Je mourrai pas gibier de Guillaume Guéraud, roman choc de 75 pages, a été adapté en un album de 112 planches par Alfred, habité par son implication dans ce projet. Le récit s'aborde comme une pelote qui dévoile d'abord son extrémité, avant de laisser se dérouler le fil des événements, de manière chronologique. La construction, compacte, ne laisse pas de répit au lecteur et le prive de l'envie de remettre à plus tard la découverte des faits et surtout de leur enchainement.
Le fond du récit est un fait divers, oublié dans la semaine suivante, après avoir fait peut-être un titre fracassant de JT et occupé une bonne place, allez, trois éditions durant, dans la presse locale. Le contexte : un bled de province. Deux clans qui se foutent sur la gueule à la moindre occasion. A Mortagne, ça s'appelle ceux qui bossent au Château Clément contre ceux qui bossent à la scierie Listrac. Toutes les occasions sont bonnes pour que la haine explose, quitte à frapper à l'aveugle à l'occasion. On appartient forcément à l'un ou l'autre camp. Sauf Terrence, le simple qui vit à l'écart dans la forêt, qu'on raille et sur lequel on crache. Et le narrateur, qui a voulu aller voir ailleurs mais qui, plus que ses racines, a, comme les autres, les pieds pris dans le sol du "pays".
Issu d’un milieu socio-culturel défavorisé, le jeune narrateur blessé au genou après s’est défenestré depuis le premier étage de sa maison se remémore dans l’ambulance les irréversibles actes qu’il vient froidement de commettre. Bien que construite sur une économie lexicale et syntaxique, cette sanglante et mortifère analepse révèle le désespoir d’un adolescent prostré dans un monde figé, mesquin et sans avenir prometteur.
Pour ce coup de poing, le trait d'Alfred est plus brut qu'à l'accoutumée. Il évoquera probablement celui de Ch. Gaultier, référence en la matière. Possible de préférer l'autre Alfred, plus délicat, plus voluptueux, moins raide peut-être aussi, dans son approche. Mais ici, l'heure n'est pas à la contemplation ou à la poésie. On n'adresse pas un direct à l'estomac avec une mitaine ornée de dentelles. Surtout lorsque l'objectif est de vous vriller les tripes dans l'instant qui suit.
Pourtant, il ne montre pas tout, porte son regard ailleurs, laissant ainsi « entendre » le récit se dérouler alors que le regard saute parfois d'une image à l'autre, non pas pour faire diversion, mais pour laisser la voix s'insinuer plus efficacement encore. Les coups, imaginés après les faits dans un premier temps, puis suggérés ou exposés de manière plus directe, n'en ont pas moins d'impact.
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Bien que se sachant dans son viseur pendant plus de 100 pages, fauché comme un lapin qui ne s'y attendait pas, le lecteur reste muet. Un auteur d'une sensibilité bouleversante, qui surprend une fois de plus lorsqu'il explore un registre où on ne l'attendait pas. Y compris après Pourquoi j'ai tué Pierre.
En ces temps de crise, de mal être et de doutes où l’humain reproche à ses proches de ne pouvoir être immortel, le roman de Guillaume Guéraud Je mourrai pas gibier (2005) est une salve de plombs envoyée à la gueule des lecteurs fragiles, qui se masquent la face et étouffent la détresse de leurs progénitures.
La folie meurtrière dans laquelle plonge Martial à l’aide d’un « vieux Beretta, calibre 12, double canon et double détente » n’est pas sans rappeler, en d’autres circonstances, celle qui rythmait le film de Gus Van Sant, Elephant (2003). Les procédés d’écriture économes mais visuels de Guéraud convoquent eux aussi l’art cinématographique de Bruno Dumont - pensons, par exemple, à La Vie de Jésus (1997) - et encore celui de Van Sant.
Comme l’indique l’expression évocatrice de littérature passerelle, ou cross-age chez les anglo-saxons, cet ensemble semble recouvrir plusieurs générations. Ces récits visent-ils ainsi un lectorat de grands adolescents et de jeunes entrants dans la vie adulte, faisant alors de ce courant le cadet de la plus récente encore littérature new adult, qui ne vise que les lecteurs adultes âgés d’une trentaine d’années au plus ?
En avril 2009, Save my Brain avait déjà évoqué l’auteur Guillaume Guéraud dans la BD « je mourrai pas gibier » illustrée par Alfred. Guillaume Guéraud a 41 ans, il est né à Bordeaux et vit à Marseille depuis 10 ans. Il a grandi dans une cité à Floirac près de Bordeaux où chômage et échec scolaire dominaient.
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