Quatre-vingts ans après le Débarquement des troupes alliées en Normandie, les munitions non explosées (UXO), qualifiées de "duds" dans le jargon pyrotechnique, continuent de poser un risque majeur pour l’environnement et la sécurité publique.
Ces innombrables ratés ont heureusement évité la perte de vies humaines et des ruines supplémentaires pendant les guerres. Mais aujourd’hui, ils continuent à mettre en danger les populations civiles et les démineurs et à polluer les sols, les eaux superficielles, souterraines et marines.
L’opération Overlord se transforme en opération Overdose. 15% des munitions tirées, mouillées ou larguées pendant la Deuxième Guerre mondiale n’ont pas explosé. Leur découverte et leur neutralisation s’étireront sur plusieurs siècles. Dans l’attente, elles constituent un risque majeur pour l’environnement et pour la sécurité publique.
En Allemagne, les experts en déminage sont réalistes et considèrent que “jamais ne viendra le temps de la dernière bombe”. Les masses explosives et incendiaires utilisées par les belligérants de la dernière Guerre mondiale étaient la penthrite, la thermite, le magnésium, le phosphore, le pétrole, le TNT, le naphtalène, les huiles inflammables, le RDX (Royal Demolition eXplosive) connu sous le nom évocateur de cyclonite.
Les inondations, les coulées de boue, l’érosion des falaises, les vagues de submersion vont remettre en mouvement l’armée des obus oubliés. Les cours d’eau en mal d’eau vont de plus en plus remettre au jour les déchets de guerre lessivés.
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Découverte Inattendue
Mise à jour du 5 sept. 2024 : De l’utilité des sangliers : ils ont mis au jour à Burcy à une cinquantaine de kilomètres au sud de Caen, dans l’allée menant au château du Coisel, un stock de 500 obus fumigènes éclairants, toxiques et explosifs abandonné par les troupes alliées après la reconquête de la Normandie en 1944. La mise en sécurité a été accomplie le 20 août par les démineurs venus de la région de Caen.
Risques en Mer
A terre, les dynamiteries, les usines d’armement et les usines Seveso mettant en œuvre des matières susceptibles de destruction massive sont hyperprotégées par tous les moyens disponibles y compris la rétention abusive d’information pour s’opposer aux risques de malveillance et de terrorisme. La porte est fermée. En mer, la porte est souvent ouverte et les épaves ne font pas toutes l’objet d’un arrêté interdisant la plongée sous-marine et l’exploration.
Lorsqu’ils existent, les distances de sécurité entre les plongeurs sous-marins et l’épave sont très variables voire inexistantes. Au moins 2 épaves contenant des munitions font même l’objet de fiches du Département des Recherches Archéologiques Subaquatiques et Sous-marines (DRASSM) et de la région Normandie facilitant leur exploration.
Exemples d'Épaves Dangereuses
Plusieurs épaves dans la région présentent un risque significatif en raison de la présence de munitions non explosées :
- HMS Capel: Frégate de 88,21 m de long construite à Boston aux Etats-Unis d’Amérique, lancée en avril 1943 et transférée à la Royal Navy en juin de la même année. Touchée par une torpille tirée par le sous-marin allemand U-486 le 26 décembre 1944, elle coule au large de Cherbourg, à une vingtaine de kilomètres de l’actuel site atomique de la Hague. 80 hommes périssent en mer. Les survivants sont récupérés par un Motor Torpedo Boat (MTB, vedettes-torpilleurs).
- La Fidèle: Gabare de la Marine nationale française de 43 mètres de long, construite par les Ateliers et chantiers de la Manche à Dieppe, entrée en service actif en 1969. Le 30 avril 1997, lors d’une opération d’immersion de 1440 grenades sous-marines espagnoles de type Laguna déclassées au large du Cap Lévi au-dessus d’une décharge historique de munitions, une explosion se produit et par contagion, des grenades encore stockées à bord explosent. Selon les informations recueillies par Robin des Bois, elles étaient particulièrement défectueuses et dangereuses à manipuler. Elles provenaient du site pyrotechnique du Crotoy en baie de Somme ouvert depuis 1948. La fermeture définitive du site du Crotoy a été ordonnée fin 1996 après que des destructions en chaîne avaient détruit tous les bâtiments, tué plusieurs phoques et “perturbé” l’ensemble des munitions en attente de destruction. Cf. “Cherbourg, naufrage de La Fidèle“ (1er mai 1997) et La Flèche n° 33 page 13. La Fidèle coule en quelques minutes faisant 5 morts (dont 3 disparus) et 17 blessés.
- LST 523: Landing Ship Tank de l’US Navy de 98 mètres, construit dans l’Indiana aux Etats-Unis d’Amérique et mis en service en 1944. Ce type de chaland, ou péniche de débarquement, permettait le transport de troupes, de véhicules, de matériels et d’équipements lourds et leur débarquement sur les plages. Le 19 juin 1944, alors qu’il transporte des chars Sherman, des jeeps et des munitions et au moins 210 hommes dont des médecins, il est pris dans le mauvais temps. Pendant qu’il manœuvre en attendant une accalmie, il heurte une mine allemande qui par contagion provoque l’explosion d’une partie de sa cargaison comprenant 15 tonnes de dynamite. Les tentatives de récupération du matériel de guerre fin juin 1944 par l’US Navy échouent et “de ce fait, presque l’entièreté de l’artillerie demeure dans l’épave” indique la fiche de présentation du LST 523 publiée par le DRASSM avec le soutien de la région Normandie.
- Lawford: Destroyer d’escorte construit à Boston pour l’US Navy, 88,24 m de long, lancé en 1943 et transféré à la Royal Navy pour devenir une frégate. Poste de commandement embarqué de l’opération Overlord, il est la cible de la contre-offensive aérienne allemande. Victime d’un tir de Junkers 88, il coule à l’aube du 8 juin 1944. 37 hommes périssent. Le 25 octobre 2016, le préfet maritime de la Manche et de la Mer du Nord prend un premier arrêté interdisant la navigation, le stationnement et le mouillage des navires, engins et embarcations ainsi que la pêche et la plongée sous-marine aux abords du Lawford en raison de la présence de munitions. Le Groupe des Plongeurs Démineurs estime que 83 mortiers et 50 caisses de munitions sont dans les cales. Des premières opérations de retrait et pétadage de munitions auraient été menées. Les rapports d’intervention du Groupe des Plongeurs Démineurs ne sont pas rendus publics. Le 14 décembre 2021, considérant que “des engins explosifs historiques demeurent à l’intérieur de l’épave et ne peuvent être neutralisés“, le préfet maritime émet un nouvel arrêté préfectoral. Sa portée est beaucoup plus réduite que le premier et seule la plongée sous-marine est interdite à l’intérieur de l’épave. Cela n’empêche pas le DRASSM et le région Normandie d’envoyer le plongeur-amateur sur le champ de bataille en fournissant une fiche détaillée avec les coordonnées GPS de l’épave, en indiquant là-aussi dans un encadré intitulé “Je plonge responsable” qu’il faut signaler la présence d’engins explosifs dangereux au CROSS Jobourg.
- Magic : Dragueur de mine anglais de 67,45 m de long construit à l’origine pour l’US Navy à Savannah en Géorgie (USA), il est lancé en 1943. Il coule le 6 juillet 1944 touché par une torpille humaine “Neger” allemande dite également torpille montée (cf. plus loin, au large de Ouistreham, mercredi 20 et jeudi 21 novembre 2019). 26 hommes périssent. Le Cato venu repêcher des rescapés sera lui aussi coulé. Une opération de déminage fin 2019 a permis l’extraction, le déplacement et le pétardage de 28 obus d’artillerie relargués par le Magic.
Autres Exemples de Navires Coulés
- Niobé: Cargo minéralier français de 79,3 m de long construit en 1920 à Blyth en Angleterre, exploité par la Société Navale Caennaise, il est réquisitionné en mai 1940 pour le transport de vivres et de munitions. Le 10 juin 1940, le Niobé est au Havre. Il quitte le port le 11 au matin surchargé de civils. Il est rapidement attaqué par l’aviation allemande et touché par 3 bombes. 11 rescapés sont récupérés par le Cotentin. L’épave du Niobé.
- LCF (Landing Craft Flak): Cette barge anglaise “Flak” a été coulée le 26 août 1944 face à Fécamp qui sera libéré le 2 septembre. Les LCF étaient armées de deux canons Bofors de 40 mm et de deux canons Hispano 20 mm ou de deux fusils mitrailleurs Lewis doubles. Elles pouvaient transporter des canons et les débarquer sur les plages.
- Cérons: Cargo français d’une longueur de 65,84 m construit au Trait en Seine Inférieure et lancé en 1923, il est réquisitionné en 1939 et devient patrouilleur auxiliaire après quelques aménagements, son armement avec des canons et des mitrailleuses et une couche de peinture grise. Le 12 juin 1940, alors qu’il vient concourir à l’évacuation de troupes françaises et anglaises encerclées par les allemands à Saint-Valéry-en-Caux, il s’approche de la plage pour mettre à l’eau des canots qui effectuent des rotations. Il s’avance trop et s’échoue. 300 hommes sont évacués vers un autre navire. Le Cérons continue de se défendre mais il est une cible facile pour l’artillerie allemande postée en haut des falaises. Un obus fini par faire péter des grenades sous-marines présentes à bord. Le Cérons est déchiqueté.
- UJ 1404: Cet ex-bateau de pêche a été lancé le 6 novembre 1936. D’une longueur de 54,1m, il a été construit par le chantier Norderwerft Köser & Mayer de Hambourg. Son port d’attache était Cuxhaven. Sous le nom d’UJ 128, il a réussi l’exploit en 1940 de remorquer un sous-marin anglais en avarie dans le détroit du Kattegat jusqu’au port de Frederikshavn. Rebaptisé UJ 1404, il est chargé en compagnie de 6 ex-baleiniers qui ont troqué les harpons contre des canons d’escorter les convois de ravitaillement allemands et de surveiller les abords des bases sous-marines. Il est basé à Lorient. Affublé du statut pompeux de chasseur de sous-marins, l’UJ 1404 est plus un harceleur de sous-marins qu’un chasseur. Moitié espion, moitié trublion, il mouille des grenades sous-marines sur les trajectoires supposées des sous-marins anglais. Il a été coulé le 19 août 1942 lors de l’opération Jubilee. Sa présence sur ce théâtre de guerre est inexpliquée. 26 obus et 3 grenades anti-sous-marines extraits de sa cargaison ont été pétardés le 8 et 9 mars 2022.
- Sperrbrecher 178: Cargo allemand de 70,9 m de long, construit à Kiel en Allemagne, lancé en 1925, réquisitionné par la Kriegsmarine en 1942, il devient le Sperrbrecher 178, un démineur équipé d’une grosse bobine de cuivre qui grâce à son champ magnétique faisait sauter les mines magnétiques de fond par anticipation (avant le passage du navire) et d’un bruiteur anti-mines acoustiques. Le convoi auquel il appartient, parti de Boulogne-sur-Mer et se rendant à Royan pour protéger des U-Boot, est attaqué le 12 décembre 1942 par la flotte anglaise. Malgré des prélèvements de ferrailleurs ou de collectionneurs, et, on peut l’espérer, de démineurs, il reste près de la soute à munitions des caisses d’obus et des obus en vrac. Le pétardage creuse un cratère sous-marin, met en suspension un mélange turbide de sédiments et de résidus d’explosion et disperse des macrodéchets métalliques.
- Yatagan: Contre-torpilleur français de 56,66 m de long construit à Nantes et lancé en 1900, il est victime d’un accident maritime. Le vapeur anglais Teviot transporte des chevaux pour les troupes anglaises engagées sur le front de la Première Guerre mondiale. Il se dirige vers Dieppe. Il rentre en collision avec le Yatagan dans la nuit du 2 au 3 décembre 1916. Malgré le brouillard, presque tout l’équipage composé de 70 hommes est récupéré. L’épave est localisée après la croche du chalut d’un bateau de pêche dieppois en 1999.
Impact Environnemental du Pétardage
Les trous de bombes dans les fonds marins dévastent la biodiversité. Les organismes benthiques fixés et les crustacés sont sacrifiés. La Convention OSPAR sur la protection de l’Atlantique du Nord-Est, à laquelle Robin des Bois est observateur, rapporte dans son document de synthèse sur les munitions immergées (cf. p. 22) que des marsouins ont été tués dans un rayon de 4 km autour des bombes pétardées et ont subi une détérioration permanente de l’ouïe dans un rayon de 30 km.
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En France, l’instruction permanente de septembre 2010 relative à la “Sécurité des chantiers de pétardement [ou pétardage] sous-marin” prévoit que “des dispositions spécifiques doivent être cherchées afin de réduire l’impact d’une explosion sur l’environnement, notamment la faune et la flore“. Le document conjoint du ministère de la Défense et de l’Agence des aires marines protégées publié en janvier 2014 mentionne les pressions physiques que les ondes de choc de l’explosion font subir à “tout animal marin”. Elles peuvent aller jusqu’à provoquer une mortalité immédiate ou différée ou une altération du comportement.
Pour diminuer la mortalité et le saccage dans les fonds marins, la Marine nationale effectue dans certains cas des pétardages “sous fût” : les bombes, obus ou mines à détruire sont reliés à un flotteur en surface et la déflagration a lieu dans la colonne d’eau. Pour réduire la mortalité des poissons et des mammifères marins, le GPD peut aussi procéder à un effarouchement acoustique graduel qui est supposé les faire fuir. Il n’est...
L'Attrait Touristique et la Sécurité Publique
Partout dans le monde, ces fameux hotspots de plongée sous-marine participent à l’attraction touristique au mépris de la sécurité publique. Ils peuvent ainsi explorer les restes de l'Empire Broadsword. Au fond de la Manche s'ajoutent les bateaux torpillés et ceux, hors d'usage, coulés pour servir de brise-lames.
Nettoyage et Découvertes
Dès l'hiver 1944, le nettoyage des cinq plages du Débarquement débutent. Quelques-uns comme Gabriel Serra commencent à conserver des pièces. Il a remonté, couverts de vase, remorque de char, torpilles allemandes, mitraillettes, sextant, antenne de réception de radar... mais aussi de nombreux objets de la vie quotidienne comme des bouteilles de bière, vêtements, brosse à dent ou baignoire. Dans un char étaient conservés les chaussures et autres objets appartenant au pilote John Glass.
En s'intéressant à ces navires, "les ferrailleurs ont permis d’identifier les épaves. Ce qui n'était pas évident car une fois ferraillées, elles ne ressemblent plus à grand-chose, alors que celles de 14-18, plus au large, sont belles à visiter", explique Jean-Luc Marchais à Courseulles-sur-Mer. Le club Caen Plongée s'intéresse ensuite aux épaves, avant de poursuivre cet inventaire avec la Drassm.
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Car le temps presse. "C'est important d’étudier ce patrimoine maintenant, prévient l'archéologue Cécile Sauvage.
Incidents Récents à Ouistreham
Des incidents récents à Ouistreham mettent en lumière les risques persistants liés aux munitions de guerre :
- Le 16 octobre 2018, des munitions ont été découvertes dans les bagages d'un passager à la gare maritime de Ouistreham. Les démineurs sont intervenus et deux Anglais ont été interpellés pour détention de matériel de guerre.
- Le 27 septembre 2017, un incident similaire s'était déjà produit.
Le Jugement d'un Collectionneur
Un Anglais qui avait tenté d’embarquer à bord d'un ferry avec deux obus de la seconde guerre mondiale a comparu devant le tribunal de Caen (Calvados). Poursuivi pour acquisition, détention et transport illégal de matériel de guerre, le brocanteur s’apprêtait à revendre ses armes de l’autre côté de la Manche. Suite à leur découverte par les douaniers, la gare maritime avait été entièrement évacuée. Le tribunal condamne l’antiquaire à 1.000 euros d’amende dont 500 euros avec sursis. Il devra également verser 1.250 euros de dommages et intérêts à la compagne Brittany Ferries.
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