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Dans Cinq mains coupées, l’écrivaine Sophie Divry nous livre, à l’état brut, la parole de cinq hommes qui ont eu la main arrachée par une grenade lors du mouvement des Gilets jaunes.

En plus de ces « cinq mains coupées », une trentaine de personnes ont perdu un oeil et plusieurs centaines ont été blessées pendant les manifestations des Gilets jaunes et les mouvements qui ont suivi.

Un an après la mutilation, la littérature se fait l’écho de leur lent parcours de reconstruction psychique. Au-delà des mots et des individus, cette mutilation infligée par l’État à ses propres citoyens nous oblige à repenser le glissement à l’œuvre dans notre société.

Sophie Divry et la Parole des Mutilés

Sophie Divry explique son intérêt pour ces blessés : "J’avais hélas l’embarras du choix en termes de blessures étant donné la puissance de la répression. Les flash-ball ont crevé une trentaine d’yeux et les grenades GLI-F4 ont arraché cinq mains."

Elle ajoute : "Cette mutilation-là, une main entière arrachée, c’était nouveau, même si c’est déjà arrivé à Notre-Dame-des-Landes notamment. C’est un symbole d’arracher une main, ça fait très châtiment à l’ancienne. Et puis il y a le rapport de l’écrivaine à la main, l’écriture, la main droite, ça me touche. Ça nous touche tous."

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L’idée lui est venue d’aller écouter ces cinq personnes, de recueillir leurs paroles et de faire un livre avec uniquement leurs mots et leur histoire, en un chœur unique. Elle a d’abord rencontré Antoine, des Mutilés pour l’exemple, puis elle a fait la connaissance des autres.

Elle s'est lancée dans ce livre davantage par devoir civique, car "les Gilets jaunes et la répression inédite qui leur a été opposée, est un événement qui marque l’époque. Il faut le regarder en face pour le moment, il n’y a guère besoin de surplus esthétique. Pour moi, il fallait d’abord les écouter. Car on les a très peu entendus, ces mutilés. C’est l’horreur absolue qu’un citoyen, en France, ait la main arrachée alors qu’il manifestait."

Elle n'avait pas envie de mettre son grain de sel en tant qu’artiste, d’adopter une posture en surplomb. En réalité, on n’a pas encore intégré ce que tout ça signifie. Et c’est normal, on reste en état de sidération, on oppose mentalement des « c’est pas si grave ».

Elle souligne qu'en tant qu'écrivaine, elle avait ce temps pour s’arrêter, zoomer, ce temps pour les écouter, ce temps que tout le monde n’a pas.

Qui sont ces hommes mutilés?

Ce sont quatre ouvriers, Gabriel, Sébastien, Frédéric, Ayhan et un étudiant, Antoine. Ils ont entre vingt ans et cinquante ans. Ils habitent dans toute la France, Tours, Bordeaux, Argenteuil, un village de la Sarthe, une petite maison dans la Gironde. Deux sont pères de famille. Gabriel était Compagnon du Devoir. Ils étaient chaudronnier, technicien, plombier ou amarrait des bateaux. Ils ne peuvent plus exercer leur profession aujourd’hui.

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La plupart allaient manifester pour la première fois ou presque, à l’occasion de ce mouvement populaire auquel ils se sont au fur et à mesure agrégés. Ils voient arriver sur eux une grenade, et ont voulu l’écarter en pensant que c’était une lacrymo. Leur main a explosé d’un coup. L’accident les a démembrés, au sens propre et figuré.

Au-delà du traumatisme incroyable de la barbarie de cette grenade qui leur explose dessus (on a évité de très peu des décès), ils ont été renvoyés à la sphère domestique.

Les Conséquences de la Mutilation

Après l’amputation, on a deux, trois, parfois, trente opérations chirurgicales. Gabriel a encore des éclats de grenade qui lui sortent de la peau deux ans plus tard. Tous ont perdu leur travail, tous sont enferrés dans des démarches administratives sans fin, les assurances, la mutuelle, les allocations à gérer… Quatre sur cinq ont obtenu le remboursement d’une prothèse et le versement d’une allocation - ça coûte très cher à l’Etat cette affaire. Tous ont perdu leur statut social, leur identité d’homme qu’ils s’étaient construit. Seul Ayhan a retrouvé un mi-temps thérapeutique. Ce ne sont plus les mêmes hommes.

Ils le disent : « on m’a pris ma vie », « je suis diminué ». Ils ont de nombreux traumatismes psychologiques, dont le livre d’ailleurs, ne dévoile qu’une infime partie. Le plus dur pour eux est d’être réduit à ça, à cette blessure. Aussi de voir l’IGPN et le procureur classer sans suite toutes leurs plaintes.

Le parcours le plus résilient est sans doute celui d’Antoine, élu récemment conseiller municipal d’opposition à Bordeaux sur la liste de Philippe Poutou.

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La Répression Judiciaire et les Violences Policières

Le mouvement des Gilets jaunes a également fait l’objet d’une répression judiciaire d’une grande ampleur, avec 3000 condamnations prononcées et plus de 1000 peines de prison ferme.

Sophie Divry souligne que cette dérive ne l'étonne pas, car "dans la police, c’est la course à l’armement. Moi-même avant de faire ce livre, je n’y connaissais rien en armes, j’ignorais ce qui avait blessé à Bure, à Notre-Dame-des-Landes ou dans les banlieues et les territoires ultramarins, je ne savais pas ce qu’était la grenade GLI-F4."

Elle ajoute : "J’ai fait comme eux, je suis allée manifester irrégulièrement et sans inquiétude, me disant qu’au pire j’aurais juste une brûlure due à des lacrymos, rien d’autre… Alors que le niveau de violence a changé. On terrorise, on mutile pour faire peur. C’est une politique de démocratie autoritaire, pour décourager la contestation."

Pour ces hommes-là, c'est un véritable parcours du combattant. Le volet judiciaire est encore une charge pour eux. Ils n’auront guère droit à la justice, sans doute pas avant la Cassation ou la Cour européenne des droits de l’homme. Cette injustice est vraiment insupportable.

Malgré tout, certains d’entre eux sont retournés en manif. Elle a découvert des vies brisées. Apprendre à vivre avec une seule main, c’est difficile, lent, humiliant. La prothèse n’arrive qu’une année après en général, et après des mois de rééducation. C’est pas comme Luke Skywalker et sa prothèse qu’on lui met dans l’heure qui suit… Certains ne peuvent pas psychiquement envisager la suite.

Il y a le regard des autres qui vous fait mal. Ce n’est pas évident d’aller se confronter à quelque chose qui nous dérange. Or, le spectacle de cette police surarmée qui mutile, dans une impunité totale, des jeunes hommes de 20 ans qui n’avaient jamais manifesté, c’est vraiment dur à voir de près.

Elle se dit honteuse de ce que son pays a fait, honte d’un pays qui commet des violences pareilles et est contente d’avoir pu humaniser tout ça en donnant la parole à ces cinq hommes.

Témoignage d'Antoine Coste

Antoine Coste, un jeune graphiste de 26 ans, a perdu l’usage de son œil gauche lors de la manifestation des « gilets jaunes » du 8 décembre à Paris. Venu en spectateur, il n’avait jamais milité auparavant.

Il raconte : « En me relevant dans une décharge d’adrénaline, je regarde mes mains, pleines de sang, j’essaye de comprendre ce qu’il se passe. J’inspecte mon arcade, je me demande si elle est ouverte, ce qui expliquerait pourquoi je ne vois plus, pourquoi je ne sens plus mon côté gauche, se souvient-il en frottant de la main le contour de son orbite gauche. Des gens autour de moi crient : “Il a été touché”, un homme dit : “Il a pris un Flash-Ball dans l’œil.” »

Opéré en urgence, il a subi une « cornée sectionnée en deux horizontalement » et une « fracture du plancher orbital ». Les médecins lui ont annoncé qu’il ne retrouverait jamais la vue de ce côté.

Plus d’un mois après, il exprime un besoin de comprendre d’où vient le projectile : « Même si ça doit durer dix ans, j’irai jusqu’au bout pour le savoir. »

Il est certain qu’un « personnel des forces de l’ordre est à l’origine de [ses] blessures ». « J’ai senti le caoutchouc, cela ne peut pas être autre chose qu’un tir de LBD. »

Depuis le début du mouvement, le 17 novembre 2018, le LBD a été utilisé à 9 228 reprises, pour 116 enquêtes ouvertes par l’IGPN consécutives à des signalements, dont 36 mettent en cause l’usage de l’arme intermédiaire.

Antoine Coste cherche désormais à « retrouver une vie normale », et fait preuve d’une certaine résilience : « Je suis heureux de reprendre le dessin sans avoir perdu mon trait et d’être capable de mixer, parce qu’il me reste encore mes deux oreilles », dit-il.

Après avoir rencontré à l’hôpital d’autres blessés ayant perdu un œil lors des manifestations, il a même décidé d’intervenir dans les médias : « Je veux témoigner pour ceux qui n’en ont pas la force », explique-t-il.

Son avocat espère que l’enquête préliminaire permettra de confirmer le tir et d’en trouver l’origine. « Si l’affaire est classée par manque d’éléments, nous irons au tribunal administratif pour demander une indemnisation de l’Etat », explique-t-il.

« Il faut que je garde le moral », ajoute Antoine Coste, qui appréhende parfois un contrecoup psychologique après le choc de la blessure : « Bien sûr qu’il y a des moments où je suis seul et je pense au fait que j’ai perdu un œil. Mais quelque part, je me dis que ça doit avoir un rapport avec le destin. Je ne méritais pas ça, mais j’étais à cet endroit-là, à ce moment-là, et depuis ma vie a changé. »

Témoignage de Constant

Constant (43 ans) a été blessé par un tir de flashball, lors de heurts entre gilets jaunes et forces de l’ordre, le 8 décembre 2018, à Mondeville, près de Caen (Calvados).

Il raconte : « Un moment, j’ai tourné la tête et j’ai reçu un projectile en pleine tête. Bilan : une fracture au niveau du plancher orbital, sous l’œil. Plusieurs fractures au niveau du nez. Une plaie béante de l’arête du nez jusqu’au sourcil gauche, qui a nécessité 25 points de suture. Décollement de l’iris et de la rétine. »

Des témoins lui ont dit que c’était un tir de Flash-Ball ou de lanceur de balles de défense. Physiquement, il surveille toujours son œil. Il a le nez tordu mais ça ne se voit pas plus que ça. Sur le plan psychologique, il a des soucis pour dormir, il fait des cauchemars. Il voit un psychologue, encore aujourd’hui.

Autres Témoignages et Affaires

  • Un bijoutier parisien a utilisé son Flash-ball pour se défendre contre des casseurs lors de l'acte 4 des "gilets jaunes".
  • Lilian, 15 ans, a été blessé au visage par un tir de flashball à Strasbourg alors qu'il n'était pas en train de manifester.

Condamnations et Réactions Judiciaires

Lundi ont commencé les comparutions immédiates liées à l'acte IV des "gilets jaunes" samedi à Paris. Les premiers à comparaître sont jeunes, entre 20 et 40 ans, des hommes, issus des milieux populaires. Ils étaient entendus au Tribunal de Grande Instance de Paris pour des faits de violences. Samedi il y a eu 1 400 arrestations en France.

Valentin, 22 ans, carrossier, a été condamné pour violences à 60 jours d'amendes de 20 euros, soit 1 200 euros. Théo, après avoir géré un restaurant dans le centre du Havre, a été relaxé. Xavier, plaquiste au chômage, a été condamné à deux mois d'emprisonnement sans mandat de dépôt. Bradley, 18 ans, a été renvoyé à janvier avec obligation de se présenter à la gendarmerie et l’interdiction de venir sur Paris. Damien, auto-entrepreneur, a écopé d'un mois avec sursis. Sébastien, intérimaire dans le bâtiment, a été relaxé. Valentin n’a pas 20 ans et a été reconnu coupable et prend trois mois d'emprisonnement sans de mandat de dépôt.

Statistiques sur les Blessures et l'Utilisation du LBD

Le tableau suivant résume les statistiques concernant les blessures et l'utilisation du LBD (Lanceur de Balles de Défense) pendant les manifestations des Gilets Jaunes :

Type de Blessure/Action Nombre
Personnes ayant perdu un œil Environ 30
Personnes ayant perdu une main 5
Utilisation du LBD 9 228 fois
Enquêtes ouvertes par l'IGPN 116
Enquêtes mettant en cause l'usage du LBD 36

tags: #flashball #temoignage #gilet #jaune

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