Lors des examens post-mortem, il arrive que des éléments soient négligés, comme l'illustre un « cas flagrant d’erreur de diagnostic » détecté lors de l’examen post-mortem au crématoire et de l’autopsie médico-légale, rapporté par des médecins légistes de l’équipe du Professeur Claas Buschmann de l’hôpital universitaire Schleswig-Holstein de Kiel/Lübeck.
Le cadavre déjà en décomposition d’un homme de 74 ans a été retrouvé dans son logement privé. Le médecin légiste a constaté une large flaque de sang autour de la tête du cadavre, mais a estimé qu’il n’y avait pas de blessures reconnaissables. La cause du décès a été documentée comme étant une “hémorragie gastro-intestinale”.
Cependant, l’examen post-mortem effectué au crématorium a révélé « une blessure sèche noirâtre à bords irréguliers sur la tempe droite », conduisant à une demande d’autopsie médico-légale.
Ni la police ni le médecin légiste n’ont remarqué la présence d’une arme à feu sur les lieux, indiquent encore les experts médico-légaux. Lors d’une inspection plus détaillée de l’appartement, deux armes à feu de fabrication artisanale ont été trouvées sur le bureau. L’une d’elles contenait une cartouche non tirée, disponible dans le commerce, tandis que l’autre contenait une douille du même type. Déjà, les employés du service de l’ordre public avaient partiellement vidé l’appartement, qui avait été descellé avant la crémation, et avaient manipulé les deux armes à feu sans les reconnaître comme telles.
Le décès a été classé comme un suicide et l’enquête sur le décès a été clôturée.
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Les décès par arme à feu sont très variés, selon les experts médico-légaux, et chaque décès par arme à feu nécessite un traitement méticuleux. Les suicides avec des armes à feu artisanales sont rares, et ces dernières ne sont pas toujours reconnues comme telles. Il s’agit souvent d’armes à feu qui ressemblent à des stylos à bille. Les stylos tireurs sont connus depuis les années 1940, expliquent les auteurs.
Les armes à feu examinées dans le cas de l’homme de 74 ans avaient un pouvoir de pénétration exceptionnellement élevé. Par rapport aux armes de poing conventionnelles, les stylos à bille peuvent atteindre des niveaux d’énergie similaires à ceux des pistolets de sport de petit calibre et, par conséquent, avoir un potentiel de blessure similaire. D’après les informations complémentaires fournies par les experts médico-légaux, il est probable que les stylos de chasse aient été confondus avec des instruments d’écriture ou des outils de travail. Même le médecin légiste inexpérimenté aurait dû remarquer la blessure sur la tempe droite, soulignent les auteurs. Le cas de cette personne de 74 ans souligne l’importance d’une autopsie médicale approfondie.
Lloret, F. Cuadernos de Medicina Forense. S’il importe de recueillir le maximum d’éléments sur une scène de crime, il convient également de se méfier de considérer n’importe quel indice comme pouvant orienter l’enquête de façon décisive. Tel est le message d’une étude de médecins légistes français qui ont travaillé sur les restes d’un cadavre découvert dans une commune rurale au fond d’un fossé, en limite d’un champ. Le corps gisait à coté d’un véhicule accidenté.
Le corps est réduit à l’état de squelette, avec quelques tissus mous momifiés autour de certaines articulations, lorsqu’il est examiné par les médecins légistes de l’Institut médico-légal du CHRU de Brest. Ils repèrent tout de suite un trou en regard du cœur, plus précisément un orifice, parfaitement rond, bien centré au niveau de la partie supérieure du sternum. Il mesure environ 10 mm de diamètre. Ses dimensions et sa localisation peuvent correspondre au passage d’un projectile de 9 mm, un calibre très répandu. Pourtant, aucune douille n’est retrouvée. De plus, les vêtements ne portent aucune déchirure.
Les images scanographiques montrent l’existence d’une anomalie morphologique du développement du sternum, cet os plat qui occupe une position verticale et antérieure au milieu de la cage thoracique. Appelé foramen sternal, cette anomalie congénitale résulte d’un défaut de fusion des deux bourgeons qui compose le sternum lors de l’embryogenèse. Il se produit alors un orifice. C’est donc le scanner réalisé dans l’unité d’imagerie thanatologique du CHRU de Brest qui a rapidement permis d’exclure une origine balistique au décès. Il a en effet permis d’affirmer le caractère non récent de la lésion et d’évoquer d’emblée un foramen sternal au vu des caractéristiques de l’orifice osseux.
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Il est intéressant de noter que sa présence n’avait pas été reconnue sur les examens d’imagerie médicale réalisés chez cet homme qui souffrait d’un cancer à un stade avancé. Rien d’étonnant à cela, selon les Drs Douraied Ben Salem, Benoît Suply et leurs collègues qui font remarquer dans la Revue de Médecine Légale que l’incidence des rayons X est justement réalisée pour atténuer l’ombre du sternum sur les radiographies standard. Dans cette affaire non criminelle, centrée sur le foramen sternal, personne n’est allé au trou. Suply B, Guiniera D, Boizet A, Ognard J, Ben Salem D. Orifice de balle ou pas orifice de balle ? La Revue de Médecine Légale. Rodes Lloret F. Sternal foramen vs orifice of a gunshot wound. Stark P. Midline sternal foramen: CT demonstration. J Comput Assist Tomogr.
Dans une forêt de la région de Tours, le corps sans vie d’une femme de 45 ans est découvert par un promeneur. Les gendarmes trouvent à proximité du cadavre des emballages vides d’un antidépresseur et dans sa voiture une lettre indiquant son intention de se suicider. Mais un détail rapporté par un enquêteur au Dr Pauline Saint-Martin, chef de service à l’Institut Médico-Légal de Tours, intrigue la médecin légiste : la présence de sang sur un mouchoir en papier dans une main de la victime.
Sondant par cercles concentriques les abords de l’endroit de la découverte du corps, les gendarmes découvrent rapidement une carabine de calibre 9 mm à 18 mètres du corps. Comment expliquer que l’arme de la suicidée puisse se trouver à une telle distance du corps ? A-t-on affaire à un suicide ? Cette femme a-t-elle pu marcher alors qu’elle venait de se tirer une balle dans la tête ? Entretemps, les enquêteurs finissent par remarquer que la morte a une partie du visage ensanglanté, ce qui n’est pas banal pour un cas de suicide médicamenteux !
Le corps est transporté à l’Institut Médico-Légal de Tours. Une radiographie du crâne révèle la présence de plusieurs plombs de 2 mm de diamètre dans la boîte crânienne. Quant à l’autopsie, elle montre effectivement l’existence d’un orifice d’entrée au niveau de la plaie de la tempe droite, recouverte par des asticots. Les légistes ne notent pas d’orifice de sortie, les plombs étant restés logés dans la boîte crânienne. Ils ne retrouvent aucune autre blessure, en particulier aucune trace de contusion ou de griffure aux avant-bras, poignets et mains.
Le cerveau est prélevé. L’organe présente un gonflement anormal. Comme toujours en pareil cas, il est immédiatement plongé dans du formol afin de le faire durcir en 3 à 6 semaines. Un temps qui peut sembler une éternité pour les policiers et les magistrats. Après ce long délai, le cerveau est découpé en tranches fines pour l’examiner de très près. Il s’agit pour l’anatomopathologiste, en collaboration avec un neurochirurgien et un neuroanatomiste, de déterminer si les lésions cérébrales de la personne décédée sont ou non compatibles avec le fait qu’elle ait pu marcher alors qu’une région du cerveau venait d’être criblée de plombs de chasse.
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L’examen neuro-anatomique va montrer que la victime présente des lésions du lobe frontal droit, sans atteinte des aires motrices qui se situent plus en arrière. Cette personne a donc pu parcourir une courte distance avant de mourir car les plombs contenus dans la carabine étaient dans de petites cartouches contenant un faible volume de poudre. Les projectiles n’étaient donc pas dotés d’une grande énergie cinétique. Ils ont provoqué une fracture de l’os temporal droit, sans fracture complexe associée, ainsi que des lésions du lobe frontal qui ne renferme pas de centres vitaux. Le gonflement du cerveau qui s’en est suivi a provoqué, par effet de compression, une hémorragie responsable de la mort sans doute quelques minutes plus tard. Au vu de ces éléments médico-légaux et des résultats de l’enquête policière, les enquêteurs concluent au suicide.
« Il peut arriver que des lésions traumatiques intracrâniennes, suffisent à entraîner le décès, mais pas de façon instantanée. Il existe alors un délai de survie de quelques minutes qui leur permet d’accomplir des gestes simples. Dans certains cas cependant, les personnes peuvent marcher, parfois même parler », fait remarquer le Dr Pauline Saint-Martin.
Une étude allemande, parue dans l’International Journal of Legal Medicine en 1995, a analysé 53 cas de suicide par arme à feu avec conservation de la capacité à bouger. Autrement dit, des décès dans lesquels il ne s’était pas produit immédiatement une incapacité définitive à exécuter de façon volontaire et consciente des mouvements complexes et prolongés. Il ressort que la plupart des suicidés avaient eu recours à des armes dont les balles étaient de petit calibre (5,6 mm ou 6,35 mm), les munitions de mauvaise qualité ou de fabrication artisanale. Dans ces décès par balle dans la tête où la personne a conservé la capacité à bouger, les lésions cérébrales étaient le plus souvent limitées au lobe frontal qui n’assure pas de fonctions vitales.
Cette région du cerveau est située à la partie antérieure de la base du crâne à un niveau situé un peu « au dessus » des autres étages cérébraux. Pour ainsi dire, les lobes frontaux sont une marche plus haute que les autres parties du cerveau. Ceci pourrait expliquer qu’un projectile atteignant ce niveau supérieur du plancher osseux crânien protège les autres structures du cerveau qui, elles, reposent sur deux marches situées un peu en contre-bas. Ce rempart osseux ferait en sorte que la balle ne puisse atteindre les parties centrales et postérieures du cerveau.
Un cas exceptionnel a été rapporté en 1952 chez une personne qui se tira une balle avec un fusil de la seconde guerre mondiale placée sous le menton. Le projectile avait traversé l’espace entre les lobes frontaux sans être en contact direct avec le tissu cérébral. Autre cas incroyable, celui rapporté en 1943 d’un suicidé dont la balle s’était logée dans le lobe frontal.
En médecine légale, des cas de suicide ont été décrits où la personne se tire non pas une balle mais deux balles dans la tête. Des médecins légistes tchèques ont apporté leur expertise à ce qui devait être un vrai « casse-tête » pour les enquêteurs chargés d’une affaire vraiment peu banale.
Lors d’une violente dispute avec sa femme, un homme l’abat de deux coups de feu dans la poitrine avec un pistolet de calibre 6,35 mm. L’autopsie montre deux plaies par balle à 6,5 cm de distance au niveau de la tempe droite. La première balle ne fait que creuser un sillon dans l’épaisseur de l’os frontal droit alors que la seconde traverse la région frontale droite et a un trajet horizontal endommageant les deux hémisphères cérébraux. P. Hejna et al. J Forensic Leg Med.
Ces mêmes légistes tchèques ont rapporté le cas d’un homme qui, se trouvant dans le jardin de sa maison, s’était tiré une balle dans la tête, avant d’avoir le temps de s’en tirer une seconde dans le cœur. Le premier projectile a provoqué des lésions du visage et des dégâts des lobes frontaux tandis que le second a entraîné une hémorragie mortelle à partir du ventricule gauche. Déjà atteint d’une balle en pleine tête, le suicidé a réussi après le second coup de feu, à faire quelques pas pour reposer l’arme sur le toit de la cage à lapins où elle a été découverte.
D’autres cas de suicide par arme à feu d’une extrême rareté ont été publiés en 2006 par des médecins légistes allemands dans la revue Forensic Science International. Vers minuit, conduit dans un commissariat de police, un homme sous l’emprise de l’alcool et de la cocaïne réussit sous la menace d’un pistolet d’alarme à s’échapper en ayant préalablement dérobé les armes de service de deux policiers. Le lendemain matin, il est retrouvé mort, gisant à terre, avec une plaie à la tempe gauche. Les deux armes sont à proximité de sa main droite.
Là encore, c’est l’autopsie qui révèle un élément des plus extraordinaires : le cadavre présente un orifice d’entrée à la tempe gauche, un autre au niveau de l’oreille droite. Le suicidé a réussi, avec les deux armes dérobées aux policiers, à se tirer une balle simultanément dans la tempe et dans la bouche. Un cas unique. Le premier projectile a endommagé les lobes frontaux et temporaux tandis que le second a atteint la moelle épinière au niveau du cou. Les enquêteurs retrouvent des traces de poudre aux deux mains, ce qui indique une action simultanée. Padosch SA, Dettmeyer RB, Schyma CW, Schmidt PH, Madea B. Two simultaneous suicidal gunshots to the head with robbed police guns. Forensic Sci Int.
Enfin, le Journal of Forensic Sciences a publié en 2013 un cas incroyable. Celui d’un homme se sachant atteint depuis six mois d’un cancer du foie et qui, sous l’emprise de l’alcool, a mis fin à ses jours en se tirant trois balles. Cet homme est parvenu à faire feu à trois reprises avec un long révolver Smith & Wesson de calibre 0,32. Il se tire une balle qui lui fracture l’orbite gauche et ressort au niveau du poignet gauche, sans atteindre le cerveau. La deuxième balle, dirigée vers la poitrine, n’atteint ni le cœur, ni le poumon. Sa trajectoire se termine au niveau de la 7e côte entre les deux feuillets de la plèvre qui enveloppe le poumon. La troisième balle perfore le poumon droit et le cœur, provoquant une accumulation de sang dans la cavité pleurale et un hémopéricarde. L’homme n’est pas encore mort lorsqu’un voisin découvre son corps dans le jardin devant sa maison. Il meurt à l’hôpital, non sans avoir répété dans l’ambulance au personnel soignant, puis aux policiers, qu’il voulait en finir avec la vie. Son décès est déclaré une heure et demi après les coups de feu. Selon les infirmiers, il comprenait ce qu’on lui disait et pouvait encore parler de manière satisfaisante une ou deux minutes avant de mourir. Aesch B, Lefrancq T, Destrieux C, Saint-Martin P. Fatal Gunshot Wound to the Head With Lack of Immediate Incapacitation. Am J Forensic Med Pathol. Marnerides A, Zagelidou E, Leontari R. An unusual case of multiple-gunshot suicide of an alcohol-intoxicated cancer sufferer with prolonged physical activity. J Forensic Sci. Hejna P, Safr M, Zátopková L. The ability to act-multiple suicidal gunshot wounds. J Forensic Leg Med. Fanton L, Karger B. Suicide with two shots to the head inflicted by a captive-bolt gun. J Forensic Leg Med. Karger B. Penetrating gunshots to the head and lack of immediate incapacitation. II. Review of case reports. Int J Legal Med. Karger B. Penetrating gunshots to the head and lack of immediate incapacitation. I. Wound ballistics and mechanisms of incapacitation. Int J Legal Med.
| Année | Description du cas | Références |
|---|---|---|
| 1952 | Suicide avec un fusil de la seconde guerre mondiale placé sous le menton, projectile traversant l'espace entre les lobes frontaux sans contact direct avec le tissu cérébral. | Non spécifié |
| 1943 | Suicide avec une balle logée dans le lobe frontal. | Non spécifié |
| Non spécifié | Homme abattant sa femme puis se tirant deux balles dans la tête, avec des trajectoires distinctes et des dommages cérébraux variés. | P. Hejna et al. J Forensic Leg Med. |
| Non spécifié | Homme se tirant une balle dans la tête puis une seconde dans le cœur, réussissant à reposer l'arme avant de décéder. | Non spécifié |
| 2006 | Homme sous l'emprise de l'alcool et de la cocaïne, se tirant simultanément une balle dans la tempe et dans la bouche avec deux armes volées. | Padosch SA, Dettmeyer RB, Schyma CW, Schmidt PH, Madea B. Forensic Sci Int. |
| 2013 | Homme atteint d'un cancer, se tirant trois balles avec des trajectoires complexes, survivant brièvement avant de décéder à l'hôpital. | Marnerides A, Zagelidou E, Leontari R. J Forensic Sci. |
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