Les événements terroristes survenus en France et en Europe depuis 2015 ont relancé la réflexion sur les réactions des sociétés touchées - révolte, recueillement, rassemblement - comme sur les discours post-attentats, émanant des médias, du gouvernement ou de la classe politique.
La question des relations entre médias et terrorisme a déjà donné lieu à de nombreuses contributions, pour n’en citer que quelques-unes.
La réitération des actes terroristes sur le sol européen a conduit à interroger la permanence des relations entre État et médias, à questionner les enjeux sociopolitiques des discours des médias, réactivant parfois l’idée d’un cadrage discursif dominant, celui d’un « 11 septembre européen ».
Le regard proposé est comparatif et prend pour point de départ l’attentat du 25 juillet 1995 à Paris, à la station Saint-Michel du RER B (7 morts et 84 blessés), et de l’attentat du 3 décembre 1996, à la station Port-Royal du RER C (4 morts et 91 blessés), pour envisager ensuite les attentats de Charlie Hebdo le 7 janvier 2015 (17 morts et 11 blessés), ceux du Stade de France, des terrasses parisiennes et du Bataclan le 13 novembre 2015 (137 morts et 350 blessés) et celui de la promenade des Anglais à Nice le 14 juillet 2016 (86 morts et 450 blessés).
Quand l’ombre de la barbarie plane sur la société, quelles sont les répercussions symboliques, sociales et politiques du terrorisme, et comment les médias organisent-ils la « réponse » aux attentats ?
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Comment les récits médiatiques articulent-ils les figures de l’État, de la société civile et, enfin, des auteurs des violences, assimilés, de façon contemporaine, à un « ennemi intérieur » ?
Depuis les attentats de 1995 et 1996 à Paris jusqu’en 2001 (New York), 2004 (Madrid) et 2005 (Londres), les auteurs d’actes terroristes ont en effet été identifiés comme des « étrangers » (à la société, à l’espace public et à la démocratie).
Or les événements de 2015 et 2016 (Paris, Nice) impliquent des jeunes qui ont grandi, pour certains, dans des écoles de la République française.
Le corpus constitué est composé des titres suivants pris dans leurs trois éditions parues après chaque attentat : pour 1995 et 1996, Le Monde (LMon), Libération (Lib), Le Figaro (LFig), France-Soir (FSoir), le quotidien régional Sud Ouest (SO) et l’hebdomadaire Le Point (LPo) ; pour 2015 et 2016, les mêmes journaux, auxquels nous ajoutons Aujourd’hui en France (AeF) et L’Express (LExp), puis les quotidiens belge Le Soir (LSoir) et américain The New York Times (NYT).
Nous avons choisi de travailler à partir des versions papier de ces titres, afin de pouvoir appréhender le dispositif médiatique dans son intégralité et de façon égale, puisqu’il n’existait pas de version en ligne de ces médias pour 1995 et 1996.
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L’analyse proposée vise à identifier les grandes tendances discursives à l’œuvre dans le temps chaud « post-attentats ». Nous repérons les lexiques employés dans les différents titres ; cette analyse de contenu se double d’une étude de l’énonciation qui permet de voir comment se dessine la frontière entre le « nous », le « vous » et le « eux » dans ces moments de crise. Les différentes analyses appréhendent donc chaque événement sous l’angle de leur traitement médiatique.
Sans revenir sur les nombreuses définitions du terrorisme, il est une caractéristique commune aux actes répertoriés comme relevant du « terrorisme » : ils visent à semer la terreur et à marquer les opinions publiques tout en établissant comme destinataires finaux de leurs actes les États (les instances et les pouvoirs politiques) et les sociétés (les citoyens).
Le terrorisme cherche à déstabiliser les structures étatiques, sociales et le public, mais porte atteinte principalement, du fait d’une asymétrie actancielle majeure, à celles et ceux qui composent l’ensemble sociopolitique : les membres de l’espace public touché par la violence.
La visée explicite du terrorisme touche à la légitimité des pouvoirs, notamment à celle liée à la garantie de la sécurité des citoyens - c’est là tout le sens que Thomas Hobbes donne à l’existence même du Souverain.
L’usage du monopole de la violence légitime, pour rétablir l’ordre et la sécurité, est également questionné.
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En 1995 et 1996, les articles sur les attentats entrent dans le chemin de fer usuel de la plupart des journaux - sauf pour France-Soir, qui propose des dossiers fournis - et ne provoquent pas de rupture dans le continuum éditorial usuel des médias.
La réaction des pouvoirs d’État constitue un élément central du récit médiatique post-attentats et répond à la demande sécuritaire des citoyens et de la société.
Lors de l’attentat de Saint-Michel, Le Monde convoque en une « le gouvernement », tandis que Libération décrit la visite du ministre des Transports, Bernard Pons, à Saint-Michel, et relaie en titre le message du ministère de l’Intérieur lançant un « appel à la vigilance », mais demandant de ne pas « céder à la psychose ».
Le Figaro décrit la gestion de crise mise en place par le président de la République (Jacques Chirac) et le ministre de l’Intérieur (Jean-Louis Debré).
Le quotidien, proche de la majorité de gouvernement, propose par ailleurs de très nombreuses photographies des responsables politiques au visage - fermé - de circonstance.
Le Point mentionne le déplacement immédiat sur le lieu de l’attentat de J. Chirac, affichant « une mine sombre », et des ministres de l’Intérieur, de la Justice et des Transports.
En 1996, Libération propose une photographie du Premier ministre et du ministre de l’Intérieur, du préfet et du maire de Paris sur les lieux de l’attentat ; le surtitre indique que « le plan Vigipirate a été rétabli ».
Tous les journaux rappellent donc que, face à la violence, le pouvoir est présent, agit et n’est pas seulement une affaire de mots.
Dans les discours cités par les médias, les champs lexicaux sont convergents ; les pouvoirs publics réaffirment l’autorité de l’État et sa capacité à agir : les verbes déclaratifs sont nombreux - « déclarer », « affirmer », « dire » - et ces verbes s’appliquent aux mesures immédiates et visibles de la lutte contre les « terroristes » (immédiatement qualifiés comme tels par les responsables politiques et par les médias) ; la « détermination » dans la « lutte par tous les moyens contre le terrorisme » est martelée dans les discours ; l’État s’affirme comme l’instance susceptible de repousser la « barbarie », la « lâcheté » ou les « assassins aveugles ».
Le « plan Vigipirate », créé en 1995, est mentionné de façon très fréquente comme instrument concret de présence de l’État, par les moyens policiers et militaires déployés.
Les discours décrivent - construisent - par ailleurs une relative unanimité partisane.
Sous un gouvernement de droite (celui d’Alain Juppé), les déclarations relatives à l’identification et au rejet de l’ennemi extérieur convergent.
En 1995, Le Monde et Le Figaro proposent chacun un encadré (« Les réactions » et « Le monde politique horrifié ») qui rassemble les propos du Premier ministre, du premier secrétaire du Parti socialiste (Henri Emmanuelli), du secrétaire national du Parti communiste français (Robert Hue), des écologistes, du cardinal Lustiger, des syndicats des transports parisiens.
Aucune dissonance interprétative dans les propos cités, de la droite à la gauche communiste, tous rappellent la « lâcheté » de l’acte, la « nécessaire fermeté de l’État » et - surtout - le fait que « la communauté nationale doit se montrer unie et solidaire ».
Seul le Front national est cité comme marquant sa différence ; le parti pointe ainsi « la dégradation des conditions de sécurité ».
À cette exception notable près, l’ensemble des responsables politiques se retrouve dans ce que le premier secrétaire du Parti socialiste énonce, c’est-à-dire une unité politique attendue face à la violence qui déstabilise la société.
En 1995, il faut noter la mention médiatique de l’appel lancé à la société civile par le ministre de l’Intérieur, J.-L. Debré, qui déclare souhaiter « un rassemblement de tous les citoyens pour lutter contre le terrorisme ».
En 1996, l’État et le gouvernement Juppé ont appris de 1995, les logiques de gestion de la crise sont rodées, et ce sont la fermeté et la légitimité de la lutte contre le terrorisme - « par tous les moyens » selon le président J. Chirac - qui s’imposent comme axe discursif politique et médiatique majeur.
Face à cette unanimité, Libération pose la question suivante : « le consensus politique autour de l’attentat va-t-il durer ? »
Si aucune déclaration contradictoire ne ressort de son discours, le quotidien pointe un « consensus presque sans fausses notes » et « une unité nationale presque retrouvée ».
France-Soir salue le « signe réconfortant » de la « solidarité face aux tueurs » des « politiques [qui] toutes tendances confondues - à l’exception du Front national - ont assuré le gouvernement de leur soutien », tandis que Libération revient sur les accommodements des pouvoirs d’État avec le terrorisme (corse).
Il faut remarquer, enfin, les émotions manifestées par les membres de l’exécutif.
Elles sont notamment décrites par Libération (« Bernard Pons accueille Alain Juppé. [Ils] sont bientôt rejoints par le président de la République. Peu de déclaration. L’émotion, le silence ») ou par Le Figaro (« L’émotion de Jean-Louis Debré »).
En 1996, même retenue.
Les émotions sont montrées dans les médias, par les images des « mines sombres » des responsables politiques, et exprimées par des formules de compassion envers les victimes, mais ces émotions passent surtout par la dénonciation de la « barbarie ».
L’émotion de l’État est donc très maîtrisée et les responsables restent dans le registre de l’autorité, à tel point que l’éditorial de France-Soir se clôt, en décembre 1996, par un reproche adressé à l’exécutif : « manque juste ici un sentiment très partagé cette nuit : la colère ».
Les attentats survenus en 2015 produisent une forme de consensus politique - au moins dans les premiers jours - quant à la réaction de l’exécutif.
Néanmoins, au fil des actes, ce consensus apparaît de plus en plus fragile et de courte durée.
Lors des deux vagues d’attentats de 2015, la violence terroriste est qualifiée successivement d’atteinte à la liberté, comme l’indiquent en une Le Figaro (« La liberté assassinée ») et Aujourd’hui en France (« Ils ne tueront pas la liberté »), puis d’acte guerrier en novembre.
L’attaque terroriste implique une réponse de l’État à la hauteur de l’atteinte, comme le déclare la une du Figaro au lendemain du 13 novembre : « Hollande face au défi de la riposte ».
Quelle que soit la posture choisie par l’État, les médias construisent la représentation de l’action gouvernementale, en exprimant solidarité ou désolidarisation vis-à-vis de celle-ci, directement ou par l’intermédiaire de propos politiques rapportés.
L’injonction médiatique est forte, comme l’atteste le titre « François Hollande face à son 11 septembre » (AeF) : qualifier ainsi l’attaque survenue à Charlie Hebdo suppose une réponse de l’État à la hauteur de celle des États-Unis en 2001.
Mais la question de l’unité nationale et politique derrière F. Hollande préoccupe davantage les médias une fois les terroristes mis « hors d’état de nuire » (LFig).
En effet, rapidement quotidiens et magazines francophones interrogent tous, à des degrés divers, « Le casse-tête de l’union sacrée » (AeF) et évoquent « Une union nationale à géométrie variable » (Lib), « à marche forcée » (Lib), se proposant d’analyser ce qui se passe « derrière l’unité nationale » (LExp).
Les attentats du 13 novembre renforcent ce phénomène et, passées les premières heures des attaques, la question de l’unité nationale ressurgit, produisant d’abord ce que Libération qualifie d’« Union malgré les tentatives de récupération », Le Monde soulignant, lui, « des voix dissonantes chez les politiques ».
Par ailleurs, « Les Républicains réclament des comptes » (AeF) et Le Point observe que « F. Hollande peut retrouver une légitimité ».
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