De Sun Tzu à Clausewitz, de grands stratèges militaires ont réfléchi à la place de la masse dans la guerre. Les progrès technologiques, quant à eux, ont parfois fait passer l’avantage de l’attaquant au défenseur - il s’agit du dilemme « du glaive et du bouclier ». Depuis l’apogée des armées massives pendant la Seconde Guerre mondiale et l’introduction du bouclier technologique ultime que constituent les armes nucléaires, les armées du monde entier ont cherché le meilleur équilibre entre la technologie et la masse. Cet article examine le retour d’expérience de conflits récents afin d’identifier les stratégies possibles pour tirer le meilleur parti de la masse et de la technologie afin de se préparer aux guerres de demain.
Dans L’art de la guerre, le général chinois du VIe siècle av. J.-C. Sun Tzu a écrit sur l’importance, dans la guerre, de regrouper ses forces et ses ressources pour remporter la victoire. Il insiste sur la nécessité de concentrer ses forces sur un point décisif du champ de bataille et d’éviter de les disperser. Rédigée aux alentours de 500 avant J.-C., cette œuvre stratégique et révolutionnaire pour l’époque a eu une profonde influence sur la pensée militaire orientale. Cependant, elle est restée relativement méconnue des stratèges occidentaux jusqu’au XXe siècle. Il est aussi intéressant de noter que Sun Tzu aborde le concept de « masse » en le corrélant à l’utilisation d’espions et à la collecte de renseignements, élargissant ainsi la définition commune qu’utilisent de nombreux penseurs militaires occidentaux qui le considèrent comme une simple quantité de soldats et d’armes.
Plus de deux millénaires plus tard, Carl von Clausewitz, général prussien, a beaucoup écrit sur les principes de la guerre dans son ouvrage fondamental De la guerre, publié un an après sa mort en 1832. Dans cet ouvrage, Clausewitz soulignait à nouveau l’importance du principe de masse dans la guerre. Pour lui, la masse désigne la concentration de la puissance de combat, et non uniquement de force, en un point décisif du champ de bataille. Il affirmait que le camp capable de concentrer ses forces et ses ressources en un point critique disposait d’un avantage significatif sur son adversaire. Clausewitz pensait que la masse était essentielle pour remporter la victoire dans une bataille, car elle permet de disposer d’une force écrasante capable de percer les défenses ennemies. Il a également reconnu que la masse pouvait être atteinte, non seulement par la supériorité numérique, mais aussi par d’autres facteurs tels qu’un meilleur entraînement, de meilleurs équipements et une meilleure coordination. On parlerait aujourd’hui de « masse capacitaire ».
Avec leurs nombreuses batailles dans lesquelles s’affrontent des millions de soldats mobilisés sur de multiples théâtres, les Première et Seconde guerres mondiales représentent le « point culminant » de l’emploi massif de force. Elles reflètent la croyance répandue à l’époque que la victoire peut être obtenue par une force écrasante et la capacité de soutenir des offensives à grande échelle. Au cours de la Grande Guerre, des belligérants se sont affrontés dans une série de batailles majeures, comme la Marne (1914), Verdun et la Somme (1916). Ces batailles ont vu le déploiement de centaines de milliers de soldats, appuyés par l’artillerie, dans le but de percer les lignes ennemies et de remporter une victoire décisive. Toutefois, cet emploi massif de forces a également causé des pertes très élevées.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, l’utilisation en masse de forces armées s’est encore accentuée car le conflit s’étendait sur plusieurs continents et impliquait un nombre encore plus important de soldats et d’équipements. Des batailles majeures telles que Stalingrad (1942-1943) et la Normandie (1944) ont nécessité le déploiement de millions de soldats, de chars et d’avions, dans le but d’obtenir des avantages stratégiques et de sécuriser des objectifs clés.
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Traditionnellement, la masse apparaissait comme un facteur de supériorité opérationnelle des armées. Il était commun de penser qu’un grand volume de forces et d’armes pouvait submerger l’ennemi par son seul nombre et sa puissance de feu. Cette approche a bien fonctionné dans de nombreux conflits historiques, comme la Seconde Guerre mondiale. Cependant, la masse seule n’est pas toujours efficace dans la guerre moderne, où la précision et la rapidité sont de plus en plus importantes.
La technologie est donc devenue un autre facteur crucial de supériorité opérationnelle des armées modernes. Les systèmes d’armes sophistiqués et les technologies de communication peuvent offrir des avantages considérables sur le champ de bataille. Ces technologies peuvent améliorer la précision et la portée des armes, fournir une meilleure connaissance de la situation et permettre des temps de réaction plus rapides. Leur utilisation permet également de réduire le besoin d’avoir un volume de forces conséquent sur le champ de bataille.
Les technologies avancées, telles que les drones, les munitions à guidage de précision ou les capacités de cyberguerre, ont permis à des forces réduites d’infliger des dommages importants à des adversaires plus nombreux. Cela peut être particulièrement utile dans les situations où les ressources sont limitées ou lorsqu’une approche plus ciblée et plus précise s’avère nécessaire.
Une autre façon d’envisager les compromis entre la masse et la technologie est de reformuler la question en termes de potentiel et de capacité. La capacité militaire désigne l’aptitude d’un pays à mener des opérations militaires et à atteindre ses objectifs. Cela intègre aussi des facteurs tels que la qualité du personnel militaire, l’efficacité de ses équipements et de sa technologie militaire, ainsi que la capacité à planifier et à exécuter des opérations militaires. Le potentiel militaire, quant à lui, fait référence au volume et aux ressources militaires globales d’un pays, y compris la taille de son armée, les quantités théorique et réelle d’équipements, son niveau technologique et son budget militaire. En d’autres termes, la capacité militaire mesure l’efficacité opérationnelle, tandis que le potentiel militaire mesure la potentialité opérationnelle.
Ceci nous amène à la guerre du Golfe - opération Tempête du désert - qui s’est déroulée en 1990-1991 et qui s’est caractérisée par l’emploi à la fois de volume conséquent de forces militaires et de moyens de haute technologie. La guerre a opposé une coalition dirigée par les États-Unis à l’Irak, suite à l’invasion par ce dernier du Koweït. Les forces de la coalition ont déployé un grand nombre de troupes, dont plus de 500 000 soldats américains, ainsi que d’importantes forces aériennes et navales. Ces forces ont pu se positionner rapidement et se coordonner grâce à l’emploi de capacités avancées en matière de logistique, de communication et de renseignement.
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Tempête du désert a vu l’utilisation de technologies modernes, telles que les munitions à guidage de précision et les avions furtifs, qui ont permis de frapper des cibles avec une plus grande précision et avec moins de risques pour les forces de la coalition. L’utilisation de ces nouvelles technologies a même été mise en scène par des télévisions qui montraient des missiles guidés atteignant leurs cibles avec une précision extrême.
Dans l’ensemble, la guerre du Golfe a été une opération militaire de haute technologie qui s’est largement appuyée sur « la masse » pour atteindre ses objectifs stratégiques. Le succès de cette approche « masse et technologie » a été la source de nombreuses analyses et réflexions dans les années qui ont suivi la guerre.
La RMA est un concept qui a vu le jour dans les années 1990 et qui s’inscrit dans une période d’innovation technologique rapide et de transformation militaire au sein de l’armée américaine. Cette période a été caractérisée par le développement de nouvelles technologies, telles que les munitions à guidage de précision, les drones et les systèmes de guerre réseau-centrés, qui ont donné à l’armée américaine un avantage significatif d’efficacité au travers du recueil et de la diffusion du renseignement et de la précision des frappes.
Les EBO sont un concept connexe qui a émergé à la fin des années 1990. Il s’agit de concevoir des opérations militaires à partir des effets à obtenir, plutôt que de simplement détruire les forces ennemies ou de s’emparer d’une zone. L’idée est d’utiliser une combinaison de moyens militaires et non-militaires pour créer l’effet désiré, qui peut être l’attrition progressive des capacités d’un ennemi, la dissuasion d’une agression ou l’influence sur le comportement d’une population. Les EBO reposent sur l’idée que l’atteinte des effets mesure l’efficacité d’une opération militaire, plus que le nombre de forces ennemies tuées ou l’étendue de la zone saisie. En se concentrant sur les effets, l’armée américaine peut utiliser ses capacités technologiques avancées et ses moyens de collecte d’informations pour atteindre des objectifs spécifiques avec plus de précision et d’efficacité.
Faisant écho à Sun Tzu, le principe de « masse » dans la doctrine américaine met l’accent désormais sur la concentration de la puissance de combat à un endroit et à un moment décisif, pour obtenir l’effet souhaité. Il s’agit de rassembler des volumes de forces, une puissance de feu et d’autres ressources pour submerger l’ennemi et remporter une victoire rapide et décisive. Le principe de masse est souvent utilisé en conjonction avec d’autres principes de la guerre, tels que la manœuvre et l’unité de commandement. La masse peut être obtenue de différentes façons, par exemple en concentrant un volume de force en un point précis, en attaquant avec une puissance de feu écrasante ou en utilisant la ruse et la surprise pour concentrer des forces sur une position ennemie vulnérable.
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La campagne aérienne qui se préparait et qui sera baptisée « Instant Thunder » allait compter quatre phases. Elles furent présentées dès le 25 août 1990 au Pentagone :
L’ensemble requérait une stratégie opérationnelle des moyens employant toute la panoplie développée dans les années 1970 et 1980.
En réalité, il semble que le plan concernant la campagne aérienne ait été mis au point bien avant celui des opérations terrestres. Le manque d’unités terrestres ne permit de présenter le plan final de l’opération « Desert Storm » que le 14 novembre 1990. En fait, Schwarzkopf comptait sur la puissance aérienne dégagée par la troisième phase du plan d’attaque aérienne pour clouer les forces irakiennes sur place et les priver de toute liberté de manœuvre. Pendant ce temps, il serait libre de faire manœuvrer ses forces terrestres vers l’Ouest - en les faisant transiter par le territoire saoudien - sans que les Irakiens ne détectent le mouvement ni ne puissent le contrer. Le calcul s’est effectivement révélé juste.
Seule contre-offensive irakienne de la guerre, l’action de la 5e division mécanisée irakienne sur Khafji, le 29 janvier 1991, fut contrée par l’US Air Force et les Marines. Une nouvelle division irakienne tentant de renforcer le dispositif en place était stoppée le lendemain, permettant aux troupes saoudiennes et qataries de reprendre la ville à un moindre coût humain et matériel.
« Desert Storm » a nécessité 109 876 sorties en 43 jours, visant un total de 27 000 cibles sur lesquelles ont été déversées 60 627 tonnes de munitions (dont 26 000 par les seuls B‑52), soit 160 000 munitions. La répartition des missions offensives conduites dans le cadre de « Desert Storm » montre en particulier le rôle de l’US Air Force durant la campagne aérienne, comparativement aux forces engagées - un élément-clé pour comprendre la revitalisation de la réflexion théorique qui suivra la guerre - de même que la prégnance des missions d’interdiction.
En pratique, les estimations du CENTCOM au début du conflit tablaient pourtant sur une fourchette de 700 à 5 000 morts, d’autres prévoyant plus de 10 000 pertes. Dans la pratique, la létalité sera toutefois imposée aux Irakiens. Si les chiffres restent sujets à caution, on estime généralement que les forces coalisées ont causé la mort de 3 000 à 5 000 militaires irakiens, rapidement démoralisés par les attaques aériennes et terrestres : 86 000 d’entre eux se rendront.
Outre la faible létalité coalisée, la puissance aérienne sera créditée de la majeure partie des pertes matérielles irakiennes. À la fin de février 1991, les forces aériennes auraient détruit presque 50 % des 4 700 chars que l’Irak alignait dans le conflit, et 59 % de son artillerie. C’est ainsi qu’au terme de la campagne aérienne, la capacité de combat de presque toutes les unités de première ligne irakiennes était considérée comme ayant été réduite de moitié.
Peu inquiétées par les sorties de la force aérienne irakienne - dont une bonne partie des appareils les plus modernes s’enfuiront vers l’Iran -, les forces aériennes coalisées travailleront avec une complète liberté de manœuvre. Au début de la guerre, la force aérienne irakienne n’était pas négligeable. Aguerrie, mais éprouvée par huit ans de guerre avec l’Iran, elle avait bénéficié de plusieurs programmes de modernisation. Cependant, le faible nombre de ses sorties durant la période précédant le conflit (231 sorties le 29 décembre 1990, un maximum qui ne sera plus atteint) ne laissait pas augurer un bon niveau d’entraînement.
L’attaque des bases aériennes et des centres de détection, la destruction des sites de défense aérienne, une guerre électronique intense et, finalement, 40 interceptions viendront rapidement à bout de sa capacité à influer sur le cours d’un conflit où elle ne montra pas de volonté de combattre. Ce fut particulièrement le cas lors des deux premières phases d’« Instant Thunder ».
Évaluer l’efficacité de la campagne reste difficile. Au premier jour de l’offensive, le 17 janvier, deux vagues de F‑117A et 54 missiles Tomahawk lancés par l’US Navy devaient atteindre 45 objectifs, dont 20 dans Bagdad. Le deuxième jour, la Navy avait lancé au total 216 missiles de croisière.
L’utilisation intensive de missiles antiradars (2 151 au total, soit 28 % des missiles guidés de précision lancés durant la campagne) a conduit les défenses irakiennes à adopter de nouveaux comportements. Les missiles se dirigeant sur un émetteur radar, les opérateurs des SAM coupaient les émetteurs, de crainte de les voir détruits, ne leur permettant plus de lancer leurs missiles qu’à vue. Dans le même temps, les coalisés ont utilisé des drones BQM‑74 et des TALD (Tactical Air-Launched Decoy). Vus par les opérateurs des radars adverses comme des appareils de combat, ils renforçaient leurs émissions, les rendant plus visibles, tout en leurrant le système de défense irakien quant à la direction des raids.
La campagne a débouché sur de réels résultats. Perçues comme des objectifs stratégiques, les installations NBC irakiennes ont été sévèrement atteintes : 11 centres de stockage NBC ont été détruits, de même que 60 % des centres de commandement, 70 % du système de communication, 125 dépôts de munitions, 48 navires et 75 % de la capacité de production électrique.
Cependant, les coalisés durent aussi faire face à des difficultés dans la conduite de leurs opérations. C’est ainsi que « le camouflage efficace des unités de second échelon ou de la réserve opérative [a permis aux troupes irakiennes] de conserver une bonne capacité de combat, à la fois matérielle et psychologique, jusqu’au déclenchement de l’offensive terrestre ». L’utilisation des B‑52 dotés de bombes lisses de 227 kg et de bombes à sous-munitions CBU‑87 aura des effets physiques négligeables sur les unités de la garde nationale. Placées en position défensive et donc dispersées, elles encaisseront peu de pertes. Le bombardement au radar utilisé s’est ainsi avéré peu précis, 3 000 bombes et 62 sorties ayant été nécessaires, par exemple, pour la destruction d’une fabrique de munitions, à proximité de Bagdad.
Surtout, bien plus que les atteindre physiquement, les opérations aériennes auraient surtout permis de complètement démoraliser des forces irakiennes pauvrement équipées et entraînées et ne bénéficiant que d’une logistique minimale.
Seul inconvénient toutefois, l’estimation des dommages réellement causés aux divisions adverses s’est révélée délicate, rendant difficile la mise au point des Air Tasking Orders (ATO) du jour suivant. D’autant plus que les Irakiens avaient fait un usage extensif de leurres. Préalablement « chauffés » par les troupes, ils apparaissaient sur les écrans des pilotes - qui n’avaient pas été conçus pour offrir une résolution d’image suffisante - comme de réels engins.
Ainsi, la planification des opérations aériennes était centralisée, mais ne s’appuyait pas aussi systématiquement qu’aujourd’hui sur l’informatique. Dans le même temps, plusieurs pilotes de F‑15 indiquaient que des changements trop rapides dans les ATO, dans l’intervalle de six heures précédant la mission, leur posaient des problèmes. Les appareils partaient alors avec des munitions inadaptées, la planification de la mission elle-même s’avérant imparfaite ; autant de problèmes qui seront réglés en 2003.
Corollaire de ce mode de planification, mais aussi d’une transmission insuffisante d’informations, les cycles F2T2EA (Find-Fix-Track-Target-Engage-Assess) permettant la traque des objectifs mobiles, mais aussi des grandes unités adverses, pouvaient être de plus de 24 heures en 1991, laissant aux objectifs le temps de frapper et ensuite de se mettre à couvert. Comparativement, ils seront de l’ordre des 90 minutes durant la campagne d’Afghanistan (opération « Enduring Freedom ») et même poussés à 12 minutes le 7 avril 2003.
Surtout, la campagne avait démontré l’importance que pouvait revêtir la supériorité aérienne.
En conclusion, la guerre du Golfe a marqué un tournant dans l'histoire militaire, en mettant en évidence l'importance croissante de la technologie, et en particulier des munitions guidées de précision, dans la conduite des opérations militaires modernes. Toutefois, elle a également souligné la nécessité de maintenir un équilibre entre la technologie et la masse, et de tenir compte des facteurs humains et organisationnels dans la planification et l'exécution des stratégies militaires.
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