La British Expeditionary Force a joué un rôle crucial de l'été 1914 à l'armistice, mais n'a échappé ni aux erreurs de ses chefs ni aux massacres de masse. Près de 6 millions de Britanniques se battent, dont 900 000 ne reverront jamais leur île. A leurs côtés, 800 000 Indiens (65 000 mourront), 625 000 Canadiens (60 000 seront tués) et les 544 000 soldats du bout du monde, ceux de l'Anzac (l'Australian and New Zealand Army Corps, qui comptera 78 000 victimes).
Il est impossible et stupide de déterminer si les forces britanniques ont permis de gagner la guerre, mais il est évident qu'elle aurait été perdue sans elles. Il est incomplet et biaisé d'évoquer isolément les batailles livrées en France, tant les autres théâtres d'opération, de Gallipoli à l'Irak, en passant par Gaza, sont alors au cœur de la stratégie et aujourd'hui dans toutes les mémoires, mais c'est bien là, sur la Somme, l'Aisne, la Scarpe et devant Ypres, que le sort de l'Occident se joue durant quatre années. Sur ces terres où leurs grands-pères combattirent les grognards de Napoléon, où leurs aïeux suivirent Henri V, les Britanniques livrent une guerre qui à la fois ressemble à celle des autres belligérants et présente des caractéristiques propres.
Avant tout, un questionnement stratégique particulier anime les cercles politiques et militaires de Londres. L'Afrique orientale ou les marais de Bassora, et bien sûr les Dardanelles, retiennent l'attention autant que les faubourgs de Saint-Quentin ou d'Arras, quand la France ne songe qu'à son territoire national. La "mésentente cordiale" est d'ailleurs le fil directeur de l'alliance entre Français et Britanniques tout au long du conflit : jamais l'on ne se brouille, jamais l'on ne se fait totalement confiance. Ainsi, Joseph Joffre doit se rendre en ambassade déférente au QG du général John French pour qu'il engage ses troupes de manière concertée dans la bataille de la Marne, en septembre.
De même, du 30 janvier au 16 mai 1918, il faut multiplier les conférences interalliées pour que le commandement unifié confié à Ferdinand Foch trouve sa pleine réalité - et encore faudra-t-il ensuite congédier quelques officiers têtus et négocier pied à pied nombre d'offensives communes, de prêts de troupe ou d'échanges de positions. Français et Britanniques font plus souvent la guerre côte à côte qu'ensemble...
Ce parallélisme les entraîne néanmoins, au fil des pertes, à revisiter leurs stratégies respectives. Comme en France avec le retour au pouvoir de Georges Clemenceau à la fin de 1917, l'arrivée de Lloyd George à la tête du gouvernement signe, en décembre 1916, un changement d'approche de la guerre : aux massacres inutiles il faut substituer un nouveau type d'offensives, moins gourmand en vies; l'opinion ni le pouvoir ne peuvent approuver une stratégie de guerre d'usure où il faut sacrifier trois tommies pour tuer deux fritz.
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Mais la mésentente de Lloyd George avec le général Haig aboutit à une stratégie hybride, où le politique laisse encore faire le militaire, où les erreurs du passé polluent toujours les initiatives. Dès 1914, lord Kitchener, ministre de la Guerre, avait aussi tenté de fléchir les principes du général French, en débarquant à l'improviste au QG britannique, dans son uniforme de field marshal, afin de bien marquer sa supériorité hiérarchique directe : malgré quelques concessions, le militaire garda l'emprise sur les décisions de "son" terrain. Quand trop de sang coule, quand trop de terrain est perdu, les gouvernements changent les chefs, mais une illusion rétrospective frappe tous ces grands officiers qui n'ont pas compris que le XXe siècle a déferlé sur l'Europe à travers les blés de l'été 1914.
Et, jusqu'au bout, ils cherchent à provoquer le moment fatal de la bataille suprême, c'est-à-dire le fait d'armes qui fait basculer un combat, lequel entraîne la décision sur tout le front. Ils plaquent sur leurs cartes ce qu'ils ont trouvé dans leurs manuels : comme Blücher surgissant à Waterloo, comme Bernadotte escaladant le plateau de Pratzen à Austerlitz, il leur faut marquer le point décisif. C'est ainsi que la cavalerie britannique est lancée vers la crête d'Aubers, le 10 mars 1915, et se fait écrabouiller par les obus allemands; c'est ainsi que le 1er juillet 1916 au soir, 57 000 des 120000 soldats engagés sur la Somme sont hors de combat ; c'est ainsi que, 310000 Britanniques sont blessés ou tués, avant que la crête de Passchendaele ne soit proclamée "sécurisée" par Douglas Haig, le 17 novembre 1917 - l'attaque a commencé le 31 juillet...
Si sa manière de faire la guerre ne relève pas d'une grande originalité, Londres, en revanche, invente une nouvelle culture militaire. Au volontariat des premiers mois succède la nécessité de la conscription, que précède le "Der by Scheme" : les hommes de 15 à 65 ans sont recensés, en juillet 1915, et leur activité économique est identifiée, puis ils sont encouragés à s'enrôler dans l'armée (215000 se lèvent) ou à s'inscrire sur une liste permettant le tirage au sort des renforts futurs. Mais 3 millions de Britanniques, sur 5 millions, ne bougent pas avant la proclamation de la conscription, en janvier 1916, et nombre d'entre eux contestent leur appel sous les drapeaux en allant devant les tribunaux ou en sollicitant les syndicats, avec lesquels doit négocier le gouvernement. C'est donc une nouvelle culture militaire qui est installée en quelques mois dans tout le pays, impressionnante mutation, alors que le territoire national n'est foulé par aucun soldat ennemi...
Sur le terrain aussi, l'armée de Sa Majesté ne cesse d'inventer. Tout au long du conflit, les Britanniques montrent autant de créativité tactique que de conservatisme stratégique. Le "bite and hold (mordre et tenir)" s'impose lentement comme méthode pour prendre des positions et les consolider, sans se perdre en des chevauchées qui finissent par des reculs aussi rapides. De même, engager les troupes de réserve derrière les cohortes qui ont réussi leur percée, et non plus derrière celles qui sont bloquées, permet de prendre à revers les points de résistance ennemie et d'avancer en mâchoires efficaces. Les tommies ne sont pas les seuls à tirer profit des expériences de terrain, mais ils font preuve d'un vrai souci d'innovation.
Avant d'attaquer à Neuve-Chapelle, Haig fait espionner les tranchées ennemies et construire leur équivalent sur ses propres arrières; il bombarde ensuite ce décor pour mettre au point le plan d'artillerie nécessaire à la destruction des 1800 mètres de lignes allemandes convoitées. Cette simulation est profitable, et l'offensive du 10 mars 1915 commence par de nets progrès. Mais Haig a oublié l'artillerie lourde des Allemands, disposée bien plus loin et qui vient vite pilonner les positions perdues par les soldats du Kaiser. Lors de la bataille de la Somme, durant l'été 1916, les Britanniques inaugurent le "barrage roulant", rideau d'obus derrière lequel les fantassins avancent presque en sécurité, car les mitrailleuses adverses ne peuvent guère se mettre en batterie. D'abord imprécis - trop long, il est inutile, trop court, il constitue un meurtrier friendly fire ("tir ami") -, cet usage du canon s'améliore vite. Approchant en ordre et sans trop de pertes des tranchées visées, les soldats peuvent utiliser, surtout vers la fin de la guerre, de nouvelles armes très efficaces : la mitrailleuse portable Lewis, à partir de 1915, les mortiers légers, les grenades à fusil. La Somme voit aussi les débuts des chars : 50 véhicules blindés pouvant franchir les barbe lés et mitrailler les tranchées de près - à condition de ne pas s'em bourber, ni se renverser dans un trou d'obus, ni voir l'équipage fuir un habitacle où la température atteint 60 degrés... En 1918, 450 chars MarkV permet tent, cette fois, des avancées dé ci sives contre les armées de Ludendorff. De même, les Britanniques avant les autres savent utiliser l'aviation pour repérer les canons adverses, mais la météo leur joue souvent des tours, notamment pendant le mois d'août 1917, où la pluie crée un bourbier au sol et où les nuages neutralisent le ciel.
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| Contingent | Nombre de soldats | Nombre de morts |
|---|---|---|
| Britanniques | ~6,000,000 | ~900,000 |
| Indiens | ~800,000 | ~65,000 |
| Canadiens | ~625,000 | ~60,000 |
| ANZAC | ~544,000 | ~78,000 |
Soucieuse de ses intérêts tout au long de la guerre, Albion ne l'est pas moins quand la paix approche. Ainsi, Britanniques et Français sont unis dans le désaccord avec Woodrow Wilson : Londres ne veut pas supprimer le blocus de l'Allemagne après la victoire ni remettre Berlin dans le grand jeu commercial - à la défaite militaire doit succéder la punition économique. Il s'agit pour Londres, avec le démantèlement de l'empire colonial germanique, de s'assurer que l'Allemagne ne pourra se relever et redevenir agressive.
Pourtant, dès le début de 1919, les Britanniques s'alignent sur les Américains et approuvent leur nouvel ordre mondial, en un revirement éloquent qui signe une nouvelle philosophie diplomatique, encore en vigueur aujourd'hui : si Tony Blair accompagne George Bush dans l'aventure irakienne de 2003, c'est parce que David Lloyd George se soumet à Woodrow Wilson en 1919... Certes, la Grande-Bretagne a atteint ses principaux buts de guerre dès l'armistice, avec l'évacuation complète de la Belgique et la disparition de la flotte allemande, mais elle fait alors le choix d'abandonner la France, qui lui semble trop affaiblie pour peser dans la compétition économique nouvelle. Faute géopolitique qu'elle corrigera en 1940, mais le prix sera aussi les morts laissés dans la poche de Dunkerque...
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