Le procès du racket des boîtes de nuit d'Aix-en-Provence par le grand banditisme corse se déroule à Marseille, où douze personnes comparaissent pour extorsion de fonds en bande organisée et association de malfaiteurs.
Aix-en-Provence, avec ses 150 000 habitants, ses boutiques de luxe, ses calissons et son festival d'art lyrique, abrite également une pègre qui prospère en silence, dans l'ombre écrasante du chaudron marseillais et de ses tambours de kalachnikov.
Une perquisition à l'OM, le 16 janvier dernier, a fait l'effet d'une douche glacée dans les vestiaires, rappelant les folles années Tapie. Les limiers de l'Office central de lutte contre le crime organisé (OCLCO) sont descendus sur la piste de possibles extorsions au profit du milieu. Les premiers fils de cette affaire ont été tirés d'Aix-en-Provence, en réalité, en enquêtant sur le racket de ses boîtes de nuit où défilent les joueurs de l'OM.
Toute l'histoire d'Aix ne tient pas dans les brochures de festival, car sous les cours pavées se trame un tout autre business, qui ne date pas d'hier, mais de la grande époque de Francis le Belge et de ses porte-flingues. La diagonale infernale Corse-Marseille-Paris passe aussi par la replète cité du roi René.
Dans son dernier rapport, le Sirasco évoquait ainsi la main du milieu : "Jusqu'à la fin de 2011, l'influence des clans corses à Aix-en-Provence se manifestait par le contrôle ou le racket de certains restaurants prisés et établissements de nuit, ainsi que sur plusieurs sociétés liées au domaine de l'immobilier." Depuis des années, Aix leur sert de tiroir-caisse.
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En février 2012, un vaste coup de filet, baptisé "Calisson", est venu cueillir, entre Aix et Marseille, les proches d'Ange-Toussaint Federici, le boss présumé de la bande dite des "bergers braqueurs" de Venzolasca. Pendant que le "patron" purge une peine de trente ans pour triple assassinat, ses lieutenants sont suspectés d'avoir racketté une dizaine de boîtes de nuit à Aix, à hauteur de 3000 à 6000 euros mensuels.
Trois ans plus tôt, la justice avait démêlé une autre toile d'araignée aixoise, celle de Jacques Mariani, fils d'une légende de la Brise de mer, le redoutable gang corse. De sa cellule, Mariani bénéficiait de la générosité forcée de la Joïa et du Mistral (la discothèque historique d'Aix, qui fête tous les sacres de l'OM), devenus les sponsors de son quotidien carcéral. Le racket est devenu la routine, pour les patrons de night-club aixois, enfoui sous une solide chape d'omerta.
Un patron de boîte a accepté de parler à grand-peine, expliquant qu'il recevait, une fois par mois, les émissaires des Corses. "Le mec passe et tu files l'enveloppe, voilà", lâche-t-il dans un murmure qui transpire la peur et le fatalisme. "Ils te font comprendre que c'est un dû, que le territoire est à eux. Et les assurances te lâchent au deuxième cassage de vitre. Alors on prend la garantie qu'il n'y en aura pas deux..."
Le racket. Une habitude, un mal si enraciné dans l'économie locale, si banalisé qu'il en devient difficile à combattre. "Ce système, plus ou moins subi ou admis depuis des années, bénéficie en outre de la défaillance de l'Etat dans ses contrôles de police administrative, d'Urssaf, de TVA", observe un magistrat.
Le racket à l'ancienne n'est que la pointe émergée de l'iceberg. "Derrière ces manifestations de violence crapuleuse se cache un autre phénomène : des investissements occultes liés à du blanchiment et des fraudes fiscales qui sont le résultat de montages financiers complexes, difficiles à déceler et à combattre..."
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La Rotonde, le mythique "restaurant, caffe, lounge" d'Aix, dirigé jusqu'en 2007 par Paul Lantieri, un homme d'affaires corse, illustre ces investissements occultes. Le rachat de la Rotonde, en 2000, a été financé par une société suisse, SA Sextius, abondée par des capitaux dont la justice n'a pas réussi à déterminer toute l'origine.
Il s'est avéré que le tenancier du Concorde, qui gérait ses tables de poker en association occulte avec les plus beaux fleurons de la pègre corso-marseillaise, était le fameux Paul Lantieri... Un dossier "d'un affairisme sournois", lit-on, "qui confirme l'irrévocable pénétration de la délinquance méridionale dans la vie des affaires".
Le président de l'Union des métiers et des industries de l'hôtellerie de la région Provence-Alpes-Côte d'Azur est agacé : "Evidemment que dans le monde de la nuit il y a des voyous... Mais sur le cours Mirabeau et dans les brasseries aixoises, zéro racket, vous m'entendez !"
A la mairie d'Aix, Maryse Joissains (UMP) "tombe des nues". "Je n'ai jamais entendu des choses, moi, sur des problèmes de racket à Aix ! J'ai vu passer des coups de filet dans la presse. Mais franchement, parler d'Aix comme d'une place où le grand banditisme est présent, pas du tout!"
Les mots du dernier rapport du Sirasco sur le crime organisé tombent mal : "Longtemps fief de la Brise de mer [le gang corse], la ville [d'Aix] est tombée sous la coupe du clan de Michel Tomi et Jean-Luc Germani."
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Selon nos informations, les enquêteurs trouvent alors sur lui 60 550 euros en liquide, dans quatre enveloppes de papier kraft. L'une, annotée "J", contient 5 020 euros, l'autre, "V2", 16 000 euros... "Mes économies d'une vie de travail", s'est justifié Germani.
A l'instar de cet entrepreneur qui, entre 2006 et 2009, déposait chaque mois des milliers d'euros dans un sac en papier, au pied de l'autel d'une église aixoise, à la demande de son racketteur... Le récit a tout d'une légende d'Italie du Sud. Sauf que cet homme existe. Poursuivi pour fraude fiscale, il s'est effondré lors de sa garde à vue, racontant, en pleurs, aux policiers qu'il avait truqué ses comptes pour assouvir les besoins du milieu.
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