Le crime de Lurs, un demi-siècle plus tard, n'a toujours pas épuisé son mystère. Dans la nuit du 4 au 5 août 1952, entre Sisteron et Manosque, Sir Jack Drummond, un nutritionniste anglais de 61 ans, sa femme Ann et leur fille, Elizabeth, 10 ans, ont été massacrés sous un mûrier, qui aujourd'hui n'existe plus.
L'enquête commence dans des conditions peu conformes au modèle « scientifique » popularisé par Conan Doyle : le sol est piétiné par les curieux, les traces sont imperceptibles. Cependant, on retrouve vite dans la rivière l'arme du crime : une carabine américaine sommairement bricolée avec un collier d'aluminium et du fil de fer.
Gaston Dominici vivait encore à petits pas, à moitié aveugle, chez sa fille, au village de Montfort, au-dessus de la vallée de la Durance. De là, il pouvait deviner sa ferme, la Grand'Terre, et ruminer le drame. Il s'est finalement éteint à 88 ans, le 4 avril 1965, à l'hospice de Digne. Au cimetière de Peyruis, dans les Alpes-de-Haute-Provence, la famille s'est réunie une dernière fois autour de sa tombe. En tournant le dos à Clovis, le fils renégat, enterré quelques mètres plus loin.
Mais, si on s'attardait un peu, on finirait par sentir sur les pentes du plateau, derrière un rideau d'yeuses, le regard d'un chevrier épiant le drame. Celui du vieux Gaston Dominici, prêt à s'avancer avec son troupeau comme au matin du crime lorsqu'il a étendu une couverture sur le cadavre de la fillette pour le protéger des fourmis qui montaient sur ses joues.
Dès le premier jour, Dominici a cherché à orienter l'enquête. Il a offert son vin aux gendarmes, avec sa tête de bon vieillard de 75 ans, ses pantalons de velours, sa ceinture de flanelle et son chapeau à large bord. Au soir d'une vie laborieuse, ce fils d'une famille italienne avait acquis assez de bien pour être considéré, et n'en était pas peu fier. Il avait élevé ses 9 enfants, vu naître ses 14 ou 15 petits-enfants, il ne savait plus, et cultivait, sous des allures bourrues, un orgueil ombrageux.
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Les Drummond, ce soir-là, ont sorti leurs lits de camp et se sont installés à 150 mètres de la ferme. La Grand'Terre célébrait la fin des moissons ; il y avait, autour du vieux Gaston, ses fils Clovis et Gustave, des parents, des voisins. Mais les Dominici étaient préoccupés : un champ, un peu trop arrosé, menaçait de glisser sur la voie ferrée et la famille s'inquiétait de l'amende si la Micheline du matin était bloquée.
Il y a eu, cette nuit-là, beaucoup d'allées et venues entre la ferme et le champ. Jusque vers 1 heure du matin, lorsque six ou sept coups de feu ont claqué. Un motocycliste, au matin, a découvert les corps. Jack Drummond et Lady Ann avaient été tués de plusieurs balles. Leurs corps avaient été déplacés, leur voiture fouillée, les douilles ramassées. La fillette a, elle, été découverte près d'un bosquet qui domine la Durance, le crâne fracassé. Les gendarmes ont trouvé sous son corps un éclat de bois qui provenait de la crosse d'une carabine.
Le triple crime de Lurs est vite devenu l'affaire Dominici. Surtout lorsqu'on a repêché dans un trou d'eau une vieille carabine américaine à laquelle il manquait un éclat de bois. L'arme ne semblait appartenir à personne, mais lorsque le commissaire Sébeille l'a montrée à Clovis Dominici, le fils aîné a été pris de saisissement et est tombé à genoux.
L'enquête, cependant, n'avançait guère. Le commissaire s'est toujours méfié du vieux Dominici, qui alternait les ruses, les mensonges et les colères. En novembre 1953, le commissaire obtient les aveux des fils : Clovis assure avoir entendu son père crier en patois : "C'est moi qui ai fait péter les trois Anglais et je peux en faire péter d'autres..." Le lendemain, Gaston avoue à son tour : "C'est un accident, ils m'ont attaqué, je les ai tués tous les trois." Mais il suggère bientôt que la carabine appartenait à Gustave, et qu'il s'est sacrifié pour ses petits-enfants. Puis il raconte, avant de se rétracter, qu'il a commis "un péché d'amour" avec la dame anglaise, et que son mari les a surpris...
Aux assises de Digne, en novembre 1954, la salle est pleine et les débats sont houleux. Jean Giono et Armand Salacrou sont venus écouter la famille Dominici faire bloc autour de Gaston. Yvette et Gustave reviennent sur leurs déclarations, seul Clovis tient bon, mais le procès se perd : tous ont dissimulé quelque chose, refusé des évidences, multiplié les revirements. Gaston, dans son box, regarde ses enfants se déchirer, joue tantôt au sourd, tantôt au malin, mais rappelle à l'ordre Gustave quand il le trouve un peu mou.
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Il est condamné à mort le 28 novembre 1954. Pour que nul ne l'ignore, et contre l'habitude, le président tient à lire ce qui était alors l'article 12 du code pénal : "Tout condamné à mort aura la tête tranchée." A la sortie du palais, le vieux, entre deux gendarmes, trouve sa dernière réplique : "Nous partons pour l'île d'Elbe."
Le condamné est effectivement trop âgé pour être guillotiné. Gaston est gracié par le président de Gaulle le 13 juillet 1960, mais ce n'est plus qu'un vieillard impotent.
Quand il meurt, Clovis est déjà enterré, Gustave et Yvette se sont séparés, Roger Perrin a quitté la région, la Grand'Terre est vendue.
| Nom | Rôle |
|---|---|
| Sir Jack Drummond | Victime |
| Lady Ann Drummond | Victime |
| Elizabeth Drummond | Victime |
| Gaston Dominici | Accusé |
| Clovis Dominici | Fils de Gaston |
| Gustave Dominici | Fils de Gaston |
| Yvette Dominici | Belle-fille de Gaston |
| Commissaire Sébeille | Enquêteur |
L'énigme, irrésolue avec les moyens habituels de l'investigation, a généré une amplification allégorique qui transforma très vite en types sociaux, en figures historiques les acteurs de l'évènement, élevant celui-ci au rang d'une fable de large résonance. Entre les campeurs improvisés, vacanciers libres de leurs mouvements, attachés à satisfaire des goûts éclectiques, y compris ceux qu'expriment leur fille, et des paysans « traditionnels », fixés sur leur terre, leur Grand'Terre, entre Lord Drummond, distingué biochimiste, anobli pour sa participation à l'effort de guerre, et Gaston Dominici, fils naturel d'une servante, berger dont la vie s'est déroulée toute entière dans trois fermes de son canton, l'opposition est si évidente qu'elle suggère aussitôt le contraste de deux formes de vie, de deux systèmes de valeurs et, surtout, de deux époques de l'Histoire radicalement discontinues. Le crime dramatise cette coupure.
Le procès de Gaston Dominici s'ouvre le 17 novembre 1954, il durera douze jours. Il ne résout pas l'énigme, seul le sens historique de l'évènement s'y déploie. Mais lire l'assassinat des Drummond comme l'acte désespéré d'un groupe social qui va disparaître - les « paysans » que le vieux Dominici incarne - suppose que l'accusé soit minutieusement construit comme le « dernier de sa race », the last of the race, selon le topos, littéraire puis savant, qui s'invente dans la deuxième moitié du xviiie siècle, entre la Grande-Bretagne et la France.
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Que l'énigme criminelle de Lurs ait été confusément reçue comme un événement de portée historique est conforté par la présence à Digne, dans l'enceinte de la cour d'assises, de quelques interprètes de haut vol - Giono, Salacrou et autres chroniqueurs de talent représentant les grands journaux et les revues qui comptent -, par les commentaires qui seront ensuite proposés, dont celui de Roland Barthes ou celui, filmé, d'Orson Welles, et, surtout, par l'intensité passionnelle des débats.
Le vieux berger, condamné à mort en 1954 pour le meurtre de la famille Drummond dans les Alpes de Haute-Provence, a été gracié en 1960 et s'est éteint cinq ans plus tard. Avec une part de son mystère.
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