La question de la prolifération des armes de guerre, notamment des Kalachnikovs et des lance-roquettes, est un sujet de préoccupation majeur, particulièrement en France. C’est une idée tenace, imposée par sa seule répétition : les cités marseillaises regorgent de kalachnikovs et de jeunes malfrats prêts à s’en servir. Le fusil d’assaut fait les gros titres, le responsable zonal du syndicat de police Alliance en août dernier lance même, lyrique, « il y a plus de kalachnikovs à Marseille que dans le centre de Kaboul ».
Pourtant, en y regardant de plus près, on constate que la Kalach a finalement fait couler plus d’encre que de sang. Cette année par exemple, trois personnes sont tombées sous son calibre 7.62. Les deux Lyonnais liquidés à Saint-Mauront (3e) en mai et le trentenaire abattu fin septembre dans la cité des Flamants (14e). Les autres règlements de comptes se sont fait aux flingues ou aux fusils de chasse.
S’il ne fait aucun doute que le fusil d’assaut russe équipe quelques réseaux marseillais, est-il possible d’en faire une estimation ? Pour tenter de répondre, trois approches sont possibles. Il y a d’abord les informations recueillies par la Police et la Justice, il y a ensuite les saisies d’armes réalisées tout au long de l’année, et enfin les usages constatés des kalachnikovs.
On constate d’abord, qu’avant 2006, très peu de règlements de comptes sont exécutés à la kalach, seules quelques attaques de fourgons blindés mais aucun vol à main armée de petit commerce. Soudain, début 2006, elle apparaît sur un premier règlement de comptes, puis sur des braquages. L’explication arrive dès janvier 2007 avec le démantèlement d’un trafic d’armes international en provenance de l’ex-Yougoslavie par l’antenne toulonnaise de la PJ marseillaise et l’office central de lutte contre le crime organisé.
Trois caches, à Toulon, au Pradet et à Salon-de-Provence débordaient de 194 armes dont 54 kalachnikovs, des fusils de chasse, des pistolets mitrailleurs, des armes de poing, 350 kg de munitions diverses… La tête du réseau se nomme Zvonko Lukic. Un mois plus tard, la brigade des stups de la Sûreté départementale de Marseille saisissait un lance-roquettes et 8 kalachs dans un box de la cité de la Solidarité à Marseille (15e). Des armes qui correspondaient à celle que fournissait Lukic.
Lire aussi: Pistolet à Eau Lance-Flammes : Guide Complet
Toujours en 2007, la PJ toulonnaise en association avec la PJ centrale découvrait dans un box de La Valette-du-Var un arsenal destiné au banditisme traditionnel. Un véritable Kiloutou de l’armement, 25 flingues, 21 fusils, 2 M16, 4 lance-roquettes, plusieurs milliers de munitions diverses et bien sûr 13 kalachnikovs vendues par Lukic. Son procès arrive en décembre 2007. On y découvrira d’abord les clients de la filière. Des collectionneurs, des bandits de la côte, d’autres de Corse (113 y sont partis), des Colombiens en échange de cocaïne et des malfrats des cités marseillaises. Une cinquantaine de kalachnikovs y a déjà été livrée.
Ces kalachs avaient déjà du sang sur les crosses avant d’arriver ici. Car Zvonko Lukic, ce Croate de Bosnie, retraité de l’armée croate et de la Légion étrangère, était tout simplement très proche d’un homme poursuivi pour crimes contre l’humanité et crimes de guerre, le général Ratko Mladic, soupçonné d’être derrière le plus important massacre en Europe depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, le massacre de Srebrenica, 8 100 morts en juillet 1995.
Ce serait donc des armes du « boucher des Balkans » que Zvonko Lukic se faisait livrer dans le Var par la route, dans de simples camions immatriculés en Bosnie. Mais, s’il y en avait d’autres, acheminées par d’autres filières ? Changeons notre fusil d’épaule. Puisqu’il est impossible de dénombrer les armes qui entrent en ville, observons celles que la police sort du circuit.
A ce titre, les opérations coups de poing Brennus qui ont été effectuées depuis la tuerie à la kalachnikov du Clos la Rose (13e), il y a bientôt un an, sont riches d’enseignements. Parmi les 177 armes à feu et chargeurs saisis, peu de kalachnikovs, leurs répliques italiennes, quelques pistolets automatiques, des fusils de chasse, d’autres à pompe et beaucoup d’armes bricolées, trafiquées et modifiées. Des pétoires. Il n’y a aucune raison que les malfrats cachent mieux leurs kalachs que leurs pistolets automatiques ou fusils à pompe.
En 2010, 7 kalachnikovs ont été saisies par la police marseillaise, cette année, il y en a eu 6. Moins qu’à Kaboul. Trois hommes ont tout de même été fauchés par du 7.62 cette année. Et comme pour le jeune guetteur abattu au Clos La Rose en novembre dernier, le profil des victimes est le même : de petites frappes sans grande ampleur. Ce n’est pas toujours l’homme qui est visé, mais le réseau dont il est la vitrine. La diplomatie par la poudre.
Lire aussi: Fonctionnement Arbalète Lance-Pierre
Dans un milieu où la loi est rédigée à coups de calibre, le choix de l’arme est une signature. La kalach symbolise la puissance. Dans ses écoutes téléphoniques, la police entend bien ces caïds alliés qui s’échangent ou se louent des AK-47 pour impressionner une équipe ennemie. Il y a eu ces tirs dans la cité des Bosquets (11e) début juin, sans cadavre ni blessé, mais avec des douilles de 7.62 laissées sur place. Des équipes s’y disputent des territoires depuis plusieurs mois.
On constate donc que les criminels exécutent leurs contrats à l’ancienne, avec des fusils de chasse habituellement destinés aux sangliers ou de bon vieux pistolets, légers et précis. Ils tuent donc comme des gens civilisés.
L'affaire de Saphir Bghouia, qui a semé la terreur à Béziers avec un arsenal comprenant une Kalachnikov et un lance-roquettes, illustre la facilité avec laquelle des armes de guerre peuvent être obtenues. Plusieurs hommes politiques ont dénoncé cette situation. Le ministre de l'Intérieur a reconnu l'existence d'une circulation de ces armes de guerre qui, sur fond de recyclage international, arrivent à passer nos frontières.
L'arsenal de Saphir Bghouia provenait d'ailleurs de la région des Balkans. Le fusil-mitrailleur est de marque Kalachnikov. Le lance-roquettes est un RPG-7 de fabrication chinoise, semblable à ceux qui équipent l'armée serbe. Les pains d'explosif ont été fabriqués en Tchécoslovaquie.
Ces trafics ont commencé à la fin de la guerre en Bosnie. Par exemple, quand le camp de Zeinica, qui regroupait les du peuple , a été démantelé, les armes n'ont pas été rendues à l'ONU. Les combattants islamistes, parmi lesquels de nombreux Français, ont ramené les armes dans leurs pays et les ont revendues. Aujourd'hui, ce phénomène se reproduit avec le Kosovo. Les Serbes et les Kosovars revendent leurs équipements en Europe de l'Ouest. Les filières sont multiples et éclatées. Les armes sont acheminées par la route et par petites quantités. C'est très inquiétant.
Lire aussi: Fusil Lance-Grenade : Fonctionnement
Si le mystère des armes de Saphir Bghouia devrait être résolu rapidement, la prolifération des armes de guerre entre les mains des petits et grands délinquants ne semble pas pouvoir être maîtrisée rapidement. Pour des raisons juridiques et logistiques. L'ouverture des frontières au sein de l'Union européenne et les contraintes légales qui empêchent les policiers de fouiller un véhicule lors d'un contrôle de routine facilitent ce trafic inadmissible.
L'Office central pour la répression du trafic des armes, munitions, des produits explosifs et des matières nucléaires, biologiques et chimiques (Ocrtaems) ne compte, en dépit de son nom à rallonge, que trois policiers. Pourtant, en 1997, un rapport rédigé par Claude Cances, haut fonctionnaire de la police nationale, préconisait un renforcement conséquent de ce service. Une recommandation oubliée dans un tiroir.
La Serbie a été identifiée comme un acteur clé dans le commerce des armes, avec une grande quantité d'armes à feu en circulation parmi les civils. Selon l'ONG suisse Small Arms Survey, en 2018, il y avait 2,7 millions d'armes à feu détenues par les civils en Serbie, pour 7 millions d'habitants. Parmi elles, 1,18 million étaient officiellement enregistrées et 1,53 million non déclarées.
Le prix d'une arme est plutôt modeste. Une arme de poing coûte 150 euros, un fusil d'assaut 250 euros, d'après Philippe Nobles, chef de section au sein de la direction centrale de la police judiciaire, cité dans le rapport de l'Iris. Ces armes peuvent rapporter davantage lorsqu'elles sont exportées.
Une partie des fusils d'assaut utilisés lors des attentats du 13 novembre 2015 à Paris ont été produits par la fabrique d'armes de l'ex-Yougoslavie.
Les tueries de ces derniers jours renvoient à d'autres événements similaires qui ont marqué le pays, souligne Reuters (article en anglais). En avril 2013, là encore non loin de Mladenovac, un villageois a tué 13 personnes, dont des membres de sa famille et des voisins, avant de se suicider. En juillet 2007, un homme avait tué neuf personnes et blessé cinq autres dans le village de Jabukovac, avant d'être placé en hôpital psychiatrique. En 2015, six personnes sont mortes après qu'un homme a ouvert le feu lors d'un mariage à Senta.
Selon lui, l'instabilité dans les Balkans a alimenté le sentiment que les civils devaient être capables de se défendre tout seuls. A ceci s'ajoute une pratique de la chasse très répandue. Pourtant, sur le papier, le port d'armes reste encadré.
Après la fusillade dans une école mercredi, le ministère de l'Intérieur serbe a affirmé dans un communiqué que des contrôles ponctuels à domicile pour vérifier que les armes sont bien rangées, sous peine de confiscation, rapporte la Deutsche Welle. Aleksandar Vucic a, lui, promis de "désarmer" le pays.
| Année | Nombre de Kalachnikovs saisies |
|---|---|
| 2010 | 7 |
| Année actuelle | 6 |
tags: #lance #roquette #guerre #des #balkans #utilisation