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Dans les dessins animés pour enfants, les fonds marins sont souvent représentés par des coraux, des anémones colorées, des bancs de poissons vigoureux. Il manque un détail: les épaves qui gisent dans le fond de nos mers et océans. Navires de guerre, cargos, pétroliers, chimiquiers, avions, bateaux de pêche, munitions, obus abandonnés.

L'ampleur du Problème

Pendant les Première et Seconde guerres mondiales, de nombreux bateaux chargés de munitions ou de gaz ont été coulés. À la fin des conflits, en France comme partout ailleurs, d’autres ont volontairement été immergés, comme on glisserait la poussière sous le paillasson.

En remontant encore dans le temps, on est pris de vertige : « Pour chacune des deux guerres mondiales, on estime que 2500 bateaux ont été envoyés par le fond, décrit Michel L’Hour, directeur du Drassm (Département des recherches archéologiques subaquatiques et sous-marines). Sans compter les avions, les tanks, les tonnes de munitions. Ce n’est pas parce qu’elles sont hors de vue, noyées dans d’immenses volumes d’eau, que ces épaves deviennent inactives.

« Certaines contiennent des combustibles ou des cargaisons potentiellement polluantes qui peuvent se libérer au fur et à mesure de la dégradation de l’épave, explique Charlotte Nithart, porte-parole de l’association Robin des Bois.

« Après guerre, il y a eu une intense activité de ferraillage de ces épaves, tant officielle qu’officieuse, raconte Michel L’Hour. Puis elles ont été délaissées, jusqu’à ce qu’on les redécouvre comme constituant une partie de notre histoire. »

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Le temps et la corrosion, eux, ne les ont pas oubliées. « Ces navires sont métalliques, rappelle Charlotte Nithart. On pourrait croire que les épaves qui gisent à ces grandes profondeurs peu oxygénées seraient davantage épargnées. C’est sans compter la présence dans ces endroits de la bactérie halomonas titanicae « qui mange le métal », indique Michel L’Hour.

Et « les bateaux de guerre utilisaient souvent un carburant pire que le mazout, à base de résidus de charbon », ajoute Jean-Paul Hennequin, président de l’association maritime Mor Glaz.

Les Risques Environnementaux

Le pétrole n’est pas la seule menace pour la biodiversité marine. Les munitions aux enveloppes métalliques qui se corrodent et les champs de mines sous-marins sont de potentielles bombes toxiques.

« Au lendemain des guerres, des quantités considérables de munitions non utilisées ont été immergées dans l’urgence par les belligérants », rapporte Éric Lavault, porte-parole de la Marine nationale.

Les risques que font peser ces armes immergées sont « difficiles à évaluer », de l’aveu même de la Marine nationale. « Faute d’études scientifiques précises sur leur état de détérioration. » Régulièrement, des pêcheurs remontent des obus dans leurs filets.

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Après les guerres mondiales, ce sont des cargos, pétroliers et chimiquiers naufragés qui sont venus agrandir les décharges sous-marines. « C’est la problématique des bateaux pourris qu’on laisse naviguer sur les mers », déplore Jean-Paul Hennequin.

Désormais, sur les côtes françaises, rares sont les années sans oiseaux englués dans le mazout et galettes d’hydrocarbures issues d’épaves qui suintent. Ces marées noires perlées et différées dégradent bel et bien la faune et la flore des fonds marins et de l’estran.

En France, les pêcheurs aussi sont en première ligne. « J’espère qu’il ne faudra pas attendre qu’il y ait des morts pour agir, s’inquiète Michel L’Hour. On sait que les pêcheurs, grâce au GPS, rasent les épaves, qui sont des nids à poissons. »

Que se passe-t-il si les poissons mangent du mercure, de l’arsenic ou de l’ypérite ? « Une contamination chimique de la chaîne alimentaire. Une perte de confiance des consommateurs dans le poisson », poursuit-il.

Initiatives et Inventaires

Chargé de recenser et protéger le patrimoine culturel sous-marin, Michel L’Hour ne compte plus les alertes lancées à différents ministères sur la dangerosité de certaines épaves : « D’un point de vue environnemental et sanitaire, personne ne s’y intéressait. Pourtant, ce cadeau caché de l’humanité à ses successeurs finira un jour par s’ouvrir. »

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À partir des années 1980, on a proposé de collaborer à la réalisation d’un inventaire. L’inventaire précis des épaves potentiellement dangereuses dans les eaux françaises n’existe pas. C’est au citoyen qui cherche l’information de croiser les sources.

Depuis 2010, le service historique de la Défense, du ministère des Armées, recense peu à peu les épaves et transmet ses informations au Shom (Service hydrographique et océanique de la Marine) qui publie une carte des épaves, uniquement celles dangereuses pour la navigation [3]. La Marine nationale les évalue à 4000.

La commission Ospar pour la conservation de l’Atlantique Nord-Est - qui n’a pas non plus répondu à nos questions - édite une carte des sites d’immersions connus d’armes et munitions.

Robin des Bois en recense, ainsi que les déchetteries sous-marines de munitions, dans un chapitre de son Atlas de la France toxique. Ce qui est sûr, c’est qu’aucune zone au large des littoraux Atlantique et Méditerranéen n’est épargnée par les épaves dangereuses.

Mesures et Interventions

Au quotidien, c’est la Marine nationale qui est chargée de surveiller les épaves grâce à « des moyens satellitaires, aériens, nautiques et terrestres », énumère Éric Lavault : « Les sémaphores surveillent les épaves visibles des côtes et signalent toute irisation suspecte. »

Une unité spécialisée intervient : le centre d’expertises pratiques de lutte antipollution (Ceppol). C’est elle qui colmate régulièrement l’épave du Peter Sif ou qui a pompé 22 tonnes de mazout de la frégate Laplace au large de Côtes-d’Armor, en 2009.

D’abord des plongeurs ou des robots réalisent une expertise avec des caméras, pour évaluer la fuite et le mode opératoire. Puis ils agissent : pompage, colmatage avec des plaques ou des bouchons, consolidation avec des ciments et colles spéciales.

« On neutralise en moyenne 2000 engins explosifs chaque année, soit quasiment 40 par semaine », précise Éric Lavault.

Mais les plongeurs n’en voient pas le bout, de ces décharges de munitions sous-marines. « On a l’impression d’une lutte sans fin, admet Éric Lavault. À chaque marée, tempête, on en découvre de nouvelles. C’est titanesque.

Nécessité d'Actions Concertées

Toute dépollution ou récupération est coûteuse, longue et risquée. « Mais il faut en finir avec l’immobilisme et la politique de la patate chaude, exhorte Charlotte Nithart. Au moment même où les épaves se corrodent et où les risques de pollutions augmentent, chaque gouvernement fait l’autruche en espérant que l’accident ne tombera pas sur lui. »

L’Ospar [5] et le Conseil de l’Europe [6] ont alerté et exprimé leur inquiétude sur l’absence de cartographie fiable, l’insuffisance de surveillance et de récupérations des munitions et matières polluantes dans les épaves.

Les pistes ne manquent pas : parfaire et centraliser l’inventaire et la cartographie des épaves et déchets potentiellement dangereux « pour prioriser les interventions à effectuer et mieux circonscrire les zones de pêche », suggère Michel L’Hour. Doter la Marine de moyens pour mener des recherches systématiques et exhaustives.

« Pour les interventions de dépollution et d’enlèvement, il faut développer la coopération internationale », ajoute Charlotte Nithart. Seules deux opérations coordonnées par l’Otan ont lieu chaque année en Manche et mer du Nord.

Créer un fonds européen pour la gestions des épaves anciennes dont les propriétaires sont inconnus ou insolvables. Il faudrait par ailleurs analyser sérieusement les écosystèmes où gisent les épaves. Développer les études scientifiques sur les prévisions de taux de corrosion et de dégradation des épaves, sur les bactéries mangeuses d’huile.

La Marine parle d’un nécessaire effort d’équipement : véhicules sous-marins télécommandés pour réduire les coûts et risques d’intervention. « La France n’a pas un seul navire pour relever des épaves à plus de 40 mètres de profondeur », ajoute Mor Glaz.

Entrée en vigueur en 2016, la convention internationale de Nairobi sur l’enlèvement des épaves oblige désormais le propriétaire d’une épave à la récupérer et la traiter à ses frais et risques. Le pays du lieu de naufrage pourra exercer un recours direct contre l’assureur. Cela devrait faciliter la gestion des futurs naufrages, mais pas celle des épaves passées.

L'Inventaire des Découvertes de Déchets de Guerre

Robin des Bois mène campagne depuis la fin des années 1980 contre les sols et les eaux pollués par les activités humaines. L’une des plus anciennes activités humaines, c’est la guerre. Les déchets de guerre sont des munitions larguées ou tirées qui n’ont pas explosé à l’impact ou au moment voulu par leur horlogerie interne.

Pendant les deux guerres mondiales, il est estimé qu’entre 10 et 20% des bombes et obus n’ont pas fonctionné. Ces UXO (Unexploded Ordnance) ou « Duds » (ratés) ont en temps de guerre épargné des vies. Mais après la guerre, ils tuent encore, ils aggravent insidieusement les pollutions environnementales et provoquent des perturbations sociales.

L’association, après plusieurs années de recherches et de vérifications dans la presse quotidienne et hebdomadaire locale et auprès des services officiels, publie un nouvel inventaire des découvertes de déchets de guerre dans quatre régions françaises, les Hauts-de-France, le Grand-Est, la Bourgogne-Franche-Comté et l’Ile-de-France entre janvier 2012 et fin avril 2018.

Les Hauts-de-France, le Grand-Est, la Bourgogne-Franche-Comté et l’Ile-de-France ont été victimes de trois guerres superposées entre 1870 et 1945. Aujourd’hui encore, des projectiles bourrés de poudre noire datant de la guerre franco-prussienne donnent des sueurs froides aux démineurs de la Sécurité Civile en Ile-de-France et ailleurs.

La diversité des munitions conventionnelles et chimiques est telle que les services officiels de déminage se sont dotés au fil du temps d’un manuel d’identification. Il est régulièrement mis à jour.

Les Sources de Données

Pour ce faire, les données ont été collectées à partir de plusieurs sources : cartes maritimes du service hydrographique et océanographique de la Marine (Shom), archives de presse, rapports de la Commission Oslo-Paris.

Dès les années 1920, trois méthodes de déversement en mer étaient utilisées pour se débarrasser des munitions : le sabordage des navires pour les faire couler ; le pétardage, qui consistait à enterrer des munitions pour les faire exploser (ce fut notamment le cas en baie de Somme) ; et l'immersion des munitions, par avion, sous-marin ou bateau, dans des endroits plus ou moins profonds, et peu fréquentés par les bateaux, comme la fosse du cap Levi (près de Cherbourg) ou celle des Casquets (au nord de Guernesey). C'est cette technique qui était la plus répandue.

Ce bateau de la Marine nationale avait pour mission d'immerger 1 450 grenades conventionnelles (représentant 600 kg d'explosifs) au large de Cherbourg. Les circonstances exactes restent floues, mais certaines grenades auraient explosé avant d'être immergées, tuant cinq personnes et en blessant dix-sept autres.

Mais, selon Bertrand Sciboz, plongeur sous-marin français spécialisé dans le renflouement d'épaves, bien que le nombre de munitions immergées volontairement soit important, "la majorité des munitions présentes dans le milieu sous-marin est située dans des navires de guerre bombardés et naufragés".

Objectifs du Projet de Gestion des Munitions Immergées

  • Compiler les connaissances et les approches de gestion des munitions immergées existantes.
  • Clarifier et actualiser l'état de l'art concernant les approches de gestion des munitions immergées dans les pays européens.
  • Développer les applications liées à la robotique, l’imagerie 3D et les analyses par IA.
  • Réaliser des essais technologiques et des campagnes de détection et d’identification en mer.
  • Renforcer la coopération et la montée en compétence.
  • Promouvoir la collaboration européenne, des stratégies et des solutions de gestion des munitions immergées.

Menaces et Risques Actuels

Ces immersions font aujourd'hui courir deux risques majeurs pour la biodiversité : les explosions sous-marines, qui font l'effet d'un tremblement de terre pour les poissons, et l'érosion des gaines en métal protégeant les munitions, qui provoque la fuite de substances toxiques.

La dissémination de ces composants toxiques dans l'environnement sous-marin crée aussi une réaction chimique qui mène à l'hypoxie, un taux d'oxygène insuffisant dans l'eau, étouffant au passage les organismes vivants, selon plusieurs études menées en mer Méditerranée et en mer Baltique, connue pour être la plus grande zone d'immersions du monde.

A ce jour, le nombre exact de munitions immergées est difficile à estimer et aucune cartographie officielle et exhaustive n'existe, malgré la promesse du ministère de la Transition écologique d'en produire une.

Taux de Contamination Observés

L'équipe a plongé à Fouras (Charente-Maritime), au-dessus d'une décharge d'explosifs recensée sur les cartes marines et interdite à la plongée, où des milliers de munitions de la Première Guerre mondiale ont été immergées par l'armée française dans les années 1920.

Résultat : à Fouras, les taux de DANT, une molécule issue de la dégradation du TNT, atteignent 2 401 nanogrammes par litre (ng/L) dans l'eau. C'est le taux le plus élevé jamais observé par l'équipe de chercheurs allemands.

Même conclusion du côté de Courseulles, où les niveaux de contamination étaient similaires aux taux observés en mer Baltique, où plusieurs milliers de tonnes d'armes conventionnelles et chimiques ont été immergées. Des résidus de TNT et de ses dérivés, jusqu'à 242 ng/kg, ont aussi été retrouvés dans le sable.

Le Secret-Défense et le Manque de Transparence

Si toutes les informations connues à ce jour sont le fruit du travail de la convention Ospar et des associations de défense de l’environnement, c’est que la France oppose le « secret-défense » à toute question relative au déversement d’armes en mer. Un secret-défense renforcé en 2008, sous la présidence de Nicolas Sarkozy.

L’association Robin des bois est depuis l’origine confrontée au mutisme de l’État. Par exemple, elle cherche des informations sur une « dizaine de navires immergés, remplis de munitions » sur la façade Atlantique, notamment au large de La Hague et dans l’estuaire de la Seine. « On n’arrive pas à avoir une localisation précise, alors qu’on suit ça de très près. Ça reste caché.

Pour notre enquête, nous avons sollicité à plusieurs reprises, bien en amont de cette publication, le ministère des Armées et effectué toutes les démarches nécessaires à la consultation d’archives. Mais rien.

Olivier Lepick, de la Fondation pour la recherche stratégique, explique ce silence par « une culture du secret au sein des forces armées françaises, qui n’est pas la culture d’autres armées ». De plus, selon lui, « l’État n’est pas fier et il a bien raison », puisque « nous sommes face à des pratiques scandaleuses qui datent d’un autre âge ».

Charlotte Nithart regrette ce secret d’État, car il représente « un vrai problème pour améliorer la coopération nécessaire des pays » : « Pour qu’il y ait coopération, il faut des interlocuteurs ouverts et de bonne foi. Nous au contraire en France, on se ferme. »

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