L'affaire Prado, un crime d'assassinat et de vol, a captivé la France à la fin du XIXe siècle. L'accusé, un homme aux multiples identités, a défrayé la chronique par ses mensonges et la brutalité de ses actes.
Le 28 novembre 1887, un individu se faisant appeler Prado y Ribo est arrêté à Paris pour un vol audacieux commis dans un hôtel. L'enquête révèle qu'il est également l'auteur d'un vol de bijoux commis à Royan quelques mois plus tôt. De nombreux complices sont emprisonnés pour recel. Pendant l'instruction, Eugénie Forestier révèle que Prado a assassiné Marie Aguétant, une fille galante, en janvier 1886.
L'instruction, confiée au juge Guillot, confirme les révélations d'Eugénie Forestier. La Cour d'assises de la Seine juge Prado pour assassinat et ses coaccusés pour complicité par recel. Les débats s'étendent sur neuf audiences. La Cour condamne Prado à la peine de mort et ses coaccusés à des peines de prison. Certaines sont acquittées. L'exécution de Prado a lieu à Paris le 28 décembre.
L'information n'a pu déchirer le voile qui enveloppe le passé de l'accusé Prado. Prado, Linska de Castillon, Mendoza, Haro, Grasset, que sais-je? Tous les noms que son esprit inventif a pu imaginer, l'accusé se les est attribués pour dissimuler son identité. Est-il né au Mexique, dans l'Amérique du Sud, en Espagne? Est-il tombé de haut, sorti de bas? Nul ne le sait.
D'après les indications qu'il a fournies lui-même, il aurait, dès son jeune âge, parcouru le monde à la recherche des aventures, ne possédant comme moyens d'existence que le jeu à la grecque, le vol, le rapt, la débauche. « Si quelqu'un connaissait mon passé, a-t-il dit quelque part, je le tuerais aussitôt! » Que cache donc ce passé sombre, impénétrable? De quelle famille Prado est-il la honte? Encore à cette heure, quand sa tête est l'enjeu de la lutte engagée entre la société et lui, entre le ministère public et son défenseur, pas une voix ne s'élève, pas un cri ne retentit pour implorer la pitié de l'implacable Justice. Accusé Prado, qui donc êtes-vous?
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Mais ne cherchons pas plus longtemps. Votre nom, l'accusation vous le donne : vous êtes l'assassin de Marie Aguétant.
Dans le courant de l'année 1883, l'accusé Prado, sans ressources, incapable de tout travail, frappé par la juridiction correctionnelle espagnole, perdu de dettes et peut-être de crimes, se réfugiait à Paris. Il laissait à Madrid, dans une mansarde, sur un grabat, sa femme, l'une de ses femmes, Dolorès Garcès y Marcilla, dont il avait en peu d'années dissipé la fortune relativement considérable, 150,000 francs environ, au jeu et dans la débauche.
Il espérait se dissimuler dans les replis de la grande capitale et ramasser dans ses bas-fonds des moyens d'existence. Pendant plusieurs mois l'information perd sa trace, mais, au commencement de l'année 1885, elle le trouve installé chez Eugénie Forestier. Les dernières ressources d'Eugénie Forestier furent promptement épuisées. Elle accepta les libéralités d'un banquier américain. Prado mena joyeuse vie, écoutant gaiement le bruit des baisers dans l'alcôve voisine. Au mois de septembre 1885, le banquier part pour l'Amérique. La situation d'Eugénie Forestier change profondément : à l'aisance, au luxe succèdent la gêne d'abord, la misère ensuite.
Si l'on rapproche la déposition de la femme Baurès, propriétaire de l'immeuble occupé, rue Baudin, 11 bis, par Eugénie Forestier et par Prado, les déclarations d'Ibanez et d'Eugénie Forestier et les aveux de Prado lui-même, on peut la dépeindre en traits saisissants. Les vêtements , les bijoux, le linge sont au Mont-de-Piété ; les loyers sont dus; la propriétaire a même, à diverses reprises, fait des prêts, qui ne s'élèvent pas, au total, à moins de quatre cents francs; au gros de l'hiver, Eugénie Forestier n'a pas de manteau, et le 14 janvier 1886, jour du crime, elle emprunte la somme de vingt francs nécessaire au dégagement du manteau. On manque de pain; la propriétaire, par charité, donne de quoi manger. Ce n'est pas seulement la misère, c'est la mendicité. Prado l'a reconnu.
Par quel étrange revirement Prado nous apparaît-il tout à coup, au lendemain du crime, possesseur de sommes relativement considérables et de bijoux? Le vendredi 15 janvier, il montre deux billets de banque de cent francs chacun à Eugénie Forestier et il achète des vêtements neufs. Le samedi, il loue des voitures, prend l'express de Paris à Bordeaux ; puis il voyage et séjourne en Espagne, successivement à Madrid, à Saragosse, à Calatayud. Il donne ou fait engager de nombreux et riches bijoux. Il envoie, vers le 19 ou le 20 janvier, la somme de quatre cent cinquante francs à Ibanez, adresse le 10 février un mandat télégraphique de deux cents francs à Eugénie Forestier, bureau de Boulogne-sur-Mer, et quand celle-ci le rejoint à Bordeaux, elle le trouve nanti d'un millier de francs; il paie d'avance, à l'hôtel des Pyrénées, chambre et pension pour un mois.
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Interrogé sur la provenance de ces sommes d'argent, Prado a fourni des versions différentes. Il allègue d'abord un prêt fait à Barcelone par des amis dont il ne peut indiquer les noms ni les adresses, puis il imagine un vol qu'il aurait commis sur la route d'Irun à Madrid. Enfin, il invoque le jeu dans un cercle, à Paris, rue Richelieu. A l'audience, il écarte le prêt, le vol, le jeu; c'est du produit de sa plume qu'il aurait vécu. Cette dernière allégation est mensongère comme les précédentes : au juge d'instruction, qui lui demandait, à la date du 22 décembre 1887, quels avaient été ses moyens d'existence depuis cinq ou six ans, Prado,a répondu : « Je refuse de m'expliquer sur ce point; il m'est impossible de faire connaître à l'aide de quelles ressources j'ai vécu depuis deux ou trois ans. » Donc l'accusé Prado n'a pas donné et ne peut pas donner d'explication acceptable, et de ce contraste saisissant entre la misère de la veille et la richesse du lendemain, l'accusation déduit un argument redoutable.
Au numéro 52 de la rue Caumartin, une fille galante, Marie Aguétant, occupait un appartement relativement somptueux. Elle appartenait à cette catégorie de femmes entretenues qui apportent autant d'ordre à la gestion de leur fortune que de laisser-aller dans leur conduite, qui thésaurisent et font volontiers étalage de leur fortune et de leurs bijoux. Ce n'était un mystère pour personne que Marie Aguétant était riche et possédait de nombreux et fort beaux bijoux.
Par suite de la nature des occupations de son amant B..., Marie Aguétant avait la libre disposition de son temps, chaque jour, de neuf heures du soir à deux heures du matin. Pendant cet intervalle, elle s'appartenait ou plutôt elle appartenait aux autres. Riche, connue comme telle, accessible aux amants de rencontre, Marie Aguétant était une victime que Prado résolut d'immoler le jour où, par le fait du départ de l'amant d'Eugénie Forestier, toutes les ressources firent défaut.
Il lui suffit d'établir que Prado a courtisé Marie Aguétant et partagé son lit. « Mon petit Américain, mon Petit-Gris, celui des Solitaires, » c'est ainsi que Marie Aguétant désignait Prado ; «mon petit Américain, » par allusion aux immeubles que Prado se vantait de posséder en Amérique ; « mon Petit-Gris, » à cause de la couleur de son costume habituel; « celui des Solitaires, » car un jour il avait promis de remplacer, quand des fonds lui viendraient d'Amérique, par des diamants dits solitaires, les boucles d'oreilles de Marie Aguétant.
L'Américain ou le Petit-Gris, c'est-à-dire Prado, était si bien connu pour ses assiduités parfois importunes auprès de Marie Aguétant et même par ses allures suspectes, que le premier sentiment des personnes appelées lors de la découverte du crime, Jeanne Fontanier, amie de Marie Aguétant, Rosalie Rutschmann, l'ancienne bonne, la dame Parent, couturière habituelle, fut de le désigner comme l'auteur probable, comme le seul auteur possible de l'assassinat.
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On lit en effet dans le procès-verbal du juge d'instruction : « Les témoins nous déclarent que c'est la seule relation de la victime qui puisse être soupçonnée, et leur conviction est que cet homme n'a fait qu'exécuter un projet qu'il méditait depuis longtemps. » Prado nie énergiquement : il n'a jamais connu Marie Aguétant. L'accusation fournit aisément la preuve du contraire. Il est certain, tout d'abord, que Prado a passé une nuit entière chez Marie Aguétant.
Eugénie Forestier raconte que Prado n'a découché qu'une fois, que, inquiète de ne pas le voir revenir, elle est allée le matin chez Ibanez demander des nouvelles. Ibanez admet l'exactitude du fait, mais refuse de préciser la date. Ce ne sont là, sans doute, que des présomptions, mais voici un témoignage décisif. Rosalie Rutschmann, ancienne bonne de Marie Aguétant, reconnaît formellement Prado. Confrontée pour la première fois, le 27 juillet 1888, devant le juge d'instruction, elle s'écrie « sans la moindre hésitation, » ce sont les termes mêmes du procès-verbal, dès qu'elle voit entrer l'accusé : « C'est bien lui que j'ai vu chez Marie Aguétant. »
A l'audience, pressée de questions par le président, elle affirme de la façon la plus positive qu'elle a vu Prado un matin dans le lit de Marie Aguétant. Aucune méprise n'est possible. Elle rappelle, en effet, ce détail : Prado l'a chargée d'aller prévenir, avenue d'Italie, numéro 62, qu'il ne rentrerait pas pour déjeuner. Au numéro 62, on répond que Prado est inconnu. Même réponse au numéro 52. A son retour chez Marie Aguétant, Prado avait quitté la chambre. Une coïncidence remarquable confirmerait, au besoin, la déclaration du témoin.
Rosalie Rutschmann était au service de Marie Aguétant depuis la fin du mois d'octobre jusqu'au 22 ou 23 novembre 1885 ; B..., l'amant en titre de Marie Aguétant, était sous les drapeaux du 19 octobre au 21 novembre, et c'est précisément le 2 novembre qu'Eugénie Forestier a touché à Boulogne-sur-Mer, envoi de son amant d'Amérique, la somme de huit cents francs sur laquelle, d'après ses allégations, Prado a prélevé la somme de cinq cents francs dont une partie a servi à payer les faveurs de Marie Aguétant. Donc il est établi que l'accusé Prado a passé une nuit chez Marie Aguétant à la fin du mois d'octobre ou au commencement du mois de novembre 1885.
N'insistons pas, d'ailleurs ; la seule question, dont la solution importe au procès, est celle-ci : Prado a-t-il pénétré dans l'appartement de Marie Aguétant? En a-t-il connu les dispositions? Savait-il...
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