La polémique s'intensifie suite à des événements violents impliquant l'utilisation d'armes de guerre en France. Ces incidents mettent en évidence une situation alarmante : l'acquisition d'un équipement de guerrier authentique est devenue possible, moyennant quelques milliers de francs.
Plusieurs hommes politiques ont dénoncé cette situation. Alain Madelin a appelé Lionel Jospin à « donner des consignes pour sortir les armes de guerre des cités ». Robert Hue a souligné que « la question de la sécurité apparaît dans toute sa folie lorsque l'on imagine que de telles armes peuvent être stockées et vendues ».
Daniel Vaillant a reconnu l'existence « d'une circulation de ces armes de guerre qui, sur fond de recyclage international, arrivent à passer nos frontières ».
L'arsenal utilisé lors de certains incidents provient de la région des Balkans. Le fusil-mitrailleur est de marque Kalachnikov. Le lance-roquettes est un RPG-7 de fabrication chinoise, semblable à ceux qui équipent l'armée serbe. Les pains d'explosif ont été fabriqués en Tchécoslovaquie.
Un magistrat spécialisé a confié que « ces trafics ont commencé à la fin de la guerre en Bosnie. Par exemple, quand le camp de Zeinica, qui regroupait les du peuple , a été démantelé, les armes n'ont pas été rendues à l'ONU. Les combattants islamistes, parmi lesquels de nombreux Français, ont ramené les armes dans leurs pays et les ont revendues. »
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« Aujourd'hui, ajoute le magistrat, ce phénomène se reproduit avec le Kosovo. Les Serbes et les Kosovars revendent leurs équipements en Europe de l'Ouest. Les filières sont multiples et éclatées. Les armes sont acheminées par la route et par petites quantités. C'est très inquiétant. »
La prolifération des armes de guerre entre les mains des petits et grands délinquants ne semble pas pouvoir être maîtrisée rapidement. Pour des raisons juridiques et logistiques.
« L'ouverture des frontières au sein de l'Union européenne et les contraintes légales qui empêchent les policiers de fouiller un véhicule lors d'un contrôle de routine facilitent ce trafic inadmissible », tonne Joaquin Masanet, secrétaire général du syndicat Unsa Police.
L'Office central pour la répression du trafic des armes, munitions, des produits explosifs et des matières nucléaires, biologiques et chimiques (Ocrtaems) ne compte que trois policiers. « Il s'agit en fait d'un service de documentation », explique un de leurs collègues.
L’effondrement de l’Union soviétique et des pays satellites du bloc de l’Est en 1991 a provoqué une explosion du trafic d’armes légères et de petit calibre.
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Dans les années 1990, du fait des guerres qui ont mené à la fin de la Yougoslavie, puis les conflits dans les différentes zones de la région, un grand nombre d'armes à feu circulaient dans les Balkans. La fin des combats a entraîné une baisse de la demande, mais n'a pas conduit à la diminution du nombre d'armes en circulation.
Le maintien de l'industrie de l'armement locale est notamment en cause, selon l'Iris. "Que ce soit en Serbie, en Croatie ou au Monténégro, des armes légères et de petit calibre continuent d'être produites", explique le rapport.
Selon l'ONG suisse Small Arms Survey, en 2018, il y avait 2,7 millions d'armes à feu détenues par les civils en Serbie, pour 7 millions d'habitants. Parmi elles, 1,18 million étaient officiellement enregistrées et 1,53 million non déclarées.
Le prix d'une arme est plutôt modeste. Une arme de poing coûte 150 euros, un fusil d'assaut 250 euros, d'après Philippe Nobles, chef de section au sein de la direction centrale de la police judiciaire, cité dans le rapport de l'Iris. Ces armes peuvent rapporter davantage lorsqu'elles sont exportées.
Une partie des fusils d'assaut utilisés lors des attentats du 13 novembre 2015 à Paris ont été produits par la fabrique d'armes de l'ex-Yougoslavie.
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Les personnes de plus de 18 ans ne peuvent posséder d'armes à feu qu'avec un permis délivré par la police, explique Reuters. Un examen médical est obligatoire et doit être refait tous les cinq ans. Les propriétaires d'armes ne doivent présenter aucun antécédent de crime, de trouble mental, de problèmes liés à l'alcool ou à la consommation de drogues.
En novembre, le groupe israélien Elbit Systems fit savoir qu’il venait de signer un contrat d’une valeur de 335 millions de dollars afin de livrer des lance-roquettes multiples PULS ainsi que des drones tactiques de reconnaissance Hermes 900 à un pays qu’il n’avait pas précisé.
Puis, vingt-quatre heures après cette annonce, sans donner de détails, le président serbe, Aleksandar Vučić, évoqua la signature d’un accord pour « l’achat des systèmes d’artillerie les plus puissants au monde » lesquels sont « sans aucun doute plus puissants que les HIMARS » que la Croatie avait alors l’intention de commander auprès des États-Unis.
Aussi, tout laissait à penser que le ministère serbe de la Défense était le « client mystère » d’Elbit Systems, même si ses forces terrestres ont déjà entrepris de moderniser leurs capacités en matière de feux dans la profondeur, avec notamment le développement du LRSVM Tamnava, un lance-roquettes multiple de 38 tonnes ayant une portée comprise entre 40 et 70 km selon les munitions utilisées.
Quoi qu’il en soit, le 1er janvier, le quotidien israélien Haaretz a confirmé que la Serbie était à l’origine de la commande annoncée par Elbit Systems. « Cet achat intervient dans un contexte marqué par le réchauffement des relations israélo-serbes, qui ont notamment donné lieu à des ventes d’armes mutuelles », a-t-il commenté.
Pour rappel, compatible avec les roquettes et les missiles de type AccuLAR-122, AccuLAR-160, EXTRA et Predator Hawk, le système PULS a notamment déjà été sélectionné par le Danemark, l’Allemagne, les Pays-Bas et l’Espagne.
C’est une idée tenace, imposée par sa seule répétition : les cités marseillaises regorgent de kalachnikovs et de jeunes malfrats prêts à s’en servir. Le fusil d’assaut fait les gros titres.
Pourtant, en y regardant de plus près, on constate que la Kalach a finalement fait couler plus d’encre que de sang. Cette année par exemple, trois personnes sont tombées sous son calibre 7.62. Les autres règlements de comptes se sont fait aux flingues ou aux fusils de chasse.
Avant 2006, très peu de règlements de comptes sont exécutés à la kalach, seules quelques attaques de fourgons blindés mais aucun vol à main armée de petit commerce. Soudain, début 2006, elle apparaît sur un premier règlement de comptes, puis sur des braquages.
L’explication arrive dès janvier 2007 avec le démantèlement d’un trafic d’armes international en provenance de l’ex-Yougoslavie par l’antenne toulonnaise de la PJ marseillaise et l’office central de lutte contre le crime organisé. Trois caches, à Toulon, au Pradet et à Salon-de-Provence débordaient de 194 armes dont 54 kalachnikovs, des fusils de chasse, des pistolets mitrailleurs, des armes de poing, 350 kg de munitions diverses… La tête du réseau se nomme Zvonko Lukic.
Un mois plus tard, la brigade des stups de la Sûreté départementale de Marseille saisissait un lance-roquettes et 8 kalachs dans un box de la cité de la Solidarité à Marseille. Des armes qui correspondaient à celle que fournissait Lukic.
Toujours en 2007, la PJ toulonnaise en association avec la PJ centrale découvrait dans un box de La Valette-du-Var un arsenal destiné au banditisme traditionnel : 25 flingues, 21 fusils, 2 M16, 4 lance-roquettes, plusieurs milliers de munitions diverses et bien sûr 13 kalachnikovs vendues par Lukic.
Lors de son procès en décembre 2007, on découvre les clients de la filière: des collectionneurs, des bandits de la côte, d’autres de Corse (113 y sont partis), des Colombiens en échange de cocaïne et des malfrats des cités marseillaises. Une cinquantaine de kalachnikovs y a déjà été livrée.
Zvonko Lukic, ce Croate de Bosnie, retraité de l’armée croate et de la Légion étrangère, était tout simplement très proche d’un homme poursuivi pour crimes contre l’humanité et crimes de guerre, le général Ratko Mladic, soupçonné d’être derrière le plus important massacre en Europe depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, le massacre de Srebrenica, 8 100 morts en juillet 1995.
Ce serait donc des armes du « boucher des Balkans » que Zvonko Lukic se faisait livrer dans le Var par la route, dans de simples camions immatriculés en Bosnie.
En 2010, 7 kalachnikovs ont été saisies par la police marseillaise, cette année, il y en a eu 6.
Dans ses écoutes téléphoniques, la police entend bien ces caïds alliés qui s’échangent ou se louent des AK-47 pour impressionner une équipe ennemie.
Lors d'une perquisition menée à Toulouse dans le cadre d'une enquête visant un adolescent de 15 ans, la police a saisi un tube de lance-roquettes démilitarisé. «C'est un déchet de tir qui n'intéresse que les fanas des bourses d'échange militaires. Même dans le grand banditisme et en état de marche, c'est une arme très peu utilisée car elle est trop dévastatrice.»
Totalement inoffensive en raison de l'absence de munition et de son caractère à usage unique, l'arme démilitarisée saisie lundi a pour vocation originelle la destruction de chars. Conçue dans les années 80 en ex-Yougoslavie, elle est encore produite dans certains pays comme la Serbie.
Le même type d'engin, en état de marche, s'était d'ailleurs retrouvé dans les mains des frères Kouachi. Comme d'autres terroristes, ils s'étaient approvisionnés dans les pays de l'Est sujets à une instabilité politique latente pendant plusieurs années.
Chaque année en France, environ une dizaine de lance-roquettes est saisie.
Les médecins urgentistes et les chirurgiens qui ont pris en charge, le 13 novembre, les hommes et les femmes fauchés par les tirs des terroristes n'avaient jamais observé pareil carnage. Armés de fusils d'assaut, Abdelhamid Abaaoud et ses comparses ont fait usage de munitions conçues pour les champs de bataille: sur les terrasses des cafés prises pour cible comme au Bataclan, les enquêteurs ont ramassé des douilles de calibre 7,62, ravageuses à faible distance.
Selon des informations recueillies par L'Express, des balles dites API, c'est-à-dire perforantes et incendiaires, auraient également été retrouvées dans la salle de spectacle parisienne. "Du jamais vu en France", affirme un expert estomaqué.
Quant aux armes des commandos, elles feraient partie d'un lot de M70, une copie améliorée de l'AK47 soviétique, la célèbre kalachnikov, qui aurait été fabriquée dans l'actuelle Serbie à la fin des années 1980. Le fusil préféré des dealeurs, des braqueurs et des djihadistes.
L'arsenal des tueurs de janvier 2015 provient justement de l'Est. Les deux kalachnikovs des frères Kouachi, l'une noire, l'autre couleur métal, ont été fabriquées en Serbie, comme leur pistolet Zastava M57 avec sa crosse en bois enrubannée de scotch gris et leur lance-roquettes M80 Zolja.
Selon Europol, cinq des armes détenues par Amedy Coulibaly ont été achetées en Slovaquie auprès de la société AFG Security. Le fusil d'assaut VZ58 et les quatre pistolets semi-automatiques Tokarev TT33 du tueur de l'Hyper Cacher émanent de stocks d'armes de l'ex-Tchécoslovaquie, sommairement transformées pour tirer à blanc.
"En vente libre en Slovaquie, elles peuvent sans grande difficulté être remilitarisées, c'est-à-dire modifiées de façon à retrouver leurs capacités létales", pointe un policier spécialisé.
Entre 2010 et 2014, les saisies effectuées par la police ont été multipliées presque par deux, passant de 2700 à 5300.
Depuis la fin des guerres qui ont ensanglanté l'ex-Yougoslavie, les Balkans restent la principale filière d'approvisionnement. Les spécialistes pointent le rôle déterminant de la Serbie, de la Croatie et du Monténégro, où d'imposants stocks d'armes et de munitions ont été pillés par des groupes mafieux. Cette source semble inépuisable. Elle fournit des armes de bonne qualité, à la différence des kalachnikovs albanaises de fabrication chinoise, moins chères. Sur le marché, les prix varient de 950 à 2500 euros.
En novembre 2015, l'OCLCO a démantelé un réseau de trafiquants franco-serbes. A l'origine de l'affaire, un renseignement fourni par Belgrade au printemps: les policiers serbes ont découvert une quinzaine d'armes automatiques au fond de pots de peinture embarqués dans un bus en partance pour Paris. Le destinataire de la cargaison suspecte réside en Seine-Saint-Denis. Il est aussitôt mis sous surveillance.
Six mois plus tard, il est interpellé avec une dizaine de complices à l'occasion d'une livraison. Une cache aménagée sous un camion de fret circulant avec des marchandises sous douane recèle des pistolets et des pièces détachées destinés au grand banditisme. Les silencieux étaient, eux, dissimulés dans l'airbag du véhicule.
Cette histoire ressemble à des dizaines d'autres. Les armes ne voyagent qu'en petite quantité, convoyées par des trafiquants ou des "mules" empruntant les lignes internationales d'autocars ou circulant à bord de camionnettes.
Pourtant, la demande a explosé depuis une dizaine d'années, dopée par le trafic de stupéfiants orchestré dans les cités. "Les rivalités entre caïds expliquent en partie le phénomène, décrypte Jean-Charles Antoine, docteur en géopolitique, auteur du livre Au coeur du trafic d'armes. Des Balkans aux banlieues (éd. Vendémiaire). Les guerres de territoires et l'augmentation des règlements de comptes ont sensiblement accru le niveau de violence."
En France, la détention d'armes démilitarisées ou à blanc n'est pas interdite, à condition d'obéir aux critères imposés par la loi. Seulement voilà: tous les pays de l'Union européenne ne sont pas aussi stricts. C'est le cas de la Slovaquie, notamment, d'où sont issus les pistolets semi-automatiques et les fusils d'assaut d'Amedy Coulibaly, le tueur de l'Hyper Cacher. Avant d'arriver entre ses mains, ils ont été remis en état de marche par un intermédiaire.
Internet et le fret postal ou express contribuent aussi à la circulation illégale. Des armes entières ou des pièces détachées venant de l'Est, mais aussi des Etats-Unis, sont acheminées jusqu'en France, échappant aux contrôles. Le 23 novembre 2015 à Toulon, un agent des douanes, Pascal Robinson, a été abattu par un homme auquel devait être livrée la culasse d'un fusil d'assaut M16 commandée outre-Atlantique via Internet.
Jusqu'à une date récente, ce trafic approvisionnait les braqueurs et les dealeurs. "Les politiques ont pris conscience de la gravité de la situation avec la multiplication des règlements de comptes marseillais, explique une source policière haut placée. Aujourd'hui, alors que les mêmes kalachnikovs se retrouvent entre les mains des terroristes, c'est la mobilisation générale."
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