leur organisation ou leur fonction.

La thèse de Georges Carrot, qui contient les textes législatifs et les débats des assemblées, a donné un cadre général et l’ouvrage de Pierre Boyé, qui analyse la constitution et l’évolution de la milice en Lorraine, a permis la comparaison entre milices et gardes nationales.

Ce travail a été mené à partir de sources d’archives des départements des Vosges et de la Meurthe.

Cependant ces sources sont très inégales : l’on trouve facilement dans les dépôts lorrains les imprimés royaux créant les milices et organisant les levées, les rôles des garçons et hommes veufs sont assez abondants dans quelques régions et pour certaines années, mais ils peuvent être complètement absents ailleurs et à d’autres moments.

Lire aussi: Pistolet à un coup

Les archives départementales abondent en listes de gardes nationales constituées en 1790, 1791 et 1792, mais il est presque impossible d’établir des séries complètes et ces données sont très inégales entre les districts.

Les archives des Vosges n’ont qu’une liasse d’une centaine de pièces peu classées ; les archives de Meurthe et Moselle ont, au contraire, un dossier plus ou moins important par district, ce qui a permis d’étudier les districts de Vézelise, Blâmont et Sarrebourg qui est en grande partie dans la Lorraine allemande.

Une partie seulement de ces dossiers a été traitée.

Quelques rapports et extraits municipaux se trouvent parmi les archives communales en série 3 H 1.

Une dizaine de villages et villes vosgiens ont été étudiés.

Lire aussi: Fusil Napoléonien : Guide complet

Les Milices en Lorraine

Création et évolution des milices lorraines de 1741 à 1763

Les trois premiers régiments de milice sont créés en Lorraine le 20 octobre 1741 par Stanislas pour « assurer la tranquillité de ses peuples, voulant pourvoir de la façon la moins onéreuse, par l’établissement fixe d’un corps de troupes qui puisse dans les cas de besoin servir à la défense de sesdits états, sans que les sujets qui devront le composer soient détournés des travaux de la campagne », mais derrière ces justifications rassurantes, il s’agit pour le roi de France de lever des hommes dans le contexte de la guerre de Succession d’Autriche.

Six bataillons de milice de 600 hommes chacun sont levés, chaque bataillon étant composé de 12 compagnies de 50 hommes dirigées par un capitaine ou un lieutenant, deux sergents, trois caporaux, trois anspessades.

Ces bataillons portent le nom des villes de Nancy, Sarreguemines, Bar, Épinal, Étain et Neufchâteau.

Ils forment trois régiments du nom Croix (devenu Montureux en 1744), Marainville (Ligniville, puis Thianges puis Mirecourt), et Polignac.

En 1743, trois nouveaux bataillons sont créés, du nom de Saint-Mihiel, Mirecourt et Dieuze.

Les hommes sont recrutés dans le duché de Lorraine et Barrois, sur toutes les villes et communautés, exceptées Lunéville, Nancy et Bar.

Des garçons et des hommes veufs sans enfants de 18 à 40 ans, de plus de 5 pieds de hauteurs sont tirés au sort et font un service de six ans.

Cette création s’accompagne de celle, pour l’armée française, des régiments d’infanterie du « Royal-Lorraine », en 1744, et du « Royal-Barrois », en 1745, composés de bataillons dont les hommes sont puisés dans les milices provinciales parmi les miliciens les mieux entraînés.

Pour compenser ces créations et augmenter les effectifs des bataillons de milice qui passent chacun à 650 hommes, Stanislas ordonne, le 20 février 1744, la levée de 1 950 hommes et le 27 décembre 1745, celle de 1 100 hommes.

Ces levées se font aussi dans les villes qui en étaient jusque-là exemptées et la levée de 1744 provoque de nombreux refus à Nancy, engagements dans la gendarmerie, fuites au Luxembourg et mariages en hâte pour éviter la milice.

Sitôt formés, ces régiments de milices et les deux régiments royaux sont engagés dans la guerre de Succession d’Autriche (1741-1748) : les milices sont employées à la garde des frontières du Nord alors que les régiments d’infanterie sont utilisés dans les opérations militaires.

La paix revenue, les effectifs des milices diminuent : l’ordonnance du 31 janvier 1750 réduit à six le nombre des bataillons qui n’ont plus chacun que 500 hommes.

Les régiments sont supprimés et le service n’est plus permanent, les miliciens restent dans leur village mais ils doivent demander l’autorisation s’ils veulent s’absenter et ils doivent être prêts à partir « à toute réquisition ».

Le service est réduit à quelques assemblées d’une durée de huit jours, en mai de chaque année à Nancy, pour instruire les miliciens.

« Le premier jour de l’arrivée des miliciens et des officiers […] il sera procédé à la formation des compagnies de chaque bataillon et délivré à chaque milicien les effets d’habillement, d’équipement et d’armement qui sont en dépôt dans les magasins, où ils seront remis au jour de la séparation des bataillons, pour y être conservés, ainsi que les drapeaux jusqu’à l’assemblée suivante. »

De ces bataillons sont détachés les meilleurs miliciens pour constituer la compagnie de grenadiers ; ceux-ci sont exercés chaque année pendant un mois, dans la ville de Nancy.

La guerre de Sept Ans (1756-1763) réanime les milices et leurs bataillons sont intégrés dans deux régiments de troupes réglées (Royal-Lorraine et Royal-Barrois).

Ces régiments sont envoyés dès leur formation en Allemagne, mais le système de la milice est si impopulaire que les régiments et bataillons de milices sont « réformés » en 1761 et 1762… et que l’on crée des « recrues provinciales » « pour compenser les pertes de la campagne dernière », non par tirage au sort mais par recrutement volontaire.

De 1759 à 1762, plus de 1 400 hommes partent vers l’armée.

Le 1er février 1763, le roi de France décide la levée de 31 régiments dont deux en Lorraine, composés chacun de 8 compagnies ; une ultime pression avant le traité de Paris (10 février 1793) et une réorganisation des troupes après la défaite.

Les prélèvements pour la milice ont été très lourds pendant les périodes de guerre et le chroniqueur Durival écrit qu' » aucune province du royaume n’en avait tant fourni ».

Pierre Boyé estime que 12 300 hommes furent levés pendant la guerre de Succession d’Autriche et il note que de nombreux rapports des subdélégués signalent la difficulté à trouver des miliciens et que « la race s’épuise ».

La levée des miliciens après les guerres

Juste avant la mort de Stanislas, et l’intégration officielle de la Lorraine dans le royaume, la milice est rétablie : elle comprend quatre bataillons de 510 hommes chacun qui sont levés par tirage au sort.

Cette ordonnance du 27 novembre 1765 multiplie les cas d’exemption : fils de laboureurs, domestiques de ferme, d’ecclésiastiques, d’officiers, marchands et artisans riches, imprimeurs, horlogers, maître d’écoles.

Après l’annexion de la Lorraine à la France, une autre ordonnance de Louis XV du 1er février 1768 modifie quelque peu les cas d’exemption.

En 1771, le nom détesté de milice est supprimé, le milicien devient « soldat provincial » et les quatre bataillons sont regroupés en deux « régiments provinciaux ».

L’ordonnance du 1er décembre 1774 organise la levée annuelle d’un sixième des hommes nécessaires pour compléter les bataillons provinciaux composés de 710 hommes chacun.

Cette organisation, avec quelques modifications, se prolonge jusqu’en 1788 et renaîtra lors des réquisitions d’hommes à partir de 1792.

Chaque année à la fin de l’hiver, les garçons (célibataires) et les hommes veufs de 18 à 40 ans, de cinq pieds au moins de taille, sont convoqués, par cantons, au chef lieu de leur subdélégation, accompagnés par le syndic de leur communauté, pour le tirage au sort des miliciens.

Préalablement, chaque communauté villageoise et chaque ville dresse la liste des garçons et des hommes veufs en mentionnant leur âge, leur métier et les raisons d’une demande d’exemption.

Les jeunes de chaque canton, entre 150 et 200 jeunes, sont d’abord appelés et le procès-verbal dresse la liste des absents, quelques unités, qui sont réputés fuyards et menacés d’être incorporés d’office dans la milice.

Mais apparemment aucun d’entre eux ne l’est.

Le subdélégué élimine d’abord les infirmes et les « trop courts » : entre un cinquième et un tiers des jeunes gens.

Le subdélégué examine les demandes d’exemption, selon l’ordonnance du 1er février 1768.

Dans trois « cantons » étudiés pour les années 1775 et 1781, les fils de laboureurs sont massivement exemptés, soit parce que leur père est âgé de plus de 65 ans (26 cas), soit parce qu’ils exploitent une charrue de terre (6 cas), les manœuvres et domestiques sont exemptés s’ils travaillent pour un laboureur (12 cas) ; un voiturier est dans cette même situation ; sont aussi exemptés un postillon et deux tailleurs de pierre, deux serviteurs de l’abbaye de Moyenmoutier, deux garçons trop jeunes (17 ans), un marié, le frère d’un engagé dans la milice et un déjà dans la marine, deux natifs de la principauté de Salm voisine.

Ces exemples corroborent les accusations portées contre la milice qui engageait les pauvres et écartait du tirage au sort les paysans riches et les serviteurs des privilégiés.

tags: #poudre #noire #histoire #sarrebourg

Post popolari: