L'action de la police est aujourd'hui remise en cause par une série de critiques qui pointent un usage jugé disproportionné et souvent discriminatoire de la violence.
Pourtant, depuis plus de deux siècles, la gestion des mobilisations sociales a connu des évolutions dans l'usage de la force répressive.
Quand on analyse l'action de la police dans la gestion des foules et manifestations, il y a au moins trois facteurs distincts qu'il faut prendre en compte : le cadre légal (et plus largement l'environnement politique) qui conditionne les formes de la répression ; les modes d'intervention de la police (ce que l'on appelle souvent « doctrine » dans les médias, au risque de donner beaucoup trop de cohérence à des pratiques plus ou moins formalisées) ; les attentes, les ressentis et les réactions de la population (à la fois du point de vue des manifestants, mais aussi des témoins et des médias).
La question policière ne se limite pas simplement à celle des mobilisations sociales.
Au fond, il s'agit de comprendre comment on gère collectivement les mouvements protestataires, mais, en parallèle, il faut prendre en compte le développement d'une institution particulière, la police, qui va s'occuper non seulement des protestations, mais aussi du maintien de l'ordre social en général.
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En France, mais c'est le cas également dans d'autres pays, il n'a pas existé de plan prédéterminé de construction d'une activité policière, c'est-à-dire de théories ou de traités de développement policier.
Il y a donc deux histoires parallèles à reconstituer : celle du développement de forces de police spécialisées dans la gestion des mobilisations sociales et celle du développement et des évolutions de ces mobilisations sociales elles-mêmes.
Longtemps, sous l'Ancien Régime comme au début du 19e siècle, la forme de protestation collective la plus importante est l'émeute.
C'est une forme d'expression populaire généralement spontanée, très localisée, avec des formes de violence parfois extrêmes, liées à des questions frumentaires ou à des augmentations locales de prix.
En ville, c'est ce qu'on appelle les « journées », qu'on retrouve sous la Révolution française mais aussi en 1830 ou 1848, avec l'invention de répertoires d'action nouveaux, comme la barricade.
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Longtemps, le mode de gestion publique de ces protestations est simple : l'envoi de la troupe.
L'armée était chargée de réprimer de manière très violente.
Ce mode de gestion des foules s'accompagne en effet au 19e siècle d'une philosophie sociale et politique évoquant des formes d'animalisation de la foule.
Gustave Le Bon, notamment, affirme que l'individu noyé dans la foule perd toute rationalité.
Cependant, cette philosophie se heurte aux transformations politiques de la fin du 19e siècle, et notamment l'arrivée des Républicains au pouvoir, qui s'appuient sur le suffrage universel masculin et proclament la liberté d'association, de la presse… Un hiatus apparaît : on ne peut d'un côté favoriser les réunions ouvrières et l'expression des opinions, et en même temps, tirer sur une foule insurgée.
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Effectivement, cette violence se retrouve mise en question sous la Troisième République, comme le montre l'émotion que suscite la fusillade de Fourmies, le 1er mai 1891, au cours de laquelle l'armée fait 9 morts et 35 blessés.
On entre alors dans un régime répressif négocié : même si la manifestation n'obtient pas de statut légal avant les années 1930, les pouvoirs publics apprennent à temporiser et à discuter avec des opposants qui ont gagné un nouveau statut (adversaires, et non plus ennemis) ; aussi les polices et la gendarmerie obtiennent-elles un quasi-monopole du maintien de l'ordre (l'armée ne devant intervenir qu'en cas de crise extrême), qui s'accompagne de l'apprentissage de tactiques plus subtiles, l'objectif de dégagement de l'espace public l'emportant sur la volonté d'arrêter les fauteurs de troubles.
À la suite de toute une série de débats, à partir de 1921, naît une première force de maintien de l'ordre au sens strict qui sont les escadrons de gendarmerie mobile, avec une véritable transformation de la philosophie de la gestion de la foule, qui repose sur l'idée forte selon laquelle le manifestant n'est plus considéré comme un ennemi, mais comme un citoyen « temporairement égaré », qu'on peut donc remettre dans le droit chemin.
Cela implique de développer un corps de doctrine et de savoir-faire qui va éviter la létalité de l'intervention des militaires.
Très progressivement, ces gendarmes mobiles développent des savoir-faire sur la gestion des foules, qui s'apparentent à une logique de gestion des fluides avec, par exemple, des barrages à certains endroits pour que la foule s'écoule ailleurs, et qui imposent aussi de tenir à distance les manifestants, avec le développement progressif de tout un arsenal d'armes à « létalité réduite » qui permettent de contenir les manifestants sans leur donner la mort.
On utilise des lances à eau, des matraques, mais pas encore le gaz lacrymogène, qui existe pourtant (les Britanniques l'utilisent dans les colonies), car on est quelques années après le premier conflit mondial et le traumatisme collectif des tranchées.
Il faut souligner, à ce sujet, que la France a été le premier État à se doter, au sortir de la Première Guerre mondiale, d'une force spécialisée dans le maintien de l'ordre, avec les gendarmes mobiles, constitués en 1921 et devenus opérationnels en 1926-27.
Un pas supplémentaire en termes de gestion des mobilisations a été franchi à la suite de la multiplication d'affrontements meurtriers dans l'espace public consécutifs à la crise ouverte en février 1934.
Le décret-loi promulgué en octobre 1935 après des manifestations de travailleurs de l'État s'étant soldées par cinq morts, à Brest et Toulon, soumet « tous cortèges, défilés, rassemblements de personnes et, d'une façon générale, toutes manifestations sur la voie publique » à l'obligation d'une déclaration préalable, en en dispensant « les sorties sur la voie publique conformes aux usages locaux ».
Ces dispositions, destinées à maîtriser les usages politiques de la rue, confèrent du même coup à la manifestation le statut dont elle était jusqu'alors dépourvue.
À partir de 1944, dans la police, on crée également les Compagnies républicaines de sécurité, qui est une unité juxtaposée aux gendarmes mobiles, en partie compromis par leur participation à la répression vichyste.
Si les conflits restent très violents, avec des affrontements et des blessés (on peut penser aux grandes grèves de 1947-1948, mais les années 1950-60-70 demeurent une période de très forte conflictualité sociale), la létalité diminue considérablement.
Il y a cependant un contre-exemple à cette « pacification », cette moindre brutalisation du maintien de l'ordre : Paris, où la Préfecture de police de Paris ne s'engage pas dans cette voie et conserve des unités, liées à Maurice Papon, caractérisées par des méthodes plutôt violentes.
Il faut en effet nuancer cette idée d'un relatif apaisement qui procèderait d'une spécialisation des forces de maintien de l'ordre (gendarmerie mobile, puis CRS).
Dans les faits, l'institution policière manque souvent de moyens, de personnel, de temps de formation.
Et puis les bonnes intentions d'un maintien de l'ordre apaisé ne résistent pas longtemps à la brutalisation des rapports de forces au lendemain de la Première Guerre mondiale.
Les violences reprennent de plus belle dans les années 1920-1930, se prolongent dans le climat de guerre froide, et connaissent un paroxysme meurtrier avec la guerre d'Algérie.
Des années 1920 aux années 1960, on pourrait ainsi parler d'un régime répressif brutal, avec de ponctuels durcissements du cadre légal (l'état d'urgence et toutes ses variantes), des discours politiques énergiques sinon martiaux et des pratiques policières qui accordent une grande liberté aux agents, dont les débordements sont très peu sanctionnés.
Il me semble que ce moment s'achève dans les années 1960, au lendemain de la guerre d'Algérie, avec le départ en retraite d'une génération de policiers à la veille du grand mouvement de mai-juin 1968, qui n'est pas géré avec la même violence.
Il y a eu des morts (et beaucoup de blessés) en 1968, surtout en juin, surtout en province, mais rien de comparable avec la décennie précédente.
Face à des manifestants qui sont bien intégrés à la communauté nationale, sous le regard d'une presse plus incisive et d'une opinion plus critique des violences policières, les pratiques changent, et on entre dans un régime répressif apaisé.
Quand il y a des morts (on peut penser à Malik Oussekine, en 1986), ce sont des tragédies, mais aussi des « bavures » qui font presque l'unanimité contre elles.
Au début des années 1990, on a une sorte de « modèle français » du maintien de l'ordre qui est exporté dans les forums internationaux de coopération policière.
Mais dans le même temps, les choses basculent à nouveau à partir du début des années 1990.
Trois éléments s'articulent pour expliquer cette transformation.
Le premier est lié à des considérations politiques par rapport au maintien de l'ordre.
Désormais, les dirigeants politiques font de la sécurité une de leurs principales priorités, y compris le gouvernement Jospin en 1997, tout en affirmant, à l'instar de Nicolas Sarkozy en 2000, qu'en France la conflictualité sociale a disparu, et donc qu'on a moins besoin de forces permanentes de maintien de l'ordre : cela conduit à diminuer les effectifs des forces spécialisées, gendarmes mobiles comme CRS.
À partir de là, pour la gestion des manifestations, des unités non-spécialistes sont mobilisées, c'est-à-dire des troupes de sécurité publique « ordinaire », et notamment, les compagnies d'intervention, dont les missions initiales sont d'intervenir lors d'émeutes, quand il y a une explosion de violence localisée, ou pour un démantèlement de trafic de drogue nécessitant un appui logistique plus lourd.
On va également mobiliser de plus en plus les brigades anticriminalité, qui se perçoivent comme des « chasseurs de délinquants ».
Il s'agit donc d'un maintien de l'ordre dans des conditions dégradées, avec l'importation, dans la gestion des protestations collectives, de modes d'action et de représentations qui ont été expérimentés sur d'autres terrains : la banlieue, dans un contexte de tensions entre groupes juvéniles de banlieue et forces de l'ordre.
Ceci a pour corollaire une augmentation de l'armement : le flash-ball notamment (lanceur de balles de défense), qui a d'abord été expérimenté à la fin des années 1990 par des unités d'élite type GIGN ou RAID pour neutraliser les preneurs d'otage sans les tuer, et qui vient équiper graduellement au cours des années 1990 les BAC en banlieue, avant que ces dernières ne l'importent dans les manifestations.
Par ailleurs, depuis la fin des années 1990 et dans un contexte sécuritaire, de critique d'un supposé « laxisme de la justice », l'idée s'impose désormais qu'il faut procéder à des arrestations au sein même des manifestations - ce qui n'était pas du tout le cas de la doctrine du maintien de l'ordre au 20e siècle, qui voulait avant tout qu'il n'y ait pas de casse humaine : peu importait si des vitrines étaient détruites, il fallait avant tout maintenir les manifestants à distance, réduire le contact avec les forces chargées du maintien de l'ordre.
L'histoire longue de la violence répressive est donc non linéaire : elle atteste qu'aucune loi n'a jamais rien définitivement réglé à elle seule.
Il est des circonstances politiques où l'un des acteurs concernés (ou plusieurs) peut trouver quelque intérêt politique à l'exercice de la violence.
En Mai 68 puis, à plus fort titre, après la mort de Malik Oussekine, victime des pelotons voltigeurs (1986), la doctrine hexagonale du maintien de l'ordre et du « zéro mort », son corollaire, s'est basée sur la mise à distance opérée via les gaz lacrymogènes et, jusqu'en 1991, les canons à eau.
Cette brutalisation du maintien de l'ordre ne serait pas possible sans penser aussi la transformation du rapport à la légitimité de la manifestation comme mode de protestation démocratique.
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