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Comme toutes les interactions, les consultations en santé mentale (psychothérapie, psychiatrie) reposent sur la parole et sur l’échange, dans toutes leurs dimensions, allant du plus linguistique (choix des mots, par exemple) au plus incarné (gestes ou mimiques, par exemple). La particularité de ces situations tient à la place qu’occupe la parole dans la dimension clinique de l’entretien, que l’on peut voir comme la matière même du soin.

La Parole et l'Expression des Émotions

Dire son état d’âme n’est pas facile, même dans sa propre langue. Un lien est d’ailleurs souvent fait entre la situation d’expression des émotions et des formes de déstructuration du discours, avec des phénomènes d’hésitation, d’inachèvement, de recherche de mots, de reprise (Plantin, Doury et Traverso, 2000). Ces phénomènes sont observables dans les courts extraits d’entretien ci-dessous.

La Reformulation comme Ressource Thérapeutique

La reformulation est aussi une ressource essentielle dans la pratique du thérapeute, qui a fait l’objet de nombreuses études. Ainsi, Denis Apothéloz et Michèle Grossen considèrent que la reformulation permet au thérapeute de « maintenir un équilibre entre des interventions qui s’inscrivent dans la continuité de celles des patients (sans quoi le dialogue risque de s’interrompre), et des interventions qui visent à introduire une certaine discontinuité (sans quoi tout processus thérapeutique serait impossible) » (Apothéloz et Grossen, 1996, p. 117).

L'Interprétation et les Choix Lexicaux

Quand la consultation se fait avec un interprète, il n’y a plus, pour le soignant et le patient, d’accès direct aux choix lexicaux propres de l’interlocuteur. Revient alors à l’interprète la mission très délicate de permettre un accès au sens, à travers ses propres choix lexicaux, qui entretiennent avec les paroles originales des relations complexes, ce que Jean Margaret Davis exprime dans ces termes très clairs : « Il ne restitue pas simplement les mots et les expressions du patient. Il tente par ailleurs d’analyser et d’expliquer le ton, de dire si telle ou telle expression est habituelle dans le pays d’origine. Il cherche à trouver quelle expression serait utilisée en France pour décrire une même douleur, par exemple, et le sens que peut avoir ce type de souffrance chez le patient.

Comme l’illustre cette citation, les choix lexicaux de l’interprète dans sa traduction sont tiraillés entre différentes exigences. Un certain idéal pourrait espérer qu’il traduise par des équivalents parfaits dans l’autre langue, mais cette possibilité est plus l’exception que la règle (en raison des métaphores, expressions figurées et de la dimension culturelle du lexique). Dans la pratique, les interprètes se livrent en fait à un continuel travail d’ajustement.

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Pour rendre les mots ou expressions, ils recourent selon les cas, et parfois successivement, à différentes manières de faire. c’est mauvais dans tous les sens (nb. Ils peuvent, enfin, introduire une séquence métalexicale, qui commente le choix lexical du patient, en termes de difficulté à être traduit, de spécificité ou tout simplement en le soulignant.

Les Séquences Métalexicales

De façon peut-être surprenante, si on met ce résultat en parallèle avec l’abondance de recherches de mots et l’incessant travail de reformulation des locuteurs, qui témoignent de l’orientation vers « bien dire, trouver le bon mot » ou en tout cas exhibent le travail sur le lexique, les séquences métalexicales, elles, sont extrêmement peu nombreuses dans les données. Il y en a cinq au total et elles n’apparaissent que dans deux consultations.

Une autre peut être liée à la mauvaise réputation d’une telle pratique, que l’on peut assimiler à la « note du traducteur » pour l’écrit, que Pascale Sardin commente en ces termes : « Si la note du traducteur est tant décriée, c’est probablement aussi parce qu’en rompant l’unité du texte et en le décentrant, elle lui fait violence, et manifeste une crise de la traduction à être homologique, identique à soi, self-contained. La note signale un hiatus, le jeu différentiel qui affecte tout texte traduit. Lieu de surgissement de la voix propre du traducteur, elle trahit, au plus près du texte, la nature dialogique du traduire et le conflit d’autorité qui s’y trame.

Le relevé des séquences fait apparaître la récurrence de certaines formes d’énoncés qui accompagnent ces séquences. Les séquences métalexicales peuvent avoir une longueur variable. Dans certains cas, on peut assister également à des séquences plus complexes.

Analyse d'une Séquence Métalexicale Complexe

Cette séquence (extrait 7) est tirée d’une consultation entre la psychologue, Lucie, la demandeuse d’asile albanaise, Annik et l’interprète professionnelle, Ilyana. Elle dure environ 2 minutes et 15 secondes et c’est la plus longue du corpus. La consultation, commencée 45 minutes plus tôt, touche presque à sa fin.

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L’interaction a été spécialement riche en commentaires métadiscursifs : vers la minute 30, en effet, la psychologue a fait un commentaire sur une expression idiomatique française (« le courant passe »), que l’interprète a expliquée à la patiente. Ensuite, dans l’espace de quinze minutes, l’interprète a eu recours à trois séquences métalexicales pour expliquer ou mettre en évidence les choix de mot de la patiente qui parle des drames qu’elle a vécus.

La séquence métalexicale est déclenchée par l’utilisation par la patiente du mot albanais përjetoj, composé du verbe jetoj (vivre) et du préfixe për. L’interprète commence à traduire, puis elle s’interrompt et initie une recherche de mot, qu’elle manifeste par des signaux variés (pauses, allongement vocalique, regard vers le haut) (Goodwin et Goodwin, 1986). Pendant la recherche, elle utilise le mot « vécu », puis - ne trouvant pas d’autres termes plus adaptés - elle achève la phrase.

Elle pourrait donc terminer ici sa traduction. Toutefois, après une pause assez longue (2.9), elle initie une autoréparation (Schegloff, 2007), c’est-à-dire qu’elle revient sur le mot qu’elle a utilisé (« vécu »), en explicitant que ce n’est pas celui qu’elle cherche. Une autre longue pause s’en suit (8.2), pendant que la psychologue prend des notes sur son carnet, puis l’interprète reformule son commentaire sur l’inadéquation du verbe « vivre », en signalant de cette manière son impasse.

La proposition de la psychologue est rejetée par l’interprète, qui, après une pause (0.4), ouvre une séquence explicative sur la composition du mot albanais përjetoj. À la fin de cette explication, la recherche de mot reste ouverte (comme le signalent la phrase inachevée « Ça devient », et la pause qui suit), et la psychologue fait une nouvelle proposition lexicale (« survivre ») qui reproduirait en français le même processus de composition (préfixe « sur » + verbe « vivre »).

Cette proposition est cependant à nouveau refusée par l’interprète, qui continue sa recherche du bon mot et finit par donner un nouveau candidat « incarner »). En reformulant la proposition de l’interprète du verbe « incarner », la psychologue met en évidence la notion de « chair », qui serait le noyau de l’expression. L’interprète s’aligne avec la formulation de la psychologue (« voilà justement »), puis fait une autre expansion sur le sens du préfixe et la difficulté de le traduire en français.

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Entre-temps, pendant la pause (3.2), la psychologue prend des notes sur son carnet, puis elle intervient avec une nouvelle proposition centrée sur la notion de « trace », qui est acceptée par l’interprète, mais qui ne semble pas suffire à clore définitivement la séquence métalexicale. Juste après cet extrait, l’interprète se lance en effet dans une nouvelle explication sur le signifié de l’expression, en mettant en avant le double statut du sujet de ce verbe : la personne en question est à la fois actrice et victime de l’action décrite.

La psychologue montre sa compréhension de l’explication par des mouvements de la tête et des feed-back verbaux, puis prend des notes sur son carnet. Elle annonce ensuite que la consultation est arrivée à sa fin. Cette information déclenche immédiatement les excuses de l’interprète - adressées d’abord à la psychologue, puis à la demandeuse d’asile - pour la longueur de la digression.

Implications de l'Analyse

Cette analyse de cas montre dans le détail le fonctionnement d’une séquence métalexicale spécialement complexe. La recherche du « bon mot » initiée par l’interprète se transforme assez rapidement en une activité collaborative, à laquelle la psychologue participe en faisant de nombreuses propositions. Dans cette séquence, les participantes dédient plus de deux minutes à la traduction d’un seul mot, utilisé par la demandeuse pour définir son état psychoaffectif, car elles semblent considérer que ce mot a une connotation particulière qui pourrait revêtir un intérêt pour l’interaction et le processus de soin psychothérapeutique.

Ainsi, ce travail commun sur une problématique de traduction donne à la psychologue un accès à des nuances de signifié qui seraient perdues dans un processus d’interprétariat simple. En ce sens, le recours à des séquences métalexicales pourrait être considéré comme une pratique à encourager dans le cadre des consultations psychothérapeutiques avec interprète. Toutefois, notre recherche montre que cette pratique demeure assez rare, sans doute pour les raisons discutées plus haut.

Favoriser le recours aux séquences métalexicales rendrait avant tout nécessaire de présenter les avantages d’une telle pratique dans le cadre de la formation professionnelle des interprètes. De plus, les interprètes pourraient être encouragés à utiliser des séquences métalexicales par les professionnels de santé eux-mêmes. En effet, il est intéressant que les soignants négocient directement avec les interprètes les modalités de traduction qu’ils considèrent les plus adaptées à leurs besoins - y compris le recours éventuel à des commentaires métadiscursifs.

Naturellement, une utilisation excessive de ces séquences menacerait la progressivité de l’interaction. (4) Nous les distinguons des séquences « métadiscursives », dans lesquelles le commentaire ne porte pas sur les choix lexicaux, mais sur d’autres phénomènes du discours.

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