Le premier procès du flashball s'est tenu à Nantes les 6 et 7 mars. Il s'agissait du procès d'un policier, et avec lui, d'une arme aux effets potentiellement dévastateurs. En novembre 2007, Pierre, 16 ans, est gravement blessé lors d'une manifestation. Deux ans plus tard, Joachim, à Montreuil, se fait lui aussi tirer dessus. L'un et l'autre perdent la vue d'un œil.
Tous deux ont été la cible d'un tir de flashball, cette arme aux effets potentiellement dévastateurs dont l'usage s'est répandu en France à partir de 1995 sous l'impulsion de Claude Guéant, alors directeur général de la police nationale. Grièvement blessés, ils gardent l'un et l'autre les marques de la violence subie.
En novembre 2007, Pierre manifeste à Nantes contre la loi sur les universités quand il est touché au visage. Il a 16 ans et devient quasiment aveugle du côté droit. Le 27 novembre 2007, à Nantes, le mouvement lycéen et étudiant dure depuis plusieurs semaines.
C'est un mouvement assez vivace, avec l'université et les lycées du centre-ville bloqués, c'est un mouvement contre la loi LRU de privatisation des universités pour défendre notre droit à l'éducation. Au même moment, il y a des émeutes à Villiers-le-Bel. Ce jour-là, on part en manifestation, une grosse manifestation de quelques milliers de lycéens et d'étudiants.
On se dirige vers le rectorat, lieu traditionnel de manifestations à Nantes. Plusieurs unités de police se déploient rapidement : la Bac, la brigade anti-criminalité en civil, les gendarmes mobiles et les compagnies départementales d'intervention, les CDI, qui sont l'équivalent des CRS, à l'échelle départementale.
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Je repère tout de suite un policier cagoulé, qui a un flashball de couleur jaune, c'est un lanceur de balles, un nouveau type d'armes avec visée qu'on n'avait pas encore vu en manifestation jusque-là. Rapidement, la police a ordre de nous charger. Ça se passe très violemment.
On ne comprend pas, la manifestation est pacifique, il y a des gens qui jonglent, qui jouent de la musique, qui chantent. Lors du procès, on montrera des photos illustrant cette atmosphère. D'un seul coup, les forces de l'ordre nous chargent par devant et sur les côtés, elles frappent aussitôt, la brigade anti-criminalité tire des gens de la manif et les frappe.
Cela crée un contexte de peur. Dans un mouvement de panique, la manifestation se met à refluer et est évacuée du parc du rectorat en quelques minutes. Une fois qu'on est à l'extérieur de l'enceinte du rectorat, la police ferme la grille de l'entrée du parc, les manifestants sont sur la voie publique, il n'y a plus aucun enjeu de maintien de l'ordre.
C'est à ce moment là que le policier tire. Il est dans le parc du rectorat, de l'autre côté de la grille, moi je suis à moins de 10 mètres sur la voie publique. Je sens un énorme choc sur ma tempe. J'ai le réflexe de me tourner, je vois le policier avec son arme orientée en direction de mon visage. Je comprends tout de suite ce qui s'est passé.
Par la suite, j'apprendrai qu'il y a eu d'autres tirs de flashball sur d'autres manifestants, qui n'ont pas atteint le visage heureusement, par des agents de la Bac. Je me retourne, je vois ce policier qui m'a tiré dessus, j'ai le réflexe de mettre ma main sur mon visage, je vois que ça pisse le sang, je demande de l'aide, on me transporte un peu plus loin en attendant les secours.
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C'est très étrange. J'ai senti un énorme choc dans mon visage. Mais, au début, comme une douleur au-delà de la douleur, je n'ai pas eu vraiment mal. C'est venu ensuite. Alors que j'étais complètement sonné, aveuglé, je me souviens que des policiers sont venus prendre mon identité pour préparer sans doute leur ligne de défense.
La douleur est venue plus tard à l'hôpital, je vomissais du sang. Le flashball est une arme cinétique, on ne sent pas tout de suite l'effet mais ça cause des dommages irréversibles à l'intérieur du corps. Pendant plusieurs jours, j'ai eu la moitié de la tête bleue, gonflée, et j'ai gardé l'œil rouge vif pendant plusieurs mois.
J'ai eu peut-être de la chance dans mon malheur car la balle a tapé dans l'os. J'ai eu des micro-fractures, la balle a ricoché sur l'os. Dans un sens, c'est mon crâne qui a absorbé le choc, sinon j'aurai perdu mon œil en plus de la vue. Les conséquences, c'est que je ne vois plus d'un œil, ça a causé des lésions irréversibles sur la rétine. Encore aujourd'hui j'ai des douleurs à la tête, des céphalées. J'ai subi deux opérations dans les semaines qui ont suivi et un traitement qui a duré plusieurs mois.
En juillet 2009, Joachim réside à Montreuil et se mobilise contre l'expulsion d'un squat dans sa ville. Un lieu avait été ouvert dans une ancienne clinique dans le centre de Montreuil, qui était squatté depuis des mois et dans lequel étaient organisées de nombreuses activités ouvertes sur le quartier. De ce lieu il y avait eu une expulsion la veille.
Pour répondre à cette situation, on voulait être présents dans la rue. On avait préparé un grand repas et on avait invité les habitants concernés à venir nous rejoindre. Au bout de deux ou trois heures, on a décidé de partir en manifestation. Calmement, on est partis en file indienne sur le trottoir et pn s'est réunis devant la clinique.
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Au même moment, les policiers sont arrivés, assez calmement. On s'est dit qu'on n'allait pas chercher les ennuis. Un mot d'ordre a été lancé par un manifestant, 'On y va', avec l'idée qu'on partait. On est tous partis, un peu en ordre dispersé, sur la place qui fait face à la clinique et sur laquelle il y a un marché, deux fois par semaine.
On marchait et, à un moment, on a entendu un cri. La police venait d'interpeller quelqu'un. Je me suis retourné pour voir ce qui se passait. Ils nous ont tiré dessus à de nombreuses reprises, cinq personnes ont été touchées, la plupart au-dessus de l'épaule : à la nuque, sur le front, sur la clavicule et moi en plein dans l'œil.
Quand ça arrive, on est K.-O. Le choc est tel que tout le corps est sous le coup, au-delà de la douleur. On ne s'évanouit pas, mais la commotion provoque une montée d'adrénaline, tous les voyants passent au rouge. J'ai tout de suite senti que quelque chose était arrivé, quelque chose de très grave.
Comme le flashball m'a crevé l'œil, cela a impliqué qu'on l'enlève, qu'on mette une bille à la place et une prothèse. J'ai le visage peut-être pas défiguré, mais je garde une forte trace physique. Il faut aussi parler de la peur qui rentre en toi après une telle mutilation. Une semaine après, je suis allé à la manif qui répondait à cet acte de violence.
Mais c'est un combat de chaque jour pour maîtriser la peur qui est entrée en toi, pour arriver à faire face à des policiers armés de flashball sans se dire 'Je rentre immédiatement', pour prendre la parole et raconter. Après, il faudrait aussi parler de tous ceux qui, à travers nous, ont été touchés par la peur.
Le flashball est un instrument de peur, comme l'a dit Joachim, un instrument de terrorisation. À Nantes, ça a marché. Quand j'étais encore à l'hôpital, une manifestation contre les violences policières a été organisée, cela m'a touché, 5 000 personnes ont défilé avec une grande banderole. Mais est-ce que cela n'a pas été un baroud d'honneur, parce qu'ensuite le mouvement lycéen et étudiant s'est éteint. Je me suis fait tirer dessus, il y a eu une manifestation ritualisée, puis plus rien.
Pour ma part, je ne veux pas négliger l'importance de la réaction qui a suivi le soir du 8 juillet. D'abord celle des copains qui ont organisé la manifestation juste après et puis celle de tous ceux qui ont manifesté leur solidarité. Pour lutter contre la peur, les réponses collectives sont très importantes. Sinon, je pense que j'aurais beaucoup plus souffert au moins dans ma tête.
Si personne ne se bouge, la seule chose que les gens lisent, c'est le communiqué de la préfecture qui explique d'une manière ou d'une autre que vous l'avez bien mérité. Ensuite, l'IGS, l'Inspection générale des services, mène une enquête qui sème le doute dans la tête de tout le monde. Enfin, si la justice n'enterre pas le dossier, les policiers seront relaxés.
Le flashball sert à réprimer toute tentative de retrouver prise sur les choses en sortant des cadres. Si l'on regarde dans quelles situations les personnes ont pris un tir de flashball, elles sont très différentes, très banales aussi, mais toutes semblent dire : 'Ici, c'est chez nous'.
Quel est le point commun entre occuper un lycée, ouvrir un squat, faire vivre son quartier en faisant un repas ou en jouant à la balle ? Le flashball est une arme qui dit aux gens 'Rentrez chez vous'. Quand on ne peut pas payer, l'espace pour dormir, manger, se rencontrer, s'entraider, fabriquer des choses, se réduit à pas grand-chose. Alors, les gens forcément trouvent d'autres moyens.
Les policiers aussi ont peur, une peur que le pouvoir construit dans leurs esprits pour qu'ils attaquent. Ils n'ont jamais été aussi violents, mais en même temps ils sont tétanisés, comme s'ils étaient dépassés et qu'ils ne savaient plus faire face à une foule. Ils ont peur, c'est pour cela qu'ils sortent leur flashball en permanence.
Cette paranoïa d'État aboutit à un usage encore plus violent, gratuit, décomplexé du flashball, et plus généralement de la violence physique et verbale contre tous ceux qui sortent du rang. La police craint tout ce qui est incontrôlable. Mais ce qui est incontrôlable peut aussi s'arrêter à tout moment. C'est ce qui est arrivé avec le mouvement à Nantes, avec cette logique d'atomisation.
La police tire sur une personne, touche un corps, pour semer la peur dans tout le corps social, pour terroriser tout le monde. Il y a des interstices, sans doute, mais là, je vois malheureusement surtout de la peur.
Lors de la manifestation qui a répondu aux tirs de flashball à Montreuil, les gens se sont casqués et portaient des lunettes, comme s'il y avait eu une prise de conscience que désormais il fallait se protéger, collectivement, de la police. Cela nous a obligés à prendre acte de la violence dont peut user la police contre nous. La rue, il faut savoir l'occuper.
En tirant sur vous, la police a exprimé brutalement la violence d'État, elle a mis à nu ce qu'en général elle s'efforce de cacher. Je ne suis pas spécialiste de l'histoire du maintien de l'ordre, mais il semble qu'on est passé d'une police défensive, munie de gaz lacrymogène, à une police offensive, avec flashball et taser.
La police est passée à l'attaque, elle tire sur les gens, elle marque les corps, elle cible les mineurs. Comme le dit Pierre, la police est passée à l'offensive et les armes à létalité réduite ont un rôle très important dans cette nouvelle doctrine. Car du fait de leur létalité réduite, elles échappent en grande partie au cadre strict de la légitime défense qui encadre les armes létales. Elles sont utilisées de manière offensive.
Ces pratiques policières sont symptomatiques d'un état de la société, d'une politique à un moment où le consensus, le compromis historique liant la classe ouvrière au capital s'effondre. Le donnant-donnant cantonnant la contestation à l'intérieur d'un certain cadre en échange de l'État-providence ne fonctionne plus. Tout saute.
Le pouvoir ne reconnaît plus la symbolique des manifestations, celles-ci sont délégitimées et tendanciellement criminalisées. Je me méfie beaucoup du terme de bavure. Une bavure, c'est quoi ? Une tache d'encre ? Une bêtise ? Un acte isolé ? Quand des gens sont visés de manière délibérée au visage depuis quatre ans, que les cas se multiplient, on peut parler d'actions coordonnées, de violences policières, voire de crimes ou de meurtres policiers.
Les mots sont importants, on est dans une guerre sémantique, et pour moi, le terme de bavure vise à relativiser ce qui s'est passé alors que, dans le même temps, les autorités parlent de prise d'otage pour désigner les grèves et les manifestations. Pour moi, ces tirs sont le résultat d'une politique concertée, qui va de pair avec une militarisation de l'État.
Il n'y a aucun hasard dans ce qui s'est passé. Toutes ces situations induisent une forme de préméditation et d'intention visant à réprimer et à faire mal. En même temps, le flashball est une arme à bavure. L'institution policière pourrait se dire qu'il faut resserrer les règlements, modifier les armes, elle pourrait tout à fait s'approcher d'un risque ...
Malheureusement, en quatre ans et demi, les cas se sont accumulés. Un exemple m'a particulièrement scandalisé : Geoffrey, à Montreuil, en 2010, qui s'est fait tirer dessus, il avait le même âge que moi et a été blessé dans les mêmes circonstances. Le cas de Joachim aussi, évidemment, est similaire, tout comme celui de Joan à Toulouse.
J'ai demandé à Joachim de venir témoigner au procès car je veux, en plus de la parole juridique, une parole personnelle de quelqu'un qui partage la même expérience que moi. Je souhaite aussi faire passer un message politique. Il faut faire le lien entre ce qui nous est arrivé et l'ensemble des violences policières, les personnes humiliées, tabassées, mutilées, tuées.
Mais au quotidien, la police, c'est aussi les expulsions de logements, la traque des sans-papiers, le harcèlement des habitants de certains quartiers. La police est là pour maintenir un ordre profondément injuste et destructeur. Face à cette situation, évidemment, les gens se révoltent, manifestent, occupent. Dans ces situations la police n'hésite pas à tirer sur les gens.
J'attends que le tireur soit déclaré coupable. Une relaxe du tireur serait perçue comme un chèque en blanc. Cela signifierait que l'État, la justice autorise les polices de France à tirer sur des manifestants et à blesser délibérément, à mutiler à vie des gens.
Si le policier est déclaré coupable, le minimum serait que son port d'armes lui soit retiré, qu'il soit mis hors d'état de nuire, ce qui n'est pas le cas aujourd'hui, il est en exercice, je l'ai revu armé dans des manifestations à Nantes. Je ne me place pas forcément dans l'optique de faire interdire le flashball, même si, à titre personnel, j'y suis favorable.
Je souhaite que les victimes de violences policières en général entrent en contact et ripostent collectivement, car la police, elle, reste unie et solidaire.
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