On s'agite à l'intérieur de la boutique Longchamp, sur les Champs-Élysées. Des touristes étrangers se pressent pour acheter des sacs noirs, bleu marine ou vermillon, présentés sur de grands murs ocre. Si ce n'est l'odeur de peinture fraîche, impossible de deviner que l'endroit était en ruines il y a quelques mois à peine. La boutique a été incendiée le 16 mars dernier, en marge d'une manifestation des Gilets jaunes. Tout a dû être refait.
Le mouvement social, né en octobre 2018 grâce aux réseaux sociaux, se concentre d'abord autour des ronds-points avant de se transformer en manifestations tous les samedis. Mais, bientôt, dès le 17 novembre, les débordements se multiplient. Paris en fait les frais. La municipalité a comptabilisé 652 commerces dégradés en six mois. Selon la Fédération française de l'assurance, les dégâts consécutifs au mouvement des Gilets jaunes se chiffreraient à 90 millions d'euros pour Paris - 217 millions pour l'ensemble de la France - au 31 mai 2019.
Les dommages matériels et les pertes d'exploitation des commerces représenteraient 88 % de cette somme. Or, à Paris, un commerce dégradé sur deux a son adresse dans le 8e. Ce n'est pas un hasard, car l'arrondissement abrite les Champs-Élysées. Ce symbole du luxe, de l'argent-roi est devenu une cible pour les casseurs et l'épicentre des violences.
Le 1er décembre 2018, des vandales attaquent l'Arc de Triomphe et son musée, détruisant des œuvres d'art. La violence atteint son paroxysme le 16 mars 2019. Outre Longchamp, les enseignes Hugo Boss, Nespresso, Lacoste, Eric Bompard, Bulgari et Zara sont saccagées ou pillées. Le Fouquet's est incendié … Là encore, tout un symbole : en 2007, Nicolas Sarkozy avait fêté sa victoire à la présidentielle dans cette brasserie haut de gamme.
Selon nos décomptes, 70 % des enseignes de l'avenue ont eu leur vitrine au minimum dégradée durant les manifestations. Pis, 65 % ont dû tirer le rideau un ou plusieurs samedis. « Nous étions ouverts pendant les manifestations, explique-t-on ainsi dans une joaillerie. Mais il nous est arrivé de fermer au cours de la journée suivant l'avancée des événements. Et même de fermer avec des clients à l'intérieur. On ne pouvait pas prendre le risque qu'ils soient blessés en sortant de chez nous. »
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De son côté, JC Decaux a recensé sept abribus détériorés et huit kiosques incendiés, dont cinq totalement détruits sur les Champs et dans les environs. Inutile de chercher les stigmates de ces dégradations aujourd'hui. Partout, les vitrines ont été changées, les tags effacés, le mobilier urbain remplacés. Après deux mois de travaux, Bulgari accueille de nouveau ses clients. Zara a été refait à neuf.
Même le Fouquet's, pourtant totalement dévasté, a rouvert à la mi-juillet, après quatre mois de fermeture. Si quelques magasins indépendants arborent encore des vitrines défoncées dans les rues adjacentes des Champs-Élysées, sur l'avenue, la majorité des enseignes appartiennent à des grands groupes avec des moyens. Ces adresses sont leurs vitrines au niveau mondial et ils entendent les garder présentables.
L'avenue du luxe a rapidement pansé ses plaies pour faire revenir les touristes. Quelque 300 000 curieux arpentent chaque jour l'artère commerçante. De là à dire que tout est oublié? Certainement pas. Le mouvement des Gilets jaunes a eu un impact financier important.
Dans son rapport rendu en juillet, la mission parlementaire chargée d'évaluer l'impact économique du mouvement parle d'une perte de chiffre d'affaires comprise entre 20 % et 30 % les samedis pour les commerçants des secteurs concernés. « Ces manques à gagner ont été d'autant plus durement ressentis qu'ils sont intervenus lors de périodes propices aux recettes commerciales, celles des fêtes de fin d'année, puis celles des soldes », peut-on lire dans la synthèse.
Dans un second rapport, émanant cette fois du Sénat, les élus estiment que le mouvement des Gilets jaunes a modifié les habitudes de consommation : « Les clients fuient désormais le centre-ville, y compris le dimanche et la semaine (la baisse d'activité peut atteindre 20 % dans certains cas) ».
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En janvier, le groupe Fnac-Darty, qui a une adresse sur les Champs, annonçait une perte de chiffre d'affaires de 45 millions d'euros sur la fin de l'année liée aux fermetures de magasins et aux baisses de fréquentation en France et en Belgique.
À Paris, même la tour Eiffel a vu sa fréquentation baisser de 16,2 % en décembre 2018 et de 8,3 % en janvier 2019, par rapport aux années précédentes. « Depuis leur mouvement, je fais 30 % de chiffre d'affaires en moins », assure encore le gérant d'un bar-tabac installé dans une rue adjacente de l'avenue. Lui s'est fait fracturer son établissement durant une manifestation, en décembre, et voler des cigarettes. « J'ai installé un nouveau rideau de fer et mis en place un dispositif d'alarme qui produit de la fumée quand il y a intrusion dans l'établissement », continue le patron.
Au-delà de la baisse de fréquentation, les entreprises ont aussi dû financer de nouvelles mesures de sécurité, et payer les réparations, en attendant que les assurances les prennent - partiellement - en charge. Sur l'avenue, un restaurateur indépendant, que nous avons rencontré, assure avoir perdu 500000 euros à cause du mouvement.
Les commerces peuvent s'attendre à voir leurs primes d'assurance grimper. « La hausse devrait être à deux chiffres », estime Cyrille Chartier-Kastler, fondateur de Facts & Figures, un cabinet de conseil spécialisé dans l'assurance. Les grands groupes pourront amortir ces hausses, mais ce sera plus compliqué pour les commerces indépendants.
« Les entreprises paient la casse alors que la crise n'est pas née chez eux », déplore Didier Kling, président de la chambre de commerce et d'industrie (CCI) Paris Ile-de-France, qui se demande aussi si les clients vont revenir. Les violences, dont les images ont fait le tour du monde, ont également écorné la réputation de la France en général, et de l'avenue en particulier.
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« Les grands hôtels près des Champs nous disent qu'ils enregistrent 25 % de clients en moins cet été par rapport à la même époque l'an dernier, continue Didier Kling. Ces clients sont-ils allés ailleurs qu'à Paris ? Est-ce un effet Gilets jaunes ? Si les grands groupes ne sont pas mis en péril, les indépendants, ceux qui étaient déjà un peu endettés, peuvent basculer. »
Enfin, dans les belles boutiques, les sourires affichés par le personnel cachent parfois des pensées plus sombres. « J'ai dû voir un psychologue et, aujourd'hui encore, j'ai peur au quotidien, reconnaît une vendeuse dans une boutique de luxe. Ce que j'ai vu, ce n'était pas des hommes, on aurait dit des bêtes. Ils cassaient, brûlaient, pillaient… C'était très effrayant. Et certains ne volaient même pas les objets, ils nous provoquaient en nous les montrant pour les brûler ensuite ».
« On ne peut pas demander aux manifestants d’être exemplaires si on ne l’est pas soi-même », a estimé dimanche le porte-parole du gouvernement, Benjamin Griveaux. Il évoque l’utilisation de lanceurs de balles de défense (LBD) par les forces de l’ordre. Ces propos du ministre montrent que le discours autour des LBD évolue depuis novembre et le début du mouvement. De fait, les appels pour interdire l’usage des LBD ont plus d’écho. En cause : leur dangerosité ou la mauvaise utilisation qui peut en être faite par les policiers et les gendarmes.
Le décompte du service de fact-checking du journal Libération, qui s’appuie sur les travaux du collectif militant Désarmons-les, dénombrait au 15 janvier 94 blessés graves parmi les Gilets jaunes et les journalistes, dont 69 par des tirs de lanceur de balle de défense. Parmi eux, Jean-Marc Michaud. Dimanche 20 janvier, il a dit sa douleur et sa « haine » envers le policier qui lui a tiré dessus dans l’émission Les Terriens du dimanche. « Je n’ai plus d’œil […] Il n’y a pas d’avenir et c’est dur quand on a 40 ans, qu’on a une femme qui a 30 ans, qu’on n’a pas d’enfants et qu’on veut essayer d’en faire.
Après la journée de mobilisation du 24 novembre, Emmanuel Macron tweete : « Merci à nos forces de l’ordre pour leur courage et leur professionnalisme. Honte à ceux qui les ont agressées. Honte à ceux qui ont violenté d’autres citoyens et des journalistes. Honte à ceux qui ont tenté d’intimider des élus.
Jeudi 6 décembre, un collectif d’avocats annonce avoir déposé une première série de plaintes pour « violences volontaires aggravées ayant entraîné une mutilation permanente », « violences volontaires par une personne dépositaire de l’autorité publique » ou encore « mise en danger de la vie d’autrui ». L’avocat William Bourdon parle, lui aussi, d’ « usage manifestement disproportionné de la force ». « L’usage du [LDB] expose les citoyens à des blessures potentiellement mortelles et les forces de l’ordre à des poursuites pénales de nature criminelle. Quelque 200 personnalités appellent à interdire « immédiatement » l’utilisation de ces fusils d’épaule à un coup.
L’ONG Amnesty International, dans un rapport du 14 décembre pointant le recours à une force excessive contre les manifestants, tire aussi la sonnette d’alarme. Fin décembre, le ministère de l’Intérieur annonce que l’Inspection générale de la police nationale (IGPN) a ouvert 48 affaires de violences policières survenues pendant le mouvement des Gilets jaunes. Certaines enquêtes concernent spécifiquement des manifestants blessés après des tirs de lanceurs de balle de défense (LBD), notamment un Gilet jaune à Toulouse ou un lycéen à Orléans.
Dans un rapport sur le maintien de l’ordre remis au président de l’Assemblée nationale, mercredi 10 janvier, le Défenseur des droits, Jacques Toubon, préconise l’interdiction de l’usage de ces lanceurs de balle de défense (LBD). Ce rapport, qui s’inscrit dans la lignée d’une série de recommandations déjà émises par le passé, fait suite aux nombreuses réclamations sur l’utilisation des LDB durant la mobilisation contre la loi Travail, pendant la présidence de Hollande. Au sujet du LBD, Jacques Toubon souligne que ses « caractéristiques […] rendent son usage dangereux et problématique dans le cadre d’opérations de maintien de l’ordre ».
Dans une note datée de mardi 15 janvier et envoyée aux directions des forces de l’ordre, le Directeur général de la police nationale (DGPN), Éric Morvan, rappelle les conditions d’utilisation des LDB. L’emploi de cette arme doit répondre aux principes de « nécessité et de proportionnalité » et être soumis à des « conditions opérationnelles » telles que le respect des « intervalles de distance propres à chaque munition ».
Le ministre de l’Intérieur, vendredi 18 janvier, lui, ne dévie pas. « Si vous supprimez les moyens de défense à nos forces de l’ordre, il leur reste quoi ? Il leur reste le contact physique - et il y aura certainement beaucoup plus blessés - ou il leur reste l’utilisation de leurs armes de poing qui est la solution ultime », justifie Christophe Castaner.
joints par la NR dans la matinée d’hier alors qu’ils se dirigeaient vers Paris, Ambre et Franck confiaient leur envie de voir leur dossier enfin jugé. Les deux Gilets jaunes tourangeaux, prévenus de « vol commis en réunion », étaient appelés à comparaître devant le tribunal correctionnel de Paris après deux renvois. Ils avaient été confondus (*) après avoir ramassé des cuillères, un tabouret et des fourchettes du Fouquet’s, célèbre restaurant de l’avenue des Champs-Élysées. Des événements qui se sont déroulés le 16 mars, en marge de l’acte XVIII de la mobilisation. Le préjudice serait estimé à près de 200 €, d’après l’entourage du couple. Suspecté un temps d’avoir participé au saccage de l’établissement - il a été vandalisé et incendié - Ambre et Franck affichaient hier matin leur « hâte que tout soit réglé ». Espoirs déçus dans la soirée au terme de six heures d’attente au palais de justice. Pour une question de nullité, soulevée après que certaines pièces n’ont pas été communiquées, le tribunal correctionnel de Paris a renvoyé le dossier à l’audience du 15 novembre. Le fond sera abordé dans un mois.
| Type de Dégât | Montant Estimé (Paris) | Observations |
|---|---|---|
| Dégâts Commerciaux | 90 millions d'euros | 217 millions d'euros pour l'ensemble de la France |
| Pertes de Chiffre d'Affaires | 20 % à 30 % les samedis | Impact plus fort pendant les fêtes de fin d'année et les soldes |
| Baisse de Fréquentation Touristique | 16,2 % à la Tour Eiffel (décembre 2018) | 8,3 % en janvier 2019 par rapport aux années précédentes |
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