La question des armes à feu relève d’une conception singulière de l’identité américaine, et plus largement de la notion de liberté. Il est pertinent d'étudier la culture des armes à feu aux États-Unis sous le prisme de la violence en vue de la dissertation de Culture Générale du concours 2024.
En France, le port d’armes est interdit depuis 1939 et la législation est aussi restrictive que chez la plupart de nos voisins européens. Les citoyens ordinaires se voient nier ce que d’aucuns considèrent comme un droit fondamental alors que, parallèlement, on constate une hausse des homicides par arme à feu depuis une dizaine d’années dans des villes comme Marseille, sur fond de trafic de stupéfiants.
Marseille n’est pas la seule ville concernée : fusillade le 18 mai dernier à Tremblay-en-France, en Seine-Saint-Denis, fusillade le 13 mai à Villerupt, en Meurthe-et-Moselle, fusillade le 9 mai à Valence, dans la Drôme, fusillade le 1er mai à Cavaillon, dans le Vaucluse, etc. L’attaque du 9 juin à Annecy a également relancé le débat sur le port d’armes pour se protéger de l’insécurité et des agressions.
En France, les statistiques sur la criminalité publiées par le ministère de l’Intérieur et celles de l’INSEE ne fournissent pas de données précises. Il est difficile d’évaluer l’impact des armes à feu : les statistiques ne distinguent pas toujours les homicides, les suicides, les accidents de chasse ou domestiques, les décès faisant suite à l’usage d’une arme à feu par les forces de l’ordre.
Dans la littérature scientifique, la question récurrente porte sur la relation directe entre une plus grande disponibilité des armes à feu et les taux d’homicides. Or, là aussi, la réalité est plus complexe qu’il n’y paraît. A priori, on pourrait croire que c’est dans les pays dont la législation sur les armes à feu est la plus permissive qu’il y a le plus d’homicides. En réalité, la corrélation est loin d’être évidente.
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Aux États-Unis, où le taux de détention de ces armes pour 100 habitants est le plus élevé au monde (120,5), il y a eu 13,624 homicides par armes à feu en 2020. La situation est bien différente dans d’autres pays comme la Finlande, dans le top 10 des pays les plus armés, sans que cela ne semble avoir une incidence sur le nombre d’homicides par ce moyen (5 en 2019).
Voici un aperçu comparatif du taux de détention d'armes à feu et du nombre d'homicides dans différents pays :
| Pays | Taux de détention d'armes à feu pour 100 habitants | Nombre d'homicides par armes à feu (année) |
|---|---|---|
| États-Unis | 120,5 | 13,624 (2020) |
| Finlande | Élevé (top 10) | 5 (2019) |
On a tendance, dans les débats sur le port d’armes, à négliger, voire ignorer, un objectif pourtant majeur : la dissuasion. Un criminel, par définition, est peu soucieux de ce qui est légal ou de ce qui ne l’est pas. S’il lui faut une arme, il trouvera toujours un moyen de se la procurer : il connaît les réseaux clandestins. Le citoyen lambda, lui, se retrouve donc très vulnérable.
Cet aspect de la question a été évalué par l’économiste américain John Lott dans un article intitulé More Guns, Less Crime, publié en 1996. Il a collecté des données venant de plus de 3 000 comtés aux États-Unis pendant une période de 15 ans, et analysé l’impact du port d’armes sur 9 types différents de crimes. Résultats : dans les États où il était autorisé, le taux d’homicides avait baissé de 8,5 %, le taux de viols de 5 %, le taux de vols de 3 %, ces effets étant notables au bout de 3 ans. Dans les États dotés d’une législation sur le port d’armes dissimulées, le taux de meurtres de masse dans les lieux publics était inférieur de 69 % à celui des autres Etats.
L’étude de John Lott s’accorde avec des données beaucoup plus récentes. À New York, le nombre de permis d’armes a été multiplié par 3 entre 2007 et 2016, et il s’est accompagné d’une chute du nombre de meurtres de 25 %. Au Brésil, le nombre de citoyens armés a été multiplié par 2,3 après la libéralisation du port d’armes par l’ancien président Jair Bolsonaro. Cela a-t-il rendu la société brésilienne plus violente ? Non : le taux d’homicide a chuté, de 34 pour 100 000 habitants en 2019 à 18,5 en 2023. Un accès bien plus facile à des armes, de surcroît moins chères, n’est certainement pas pour rien dans ces statistiques.
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Du point de vue européen, la relation que les Américains entretiennent avec l’utilisation des armes à feu est perçue comme une « exception culturelle ». En effet, aux États-Unis, la possession et donc l’usage des armes est bien moins restreint que dans d’autres pays, notamment pour assurer la sécurité des individus. Ceci caractérise une conciliance singulière vis-à-vis de l’expression de la violence au sein de l’espace social.
Selon un article du journal Le Point, les armes font ainsi « partie intégrante de l’imaginaire collectif ». L’Histoire américaine et sa « mémoire populaire » caractérisent l’engagement des citoyens armés comme un pilier de la construction du pays. On comprend donc que la capacité à répondre par la force et la violence s’enracine dans les fondements de la société américaine.
Mais pour mieux comprendre le rapport des Américains aux armes, il nous manque encore une pièce maîtresse : le deuxième amendement de la Constitution américaine. Mais les interprétations de ces affirmations divergent. Les pourfendeurs du port d’armes choisissent ainsi une interprétation particulière de ces phrases : « porter une arme, c’est être américain. »
Dans Des Américains et des armes à feu. Violence et démocratie aux Etats-Unis, D. Combeau explique que le port d’armes à feu est en un sens constitutif du « contrat social » qui a été passé aux États-Unis, c’est-à-dire de la relation des individus à l’État et à la société. Pour beaucoup de citoyens américains, la possession d’armes est en effet un « droit inaliénable » visant à les protéger. Pour eux, le maintien de l’ordre, et donc la répression de la violence, ne peut s’assurer que par la menace des armes.
Comme le souligne le philosophe américain Robert Pippin, les armes sont d’abord un élément central de l’histoire américaine, de la conquête de l’Ouest en particulier. « À la fin du XIXe siècle, de vastes territoires américains ont été colonisés, mais il n’y avait pas d’ordre juridique établi. […] Les services de police étaient très, très rudimentaires. Les Américains ont donc dû s’armer. […] Il n’y a pas si longtemps, un siècle seulement, tout le monde dans l’Ouest devait posséder des armes. Les gens étaient engagés dans une guerre génocidaire contre les Amérindiens. Ils “devaient” se défendre par eux-mêmes. Impossible d’appeler la police en cas de problème : ils étaient seuls, souvent à 10, 20 ou 50 kilomètres de toute autre personne, y compris d’un médecin.
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Surprise de la 14e édition du festival ImageSingulières à Sète, l’exposition “L’âge de l’innocence” du photographe Laurent Élie Badessi, explore le lien affectif qui lie les jeunes Américains aux armes à feu. Un sujet on ne peut plus d’actualité, traité avec une simplicité et une justesse rare.
Lorsque je suis arrivé à Houston (Texas) en 1991, j’ai tout de suite été en contact avec la culture des armes à feu. Pour être un bon républicain qui respecte le 2e amendement de la Constitution américaine, il faut en posséder une. Mais par-dessus tout, je fus surpris de constater que les parents initiaient les très jeunes enfants au tir. Ils me confiaient que cette activité leur permettait de renforcer leurs liens familiaux et, pour certains en milieu rural, de survivre en chassant pour se nourrir : c’est réellement un mode de vie. Ainsi, les plus jeunes trouvent normal de vivre avec des armes. Cet angle n’a pas été abordé en photographie, j’ai commencé le projet en 2016 et réalisé une centaine de prises de vue sur trois années.
Habitués à manipuler des armes, ils ressemblaient à des adultes dès qu’ils en avaient une en main. Conscients que ce n’étaient pas des jouets, ils avaient un grand respect pour l’objet et jamais ne mettaient le doigt sur la gâchette, tenaient le canon pointé vers le bas ou le haut.
Quel que soit le milieu, les armes à feu sont populaires partout aux États-Unis. Leur nombre en circulation, soit plus de trois cent millions, serait le plus élevé au monde. Qu’elles servent pour les tirs sportifs, la chasse, qu’elles soient objet de désir ou de collection, les armes, que ça nous plaise ou non, font partie de la vie quotidienne des Américains. Un dicton populaire disait : « Dieu a créé les hommes et Sam Colt les a rendus égaux. » C’est profondément inscrit dans leur histoire.
Comme nous venons de le voir, la question du port d’armes est trop complexe pour être cantonnée aux tragiques tueries de masse qui horrifient évidemment l’opinion, et un plus grand accès aux armes à feu n’implique pas nécessairement un plus grand nombre d’homicides. Un autre chiffre vient appuyer une réalité peut-être contre-intuitive, mais incontestable : si l’on en croit le rapport 2018 de Small Arms Survey, il y avait près de 857 millions d’armes à feu détenues par des civils dans le monde fin 2017 pour, c’est l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime qui le dit, quelque 238 000 homicides par arme à feu la même année.
D’un point de vue libéral, le port d’armes citoyen est surtout une question de principe : le droit de résistance à l’oppression, un droit naturel consacré par la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, dépasse les batailles de chiffres sur la létalité. Bien sûr, ce droit ne signifie pas absence totale de contrôle. Dans la plupart des pays, la détention d’une arme n’est accordée que sous conditions. En Suisse, en République-Tchèque ou en Autriche par exemple, certaines armes peuvent être détenues après vérification des antécédents judiciaires, d’un examen médical, et d’un examen sur le maniement des armes à feu.
Lorsqu’on multiplie un objet, on multiplie aussi les incidents et accidents liés à cet objet. Quand on multiplie les barbecues, on multiplie les brûlures.Quand on multiplie les chiens, on multiplie les morsures. Dans tous ces cas, l’énorme pourcentage des victimes sont les proches des propriétaires de l’objet (ou de l’animal) quand ce ne sont pas les propriétaires eux-mêmes. Et, pour les armes, il n’y a pas exception : les tués ou blessés par arme à feu sont les parents, voisins, amis, collègues du propriétaire... quand ce n’est pas le propriétaire lui-même, qui se suicide !
Les partisans des armes prétendent que ceux qui veulent tuer (ou se tuer) peuvent le faire avec d’autres moyens : couteau, hache, matraques, barres de fer. Voire, pour le suicide, la corde, la noyade, le poison ou le saut dans le vide.
En conclusion, la popularité des armes à feu est un phénomène complexe, influencé par des facteurs historiques, culturels, sociaux et économiques. La question de la régulation des armes à feu reste un débat central, avec des arguments pour et contre, et des réalités statistiques qui ne sont pas toujours intuitives.
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