Envie de participer ?
Bandeau

La Première Guerre mondiale, ce premier grand conflit industriel de l’histoire moderne, a profondément transformé la société française. De cette tragédie sont émergées des figures singulières, capables de conjuguer avec un génie remarquable innovation technique, engagement patriotique et expression artistique.

Né le 24 décembre 1880 à Paris dans une famille d’origine alsacienne protestante, Edgar Brandt grandit dans un milieu imprégné de savoir-faire technique. Le jeune Edgar révèle précocement ses talents : il obtient son certificat d’études à treize ans, puis intègre l’école professionnelle de Vierzon, institution reconnue pour la qualité de sa formation technique. Il en ressort cinq ans plus tard avec une solide formation de métallier, maîtrisant notamment l’art délicat de la forge.

Après avoir accompli son service militaire au 154e régiment d’infanterie de Nancy, Edgar Brandt s’installe à Paris en 1902. Il ouvre un atelier rue Michel-Ange, dans le prestigieux 16e arrondissement, et se spécialise dans la création de bijoux d’or et d’argent ainsi que dans la ferronnerie décorative, répondant aux goûts raffinés de l’époque. La clientèle fortunée du quartier lui permet de développer rapidement sa réputation, et les commandes affluent bientôt de province et même de l’étranger.

Le 16 juin 1904, il épouse Renée Larguaud, union dont naîtront trois enfants : Jane (1905), Andrée (1907) et François (1919), ce dernier perpétuant plus tard l’œuvre familiale. Cependant, le déclenchement de la Grande Guerre en août 1914 constitue, pour Brandt comme pour des centaines de milliers de Français, une rupture brutale.

En août 1914, Edgar Brandt retrouve les rangs du 154e RI, engagé d’abord dans les combats de l’Est puis dans ceux du Nord. Après la « course à la mer » et la stabilisation du front, les belligérants s’enterrent dans un réseau complexe de tranchées qui s’étend de la mer du Nord à la Suisse.

Lire aussi: Plongez dans l'histoire des armes à feu

Fort de son expérience du terrain et de ses compétences techniques, Brandt identifie rapidement un besoin critique : l’infanterie française manque cruellement d’armes de siège adaptées à la guerre de tranchées. Son génie technique se révèle pleinement : encouragé par son commandant qui a examiné ses dessins prometteurs, Edgar Brandt profite de ses permissions pour construire, avec l’aide précieuse du cinéaste et ami Léon Gaumont qui lui prête ses ateliers, le prototype d’un obusier pneumatique à tir courbe de 60 mm.

L’arme se révèle redoutablement efficace : le projectile, en explosant, se fragmente en multiples éclats létaux. La propulsion de l’obus (d’une portée de 420 m) par air comprimé s’effectue sans détonation, sans lueur ni fumée assurant une discrétion et une sécurité maximales.

La première version de l’obusier (1915) était monté sur un trépied de mitrailleuse Hotchkiss avec un chargement par la culasse. D’une longueur de 1,30 m, le canon à âme lisse est intégré dans un réservoir tubulaire sur la moitié de sa longueur environ. Après chargement de la munition par une culasse fixe, on remplit de gaz ou d’air le réservoir jusqu’à atteindre la pression correspondant à la hausse voulue. Lorsque le tir est déclenché, le gaz sous pression passe brutalement du réservoir dans le tube, propulsant ainsi l’obus sur sa trajectoire.

Comme son prédécesseur, le type B - modèle 1916 se présente sous la forme d’un canon-réservoir, mais repose désormais sur une base compacte en fonte d’aluminium forgée comportant des ergots servant de bêches d’affût, un niveau permettant d’ajuster la mise en batterie à angle fixe de 42°. Un secteur gradué en bronze permet la correction en direction : c’est le seul élément de réglage de l’arme.

Présentée aux autorités militaires, l’innovation est immédiatement adoptée. Loin de s’arrêter avec le retour de la paix, cette aventure dans l’armement connaît un prolongement remarquable. En 1921, les autorités militaires sollicitent à nouveau Edgar Brandt pour participer à un concours destiné à concevoir une arme d’appui-feu moderne pour l’infanterie.

Lire aussi: Armuriers et cartouches

Après de nombreux essais et perfectionnements, il met au point le mortier Brandt de 81 mm type 1927-1931, une arme révolutionnaire qui va transformer l’appui-feu au contact. Les performances de cette arme sont excellentes : elle lance une munition de 3,2 kg propulsée par effet pyrotechnique à plus de 3 200 mètres. Sa légèreté relative - à peine 60 kilos, 80 avec les munitions - permet à quatre hommes de la transporter en fardeaux séparés, garantissant ainsi sa mobilité tactique.

L’excellence technique du mortier Brandt réside dans sa simplicité de fabrication et son coût modéré, qualités qui en font une arme véritablement « démocratique ». Le succès international du mortier Brandt transforme radicalement l’entreprise de son inventeur.

L’armée française commande massivement cette arme, rapidement imitée par plusieurs armées du monde. L’atelier du boulevard Murat s’avérant rapidement insuffisant, Brandt acquiert en 1931 l’usine de l’avionneur Émile Dewoitine à Châtillon. Dans le même temps, anticipant les besoins d’essais et de production de munitions, Edgar Brandt acquiert près de 500 hectares de terrain boisé dans la forêt de Vernon. Il y fait construire un impressionnant champ de tir de 3,5 kilomètres ainsi qu’une usine moderne de chargement de projectiles.

Cette période marque une transformation profonde : Edgar Brandt délaisse progressivement les expositions artistiques pour se consacrer quasi exclusivement à son entreprise d’armement en pleine expansion. Son entreprise produit également des balles explosives pour mitrailleuses et se lance dans un domaine d’avenir : les moteurs multi-carburants, notamment les gazogènes. Ces systèmes, qui transforment des combustibles solides en gaz combustible utilisable par les moteurs à explosion, offrent une solution économique face aux pénuries prévisibles de carburants liquides.

Les tensions internationales croissantes entraînent un développement considérable des commandes d’armement. Cependant, l’arrivée au pouvoir du Front populaire en mai 1936 bouleverse cette expansion. Le gouvernement de Léon Blum fait voter la nationalisation des principales usines d’armement dès le 11 août 1936, dans le cadre de sa politique de contrôle étatique des industries stratégiques.

Lire aussi: Histoire et évolution

Bien qu’indemnisé, cette nationalisation forcée brise littéralement le cœur de l’industriel, qui ne conserve que son secteur traditionnel de ferronnerie d’art et de charpente métallique. En 1937, conscient de la menace allemande qui monte, il s’efforce vainement de sensibiliser les autorités compétentes, notamment le Contrôleur Général Jacomet, au grave problème de l’insuffisance des armements français.

Refusant de se résigner, Edgar Brandt utilise l’indemnisation reçue pour reconstruire son empire industriel. En 1938, il acquiert de nouvelles usines à Nantes, Jurançon, Tulle, Laval, et surtout à La Ferté-Saint-Aubin en Sologne, sur un domaine de 630 hectares.

L'Invention de la Charge Creuse

C’est dans ce contexte que Brandt réalise peut-être sa plus remarquable innovation militaire. En 1939, collaborant avec l’inventeur suisse Berthold Mohaupt, il met au point le premier projectile à charge creuse au monde : la grenade à fusil antichar modèle 41. Malheureusement, il était déjà trop tard pour organiser une production en série avant la défaite.

En mai 1940, l’ordre de repli contraint le bureau d’études parisien à se replier. À la demande de l’État-Major français, le développement se poursuit dans l’usine des Constructions Mécaniques du Béarn, située à Jurançon près de Pau. Dans un geste d’une remarquable portée stratégique, Edgar Brandt charge alors son collaborateur, le colonel Delalande, de rejoindre les États-Unis avec les plans de la charge creuse et des prototypes de cette grenade révolutionnaire.

Paradoxalement, le gouvernement de Vichy, souhaitant doter l’armée d’Armistice d’une capacité de résistance face aux blindés allemands en zone libre, passe commande aux Établissements Brandt de 100 000 grenades à charge creuse. Mais en novembre 1942, l’occupation de la zone sud interrompt cette fabrication.

L'Héritage d'Edgar Brandt

Au-delà de son génie technique et industriel, Edgar Brandt incarne surtout la figure de l’artisan patriote, celui qui œuvre simultanément à la défense du pays et à l’hommage rendu aux combattants.

  • Le monument aux Alsaciens-Lorrains de la clairière de Rethondes (1922) : Dans ce haut lieu de la mémoire nationale où fut signé l’Armistice, Brandt érige un monument commémorant le retour à la France des provinces perdues en 1870.
  • La porte monumentale de la Tranchée des Baïonnettes à Verdun (1923) : Cette tranchée, devenue mythique dans la conscience nationale, reçoit de Brandt une porte massive qui perpétue le souvenir du sacrifice suprême des soldats.
  • Le plus symbolique de tous, le brûloir de la Tombe du Soldat inconnu sous l’Arc de Triomphe (1923) : Pour éviter que le tombeau du Soldat inconnu ne sombre dans l’oubli, le journaliste Gabriel Boissy (journal « L’Intransigeant ») avec le sculpteur Grégoire Calvet suggèrent qu’une Flamme brûle en permanence sur sa tombe, sous l’Arc de Triomphe.
  • Le monument aux morts de la gare Saint-Lazare (1930) : Situé dans ce grand lieu de passage parisien, ce monument rend hommage, au cœur de la vie quotidienne, aux agents des chemins de fer morts au combat.

Edgar Brandt s’éteint le 8 mai 1960 à Genève, laissant derrière lui une œuvre multiforme qui illustre mieux que toute autre la richesse et la complexité du lien Nation-Armée. Dans notre époque confrontée aux défis de la souveraineté technologique et industrielle, Edgar Brandt nous enseigne que l’innovation de défense naît de la rencontre entre l’excellence technique, la créativité artistique et l’engagement patriotique.

Ses mortiers de 81 et 120 mm (aujourd’hui fabriqués par le groupe Thales) sont toujours en service dans les armées un siècle après leur création. Ils témoignent de la pérennité des solutions techniques performantes basées sur la robustesse, la rusticité et la précision reconnues par les armées dans le monde entier (les évolutions technologiques seront plus orientées sur les effecteurs) : Le mortier rayé tracté de 120 mm et ses munitions sont notamment fabriqués au Japon sous licence depuis les années 1970.

Edgar Brandt nous lègue ainsi un triple héritage : l’innovation au service de la défense, l’art au service de la mémoire, et l’entreprise au service de la Nation.

Tableau Récapitulatif des Innovations d'Edgar Brandt

Innovation Année Description
Obusier pneumatique à tir courbe de 60 mm 1915 Arme de siège adaptée à la guerre de tranchées, propulsée par air comprimé.
Mortier Brandt de 81 mm type 1927-1931 1927-1931 Arme d’appui-feu moderne pour l’infanterie, légère et facile à transporter.
Grenade à fusil antichar modèle 41 (charge creuse) 1939 Premier projectile à charge creuse, développé en collaboration avec Berthold Mohaupt.

tags: #inventeur #munition #à #charge #creuse #historique

Post popolari: