Le 7 novembre 1917, le parti socialiste maximaliste dit “bolchevik”, dirigé par Lénine, s’empare du pouvoir en Russie. C’en est fini de la Triple Entente qui unissait contre les empires centraux la France et l’Angleterre à la Russie des tzars.
Sur le front occidental, l’issue de la guerre, en cette quatrième année du conflit, est plus incertaine que jamais. Las d’une tuerie qui paraît incapable d’emporter la décision, des soldats se sont mutinés. Le moral est mauvais, la faculté de résistance à l’envahisseur amoindrie.
Or, voici que l’armée russe, travaillée par une propagande systématiquement défaitiste, lève la crosse en l’air, assassine ses officiers, et se débande, laissant le champ libre aux armées allemandes qui s’enfoncent jusqu’au-delà de Kiev et de Rostov. Le front oriental disparaît, ou plus exactement recule soudain de plusieurs centaines de kilomètres.
Inutile de dire que cela ne fait pas l’affaire des Occidentaux. À la vérité, ils considèrent la révolution bolcheviste comme un épisode momentané, un accès de délire, une crise d’épilepsie qui très vite passera. À l’Est, les peuples jusque là prisonniers de l’empire tzariste ne voient pas du tout les choses de cette façon.
Ce qu’ils constatent, c’est que le dominateur est pour le moment réduit à l’impuissance, en proie à un bouillonnement dont il faut profiter au plus vite. Les premiers à faire sécession sont les Finlandais. Dès le 5 décembre, moins d’un mois après la révolution d'”octobre” - en raison du décalage entre les calendriers julien et grégorien -, ils proclament leur indépendance.
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Du fait des circonstances différentes dans lesquelles ils sont placés - les communistes ont essayé d’installer le pouvoir des Soviets à Tallinn, et depuis le 18 février 1918 les troupes allemandes ont envahi le pays cependant que les colons germano-baltes lèvent leur propre armée, la Landeswehr - les Estoniens ne sont en mesure d’imiter l’exemple finlandais que le 24 février suivant.
Débordés par les événements et décidés à lâcher du lest momentanément pour consolider leur pouvoir encore très fragile, les Bolcheviks consentent à signer avec l’Allemagne, le 3 mars, le traité de Brest-Litovsk. Faute de pouvoir s’imposer dans l’immédiat, ils font la part du feu.
Ils abandonnent à l’ennemi d’hier les territoires qu’ils ne peuvent pas contrôler, persuadés que, de toute manière, la révolution va s’étendre à l’univers entier et qu’ils ne tarderont donc pas à revenir là d’où ils ont dû s’en aller provisoirement. Tel est le cas notamment de la Finlande et de l’Estonie, dont les Soviets reconnaissent expressément l’indépendance.
Mais la situation n’est pas identique dans l’un et l’autre de ces pays. La Finlande avait déjà une existence en tant que Grand Duché, qui n’était en principe lié à la Russie qu’en la personne du tzar. Elle avait une tradition de large autonomie, sinon d’indépendance, que n’avait pas l’Estonie.
Elle possédait sa diète, ses tribunaux, son droit, ses institutions. Les nationalistes y étaient très fortement organisés. La présence des armées allemandes n’avait pas non plus le même sens.
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En Finlande, elle visait à aider les nationalistes à se libérer du joug étranger, et c’est effectivement ce qu’il advint. Elles quittèrent les lieux sans trop de réticence après que Mannerheim eut infligé aux Rouges, avec leur aide, en avril 1918, une défaite décisive près de Tampere.
En Estonie, au contraire, elles combattent aussi bien les nationalistes que les Rouges, car ce que veut le gouvernement de Berlin c’est maintenir sa tutelle sur le pays, grâce à la présence des “barons baltes”. Autant il se contente d’espérer une influence en Finlande, autant il entend faire main basse sur l’Estonie et étendre jusque là, non point seulement son influence, mais sa présence effective.
Il voit donc d’un très mauvais oeil la prétention des Estoniens à former désormais un État souverain. C’est, du reste, ce qui explique que, sitôt le front oriental entré en déliquescence, il a poussé ses armées partout où les Russes lâchaient prise, au risque de distendre ses communications.
Face à une Finlande qui doit sa libération à une alliance militaire avec l’Allemagne et dont la diète ne trouve rien de plus pressé que de proposer la couronne grand-ducale à un prince allemand, le duc Friedrich-Karl de Hesse, l’attitude de la France au cours de l’année 1918 est, sinon résolument hostile, du moins extrêmement réservée, même lorsque Mannerheim, ancien officier tzariste, remplace comme régent le très russophobe Pehr Evind Svinhufvud.
D’ailleurs, Paris croit toujours au rétablissement de l’empire des tzars et ne veut donc compromettre aucune des chances de renouer le plus vite possible la Triple Entente. En vérité, il considère même que cette alliance existe toujours et que ce qui se passe alors à l’Est n’est que bouleversement temporaire.
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L’instauration de la dictature du prolétariat par la constitution du 10 juillet, l’attentat de Fanny Kaplan contre Lénine qui est grièvement blessé, puis la vague de terreur qui s’ensuit avec la création par Dzerjinski d’une police politique impitoyable, la Tchéka, lui paraissent les signes certains d’un prochain effondrement.
L’armistice du 11 novembre 1918 ne met fin aux combats qu’à l’Ouest. À l’autre bout de l’Europe, en revanche, ils se poursuivent avec d’autant plus d’énergie qu’en dépit des promesses passées à la hâte à Brest-Litovsk, les Bolcheviks, ayant récupéré Pskov, menacent maintenant Narva, ville frontière estonienne.
Les quelques agitateurs communistes qui s’y trouvent s’empressent de proclamer la république soviétique sous le nom de “Commune ouvrière d’Estlandia”. Cette triste commune qui ne doit son existence qu’à la félonie et que dirigent quelques fanatiques comme Jaan Kreuks, Viktor Kingissepp, Jaan Anvelt et Hans Pöögelmann, ne durera pas six semaines.
Devant l’avance des Rouges, le gouvernement provisoire estonien se tourne vers la France. Notre ministre à Stockholm, Louis Delavaud, télégraphie à Clémenceau, le 29 novembre, une demande urgente d’armes et de munitions qui vient de lui parvenir, et signale que les Rouges assiègent Narva.
Le 1er décembre, il écrit à Stephen Pichon, à nouveau ministre des Affaires étrangères depuis novembre 1917, que “trois délégués estoniens sont arrivés en Suède pour appeler les Alliés au secours de leur pays”. II ne s’agit plus seulement d’armes et de cartouches, mais de troupes.
Ces délégués réclament le renfort immédiat d’unités anglo-françaises pour y remplacer les Allemands, ainsi que l’envoi dans les eaux estoniennes d’une force navale. La demande est d’autant plus pressante que les Bolcheviks ont occupé l’avant-veille le port de Narva grâce à la complicité des communistes d'”Estlandia”.
“Les Estoniens sont décidés à se battre, précise Delavaud, mais ils manquent presque absolument d’artillerie”. Les Anglais ont promis de dépêcher immédiatement des bâtiments de guerre légers avec des cargaisons d’armes et de munitions.
À la même date, le représentant officieux de l’Estonie à Paris, Kaarel Robert Pusta, qui vient de s’installer au 7 rue de l’Alboni, adresse à Clémenceau une note dans le même sens. Si la France n’aide pas tout de suite son pays, il sera écrasé faute des moyens indispensables à la sauvegarde de son indépendance.
“Et il sera bolchevisé”, ajoute le rusé diplomate qui sait bien que la contagion bolcheviste est la hantise du chef du gouvernement français. Pusta, qui sait aussi que Clémenceau mesure les gouvernements de l’Europe au degré d’hostilité qu’ils manifestent à l’Allemagne, fait remarquer que la milice nationale estonienne, le Kaitseliit (mot à mot, la “ligue de défense”) “mène la vie dure aux troupes allemandes”.
Malheureusement, ces dernières, dans leur fureur d’avoir à quitter la région, déménagent littéralement tout ce qu’elles peuvent emporter d’Estonie. Malgré l’accord passé le 19 novembre précédent entre le gouvernement provisoire et le représentant général de l’Allemagne dans les provinces baltiques, M. Winnig, elles la dévalisent sans la moindre retenue. C’est une véritable mise à sac.
D’une façon générale, les militaires allemands continuent d’estimer que ce pays doit rester le leur. Malgré cette habile argumentation, qui n’est du reste que le reflet de la stricte vérité, la France est trop occupée ailleurs et en même temps trop soucieuse de ne pas gêner ses alliés Russes blancs, pour accéder aux demandes pathétiques de ce petit peuple à l’existence indépendante duquel elle ne croit manifestement pas à cette date.
Le résultat est que c’est l’Angleterre qui prend en charge le destin des Estoniens, trop heureuse d’occuper la place laissée vacante par son alliée défaillante. Le 12 décembre, une escadre anglaise commandée par l’amiral Sinclair jette l’ancre dans le port de Tallinn.
Elle se joint aussitôt aux opérations de liquidation des Bolcheviks que la toute jeune armée nationale estonienne mène ardemment, mais sans moyens modernes, avec le concours des volontaires danois et finlandais. Le 15 décembre, Delavaud s’adresse cette fois à Pichon : “Les délégués de l’Estonie, MM. F. Kull et J. L. Goldarbeiter, me signalent presque chaque jour la terrible situation où se trouve le pays, attaqué par les Bolcheviks avec une énergie croissante et en partie occupé par les troupes allemandes”.
Les dires de notre ministre plénipotentiaire à Stockholm sont confirmés deux jours plus tard par Lord Balfour en personne, qui informe Clémenceau de la gravité de la situation. Il remarque que les Estoniens manquent cruellement d’armes et n’ont à leur disposition que quelques vieux canons russes reçus de Finlande, cependant que les Allemands ont systématiquement emporté ou détruit tout le matériel de guerre pris aux Russes ou qu’ils avaient amené.
Or, à la date du 17 décembre, les Bolcheviks ont atteint Rakvere et ne sont plus qu’à trente-cinq kilomètres de Tartu. Refusant de tenir compte des faits, la France fait la sourde oreille. Elle préfère laisser faire son alliée anglaise qui a dans cette région maritime du Nord les mains beaucoup plus libres qu’elle.
Tant de tâches l’accaparent au lendemain d’un armistice qui vient seulement de mettre fin à cinq années d’une effroyable boucherie sur son sol, qu’elle ne se sent pas disposée à prêter main forte à ce petit peuple, encore inconnu d’elle hier, en quelque sorte surgi du néant à la faveur d’événements inouïs.
Le gouvernement français est tout simplement dépassé par l’ampleur et le nombre des revendications de toutes natures, souvent contradictoires entre elles, qu’élèvent à présent ses alliés et associés. Le résultat de cette cacophonie est que, ne sachant plus où donner de la tête, accablée par ses propres blessures, la France ne parvient pas à dominer comme elle le souhaiterait une situation extraordinairement mouvante et chaotique.
On le voit bien dans ce qu’il faut appeler “l’affaire de la belligérance”. Le 18 février 1919, Kaarel Robert Pusta adresse à Pichon une note aux termes de laquelle il sollicite la reconnaissance de son pays comme nation belligérante.
Cette reconnaissance, différente et indépendante de la reconnaissance de jure, donnerait à l’Estonie la possibilité d’obtenir plus facilement une aide de pays neutres comme la Suède ou la Suisse. Cela permettrait à l’armée estonienne d’acheter à crédit les fournitures et les équipements qui lui font tant défaut.
En outre, reconnue en principe au traité de Brest-Litovsk et au traité complémentaire de Berlin, l’Estonie ne peut être considérée sans mauvaise foi par les révolutionnaires russes comme une province rebelle, et ses soldats comme des francs-tireurs. Une reconnaissance de sa belligérance donnerait aux combattants estoniens la protection des lois de droit international, applicables en temps de guerre contre les massacres de prisonniers qui ont eu lieu à de nombreuses reprises.
Au surplus, avec son habileté coutumière, Pusta fait observer que le gouvernement provisoire constitué par Konstantin Päts en août 1918 s’apprête à revêtir la forme d’un véritable gouvernement démocratique, issu de la volonté populaire et du suffrage universel, ce qu’il deviendra, en effet, le 24 février 1919.
Ce que Pusta ne dit pas, mais que l’on devine en filigrane dans ses propos, c’est que cette reconnaissance de son pays comme nation belligérante lui vaudrait aussi de s’asseoir à la table des vainqueurs et donc d’y pouvoir faire entendre sa voix. Malheureusement, Paris ne partage pas ce point de vue.
Pichon rétorque qu’il n’y a pas juridiquement belligérance parce qu’il n’y a pas eu de déclaration de guerre ni de la part de l’attaquant bolcheviste ou allemand, ni de celle de l’attaqué estonien. Par cette argutie assez misérable, il croit couper court à l’affaire quand précisément sur le plan militaire un retournement est en train de s’opérer.
Laidoner commence à refouler les Bolcheviks avec les armes et les munitions fournies par l’escadre anglaise. Saisissant l’occasion que lui offre cette participation directe des Russes anti-bolcheviks à l’offensive, le gouvernement de Tallinn propose à ces derniers de reconnaître officiellement l’indépendance de l’Estonie et les assure qu’ils n’auront pas affaire à des ingrats.
Malgré le désir de coopération qu’ils manifestent, les Russes blancs ne sont pas encore prêts à faire une croix sur ce qu’ils regardent comme une partie d’un empire “un et indivisible”. En agissant comme Poska le leur demande expressément, ils auraient l’impression de se renier et de trahir la cause sacrée qu’ils défendent.
Leur attitude consiste à reporter à la signature du traité de paix la question de la sécession de territoires comme les États baltes. Ils ne veulent pour le moment rien sacrifier de l’empire dont ils jugent qu’ils ont la garde.
Dans tout cela, il faut dire que ses craintes se trouvent soudain renforcées lorsqu’en avril 1919, coup sur coup, les électeurs finlandais et estoniens, comme s’ils s’étaient donné le mot, envoient à la diète une masse de députés socialistes.
Dans l’un et l’autre cas, s’ils sont les plus nombreux, ils restent toutefois arithmétiquement minoritaires, en sorte que les gouvernements issus de ces élections législatives restent quand même entre les mains des agrariens et des partis bourgeois.
Il n’en demeure pas moins que les hommes politiques qui gouvernent à Paris s’inquiètent d’une poussée de fièvre “gauchiste” dont ils se demandent si elle ne prépare pas un coup de force et l’avènement de la révolution, comme c’est justement le cas au même moment en plusieurs points de l’Europe, notamment en Allemagne et en Hongrie.
En même temps, il demande à Louis Delavaud d'”expédier un informateur à Libau et à Reval” afin qu’il lui soit rapidement rendu compte de la situation.
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