L'aventure surprenante des momies égyptiennes est retracée dans l'exposition « Quatre momies et demie ».
Réduites en poudre, les momies étaient utilisées comme médicament guérissant les affections du sang.
Des pots en provenance de l’apothicairerie de Troyes, de Baugé en témoignent ainsi que des ouvrages du XIVe au XVIIIe siècle.
Considérées comme un médicament aux vertus extraordinaires, les momies égyptiennes alimentaient, au XVIIe siècle, un marché florissant.
Enracinée dans la perception des momies comme des corps « magiques », parce qu’incorrompus, et autorisée par le principe « scientifique » selon lequel « le semblable soigne le semblable », la croyance dans l’efficacité de ce remède pouvait s’appuyer sur de nombreux traités de médecine et pharmacopée.
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En effet, l’usage de la momie était recommandé par des autorités incontestées : parmi les contemporains d’Ambroise Paré, Paracelse, Cardan et Joseph du Chesne vantaient, comme jadis Avicenne, les vertus de ce médicament et assuraient son efficacité pour soigner les affections les plus diverses.
Cette croyance a impliqué le développement, dès la fin du Moyen Âge, d’un véritable marché de momies - ou de contrefaçons de momies - destiné à ravitailler les boutiques d’apothicaires de toute l’Europe.
Les Français étaient, à ce qu’il paraît, les premiers consommateurs de ce médicament.
Dans l’ouvrage, le chirurgien discréditait, en s’appuyant sur des arguments de nature scientifique et expérimentale, certaines pratiques médicales habituelles à l’époque et, en particulier, l’emploi de restes de momies - en poudre, en morceaux ou en jus - comme médicament.
Elle est exposée au XVIe siècle dans les cabinets de curiosités, puis la campagne d’Égypte de Napoléon la consacre comme phénomène de mode.
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Au XVIe siècle, elles ont catalysé l’attention des « esprits curieux », et se sont imposées comme l’une des attractions les plus exclusives et incontournables des cabinets de curiosités.
Entourées de cette aura de magie et curiosité, elles ont aussi exercé une forte attraction sur les voyageurs qui ont traversé ou exploré l’Égypte.
Or, la superposition d’une impression de familiarité, d’un côté, et, de l’autre, d’une aura de mystère autour de ces objets extraordinaires - l’art de la thanatopraxie étant à l’époque méconnu en Occident - devait inévitablement engendrer un intérêt considérable pour les momies.
Rien d’étonnant donc que tous les voyageurs européens qui, à l’époque, ont traversé l’Égypte en route vers « le Levant », aient organisé des expéditions pour visiter ou repérer des endroits où l’on pouvait observer, voire acheter, des momies authentiques.
En poudre, elle sert d’appâts pour les poissons, elle est reconvertie en papier d’emballage ou utilisée comme pigments pour la peinture.
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Au XIXème siècle, les archéologues découvrent ces momies qui seront, pour bon nombre d’entre elles, réduites en poudre… Traitées ainsi comme simple médicament ou pigment, en toute ignorance ou mépris de leur nature sacrée pour nos ancêtres et précieuse pour la connaissance de l’histoire de l’humanité.
Le pigment brun obtenu à partir de la poudre de momie est commercialisé jusque dans les années 20 sous le nom de « brun momie ».
Mais « La liberté guidant le peuple » pourrait aussi avoir été littéralement peinte avec des restes humains.
Du 16e siècle au moins jusqu'au début des années 1900, un pigment fabriqué à partir de restes humains momifiés est apparu sur les palettes d'artistes européens, dont Delacroix.
Les peintres appréciaient le « brun momie » pour sa teinte riche et transparente.
Toujours au XIXème siècle, le bitume donnera également son nom à une nuance de peinture brun foncé. Utilisé sous forme de glacis, le bitume procure un aspect ancien aux tableaux et rehausse les parties sombres.
Seulement, non isolé des couches de peinture inférieures, il aspire d’années en années toutes les couleurs du tableau, les assombrit et les fait craqueler. Les peintres aquarellistes lui préféraient la sépia, une encre aux reflets bruns.
Ce liquide sécrété par la seiche ou le calamar, était extrait de leur poche d’encre après leur séchage à l’air libre.
Aujourd’hui, l’encre sépia utilisée en aquarelle est obtenue à partir de noix de galle broyées, bouillies puis filtrées.
En Égypte Antique, le bitume, un pétrole naturellement lourd et visqueux, était employé dans le procédé de momification.
La découverte des momies a suscité une grande vague d’égyptomanie. Mais leur exploitation et leur conservation pose aussi un problème éthique.
L’article publié ce jour vise à analyser, à travers divers exemples, les comportements humains dans leurs relations avec les morts et notamment les momies égyptiennes.
L’analyse qui en découle soulève des questions éthiques, à savoir la conduite des individus en société face à un corps momifié, déterré et exposé.
Cette étude préfigure un chapitre de ma thèse consacrée au développement de l’égyptomanie américaine de la fin du XVIIIe siècle au début du XXe siècle.
Ainsi, dans une société qui se veut « puritaine » et chrétienne l’exploitation des dépouilles mortes depuis des millénaires révèle des aspects surprenants.
Cet aspect lucratif se décline sous de multiples formes, dont l’une a suscité de nombreux débats portant sur notre conduite rationnelle et nos principes moraux à l’égard des défunts.
En l’occurrence, il s’agit de l’utilisation des momies à des fins industrielles et commerciales dans le cadre de la fabrication de la pâte à papier.
Souvent reléguée au titre de légende urbaine, cette exploitation des momies a été démystifiée par les publications récentes de S.J. Wolfe et Robert Singerman, ainsi que par l’ouvrage de Nicholson Baker.
Leurs articles démontrent, par des preuves solides, que les momies ont été utilisées pour la fabrication du papier, et ce, à partir de chiffons de lins égyptiens.
L’origine de l’utilisation de ce nouveau « produit » que constituent les momies dans le cadre de la fabrication du papier repose sur la croissance économique et le développement de la bureaucratisation américaine.
La demande en papier augmente à la fin du XVIIIe et début XIXe siècle, engendrant par la même une pénurie qui touche l’ancien, mais aussi le nouveau continent.
En 1855, Deck publie d’ailleurs un article On a Supply of Paper Material from the Mummy Pits of Egypt. By Dr. Isaiah Deck, Chemist, etc. New York dans lequel il énumère tous les bénéfices que pourraient tirer les États-Unis du commerce des momies.
À la lecture de ces articles, de ces analyses financières et outre les questions techniques sur les méthodes pour fabriquer du papier avec du tissu, ces écrits et prévisions financières témoignent d’une relation particulière pour le moins paradoxale avec la mort et les défunts.
Si l’utilisation de momies à des fins industrielles dénote à l’égard de certains « business men » un profond mépris des morts que j’appellerais « autres » en ce sens extérieurs au territoire américain et « anciens » enterré depuis des siècles, comment par contre, qualifier le manque de compassion flagrant qui va gagner la société américaine lorsque le Syracuse Daily Standard du 31 juillet 1856, ou encore l’affiche de Norwich informe ses lecteurs de sa réalisation à partir du tissu des momies ?
Cette phrase révèle à elle seule la pensée américaine incarnant le mercantilisme et le matérialisme de la Révolution industrielle.
La supériorité américaine dépendante de son Paper Business supplante toute forme d’éthique et de morale, comme l’évoque également le New York Tribune du 4 novembre 1856, rappelant la nécessité d’importer des momies pour fabriquer du papier.
Si différents ouvrages ou articles nous fournissent des indications sur la proportion de ce commerce bien particulier, le nombre de ceux concernant les questions morales, éthiques et religieuses et le ressenti des populations à l’égard de tels procédés est bien restreint.
Doit-on évoquer un manque de compassion, sinon de respect ? Un manque de connaissances sur les rites funéraires égyptiens pour une grande majorité d’Américains ?
Dans la crainte de ne pas accéder à l’Amenti, les Égyptiens consacraient énormément de temps à son accès : conception du tombeau, accomplissement de rites, approvisionnement matériel (objets personnels, nourriture, bijoux et préparation à la préservation du corps, etc.) et spirituel.
Tout d’abord, force est de constater qu’il existe une dichotomie entre les rites de momification et le polythéisme que caractérise la religion égyptienne païenne d’une part et l’inhumation pour une religion chrétienne monothéiste profondément puritaine, d’autre part.
Ainsi, au sentiment d’exaltation lié à la découverte de trésors se mêle un sentiment d’incompréhension : Comment et pourquoi se faire enterrer avec autant de richesses ?
Selon Day, ces trésors enfouis ne seraient qu’un pur gaspillage. Toutes les richesses retrouvées auprès des momies ayant une valeur monétaire doivent naturellement être cédées aux vivants, les dragons avides américains.
La mise à nue des momies, dépouillées de leurs bandelettes, va engendrer un processus cumulatif qui va de l’objectification d’une momie à son humanisation.
Mais ces sessions mises en pratique vont conduire non seulement à une objectification, mais aussi à une érotisation de la momie : tel un cadeau empaqueté sous des bandelettes de lin, la momie incarne une offrande, un trésor que l’on doit posséder, et le retrait des bandages, l’exposition d’un corps sans défense, souligne un fantasme comparable au viol.
Progressivement, avec sa marchandisation va naître, dans la culture victorienne, l’idée de malédiction de la momie et de vengeance.
Ainsi, l’objet archéologique qu’est la momie devient un objet sexuel qui, dès les premiers récits de malédiction, obtiendra vengeance.
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