Le fusil Lebel, officiellement désigné "Fusil Modèle 1886", a été adopté par l'Armée Française en Mai 1887. Il a été très largement utilisé comme fusil d'infanterie jusqu'aux lendemains de la Première Guerre mondiale puis, à un moindre degré, jusqu'à la Seconde Guerre mondiale.
Meilleur fusil du monde lors de son adoption, en 1887, le fusil Lebel pouvait être considéré comme dépassé cinq ans plus tard. Tout a été dit, ou presque, sur l’histoire de cette arme mythique, peut-être la plus connue de celles qui ont équipé un jour les armées françaises.
Il fut officieusement baptisé du nom d'un des membres de la commission qui a contribué à sa création : le colonel Nicolas Lebel. De calibre 8 mm, le fusil Mle 1886 peut contenir dix cartouches, dont huit qui se logent dans le fût situé sous le canon, plus une dans le transporteur et une dans la chambre.
Revisiter l’histoire du fusil Lebel, c’est le confronter non pas à de simples rivaux, mais bien à des familles d’armes proposées par l’adversaire d’outre-Rhin, Mauser, comme par le système Berthier, concurrent tardif et successeur national.
Au cours du 19ème siècle, la révolution armurière affecte d’abord le fusil, arme principale du combattant. Le Mauser M71, adopté par le nouvel Empire allemand, puis le fusil Gras de 1874 en France, tous deux avec cartouches métalliques de calibre 11 mm, marquent l’apogée du fusil tirant au coup-par-coup.
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Suivant l’exemple américain, des fusils Spencer et des carabines Winchester, l’attention se tourne en effet vers des armes à répétition, où l’on peut tirer plusieurs coups sans rechargement, en déplaçant successivement des cartouches placées dans un magasin, dans la crosse ou sous le canon. Venant après les affrontements de la guerre de 1870, le siège de Plevna mettait en effet l’accent sur l’importance de la vitesse du tir.
Un fait historique allait forcer la décision ; la bataille de Plevna en septembre 1877. C’est là que pour la première fois sur un champ de bataille européen opposant russes et turcs, les armes à répétition firent leur apparition.
Ces dernières (des carabines de cavalerie Winchester 1866), utilisées par les soldats turcs fortement retranchés aux abords de la ville, mirent littéralement en pièces la masse des troupes russes par un feu de salve intense et à courte portée. La piste privilégiée est celle d’une transformation en arme à répétition des fusils existants. Le rééquipement de l’armée représentant un enjeu beaucoup plus important suscite un long programme d’essais.
La perspective d’être devancé par l’Allemagne qui devait adopter en 1884 son premier fusil à répétition, un modèle 71/84 modifié par Mauser en 1884, conduisait à accélérer le processus. La Manufacture de Châtellerault présentait en 1884 et 1885 des modèles adaptés du Kropatschek de la marine [Mle1878][2].
Ironie de l’histoire, la commission qui s’exprime en ces termes le 10 décembre 1885 est présidée par un certain colonel Lebel !
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La réduction du calibre, qui avait permis au Chassepot de prendre l’avantage sur les Dreyse prussiens, se poursuit. Au début des années 1880, deux suisses sont les pionniers de ce mouvement: Hebler, professeur à Zurich, propose des armes de 7, puis de 8,6 mm et le major Rubin, directeur de l’arsenal fédéral, fait essayer avec plus de succès un fusil de 7,5 dont l’intérêt reste cependant limité par l’emploi de la poudre noire.
L’amélioration des qualités balistiques du fusil exige une augmentation de la vitesse initiale, couteuse en termes de poids et de force du recul, sauf à réduire le calibre, ce qui permet de diminuer le poids du projectile et/ou d’augmenter sa densité de section. Amorcée avec le Chassepot, puis le Mauser M.71 et le Gras, cette réduction venait buter sur la qualité de poudres disponibles, variétés de poudre noire plus ou moins améliorées dans leur texture.
Non seulement, la combustion de ces poudres entrainait un important dégagement de fumée, mais elle laissait subsister un dépôt de matières non consumées entrainant un encrassement rapide, prohibitif dans un canon de calibre réduit.
Restait la question de la réduction de calibre, rendue difficile du fait de l’encrassement important résultant du tir à poudre noire ; mais en 1884, l’inspecteur général des Poudres et Salpêtres Paul Vieille (1854-1934), parvint à mettre au point une poudre brûlant sans quasiment laisser de résidus et ne produisant que très peu de fumée.
L’invention d’une poudre sans fumée répondant aux exigences d’une utilisation opérationnelle est un cas unique, pour l’époque considérée, d’innovation armurière résultant directement d’un protocole scientifique. Polytechnicien, ingénieur des poudres et salpêtres, Paul Vieille (1837-1904) était ce que l’on appelait un savant, tôt associé aux travaux des grands chimistes Berthelot et Sarrau. Sa découverte de la poudre sans fumée ne fut qu’une résultante de ses apports à la thermochimie.
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Plutôt que de se limiter à considérer la composition chimique des poudres, il peut alors expliquer comment la vivacité de l’explosion du fulmi-coton tient à sa structure géométrique et concevoir le moyen de maitriser cette explosion en « gélatinisant » cette substance par dissolution dans un mélange d’éther et d’alcool.
Si la nouvelle poudre délivre une énergie double ou triple de celle de la poudre noire pour une même masse, elle permet aussi d’atteindre une même vitesse initiale avec une pression maximale moindre parce que produite plus progressivement. Dès lors, relatera le général Challéat, sur la base des souvenirs du général Desaleux, les archives de l’Artillerie étant discrètes sur cette période, « la commission cherche aussitôt les moyens d’exécuter cet ordre. Le colonel Gras estime que l’on pourrait prendre le mécanisme à répétition du fusil modèle 1885, dont le calibre serait réduit à 8 mm […] La commission approuve cette proposition, décide que la fermeture sera à deux tenons symétriques (colonel Bonnet), et que l’on adoptera une poudre V susceptible de donner une vitesse initiale de 600 m/sec.
Lorsque le général Boulanger accède aux fonctions de ministre de la Guerre, le 7 janvier 1886, il exige que le prototype d'un nouveau fusil à répétition et de petit calibre lui soit présenté pour le 1er mai. La décision est donc prise avec une précipitation quelque peu néfaste. La Commission des fusils à répétition présidée par le général Tramond chargé de sa conception a un an et demi pour passer de l'état de projet à une production de masse.
Elle est donc obligée de prendre les solutions existantes en matière de répétition c'est-à-dire le magasin tubulaire du Kropatschek. Le colonel Gras et le capitaine Dessaleux inventent une cartouche de 8 mm dont le culot de l'étui à bourrelet conserve le diamètre de celui de la munition du fusil Gras, autrement dit avec un étui exagérément tronconique. La balle « M » est développée par le lieutenant-colonel Nicolas Lebel, directeur de l’École normale de tir du camp de Châlons. La culasse mobile à doubles tenons est conçue par le colonel Bonnet.
Le colonel Gras et surtout les contrôleurs d'armes Albert Close et Louis Verdin, à Châtellerault, sont responsables de l'architecture détaillée de l'arme et de son usinage. Des prototypes sont construits à la manufacture d'armes de Châtellerault et essayés à l'école normale du tir au camp de Châlons et dans les corps de troupe.
Le 22 avril 1887, le fusil est officiellement dénommé modèle 1886. La production est lancée et le général Boulanger exige la production d'un million d'exemplaires pour le 1er mai 1887. Malgré une industrialisation forcenée, le rythme atteint 900 000 armes par an soit cinq produites à la minute dans les trois manufactures nationales d'armes de Châtellerault, Manufacture d'armes de Saint-Étienne et Tulle. Deux millions de fusils sont fabriqués avant la Première Guerre mondiale.
On le désigne sous le nom de « Fusil Modèle 1886 », mais c’est sous le nom de fusil Lebel qu’il restera connu et deviendra célèbre.
Finalement, après quelques essais en corps de troupe, le nouveau fusil est adopté par note ministérielle du 22 avril 1887, sous le nom de modèle 1886. La production du Lebel est l’occasion d’une rationalisation des méthodes et des équipements, avec un soin particulier porté à l’interchangeabilité des pièces entre les manufactures. Une mission, envoyée aux États-Unis en octobre 1886 « procéda à un achat important de machines dont 107 furent attribuées à Châtellerault ».
Le résultat est une arme superbe dont la qualité de finition et les lignes élégantes forcent l’admiration de tous.
La tête de la culasse mobile fut modifiée en 1893 d'où l'appellation réglementaire du fusil Lebel : « Fusil Mle 1886M93 ».
Le fusil Mle 1886-93 était une arme robuste, au fonctionnement sûr, capable d'une très bonne précision aux longues distances grâce à la "Balle D" . Les faiblesses du fusil Lebel étaient, d'une part, le magasin tubulaire sous le canon qui ne permettait pas un rechargement rapide pour le tir à répétition. Et d'autre part une hausse relativement fragile et de faibles dimensions assortie d'un guidon trop fin, trop bas et non réglable.
Le calibre 8 mm Lebel est une cartouche à la base développé en poudre noire mais à ce jour existe également en poudre moderne, développée par le français Nicolas Lebel en 1886 pour le fusil Lebel.
Notons que la forme de la cartouche, qui constituera un sérieux handicap pour le développement de toutes les armes ultérieures, est tout à fait adaptée au système de répétition, faisant du Lebel une arme homogène. Son culot large, poursuivi d’une douille fortement tronconique, permet d’avoir une cartouche courte et compacte, augmentant la capacité du magasin tubulaire, dans lequel ces cartouches sont stockées en position inclinée, éliminant les risques de percussion accidentelle.
La largeur du bourrelet assure un bon positionnement de la cartouche dans la chambre et un bon fonctionnement de l’éjecteur, sans exiger une précision extrême dans la fabrication des pièces. Bien que précipités, les choix de 1886 étaient cohérents.
Le culot de notre étui de 8X50R est quasi identique au culot de la douille de 11mm GRAS. Avec la réduction du calibre à 8mm, l’étui présente un dessin étrange (forme de bouteille). Cette forme va dans un avenir proche poser de gros problèmes pour la conception des armes semi-automatiques et automatiques (par exemple la forme demi-lune du chargeur FM1915 CHAUCHAT…).
La cartouche est cependant plus courte que ses concurrentes, ce qui, considérant le mode de fonctionnement de notre fusil 1886 M93 (système KROPATSCHEK à magasin tubulaire dans le fût) est un avantage, permettant d’accroître sensiblement la capacité.
Cet extrait du manuel d’instruction militaire de 1915 présente les principales munitions tirées par le fusil modèle 1886 M. 93, dit Lebel : la cartouche modèle 1886 M, la cartouche M. 86 D.
Les munitions du fusil modèle 1886 M. 93 comprennent :1° La cartouche modèle 1886 M. (Cette cartouche est remplacée par une cartouche appelée cartouche M. 72. L’étui en laiton modèle 1886 M. : le collet, dont le bord est serti sur la balle ; le raccordement ; le corps formé de deux cônes ; le culot avec le bourrelet, le logement du couvre-amorce, l’enclume et les deux évents pour la transmission du feu de l’amorce à la charge. - L’amorce, en cuivre rouge, contenant 4 centigrammes de composition fulminante recouverte de vernis. - Le couvre-amorce en laiton, qui maintient l’amorce en place et ferme toute issue aux gaz. - La charge constituée par 2 gr, 75 de poudre BF nouveau type. - La bourre constituée par une pastille de cire jaune et un disque de carton lustré mince placé au-dessous. On y distingue : le méplat, l’ogive, le cône antérieur, le cône postérieur, le culot.
La balle D, plus légère que la balle D, plus légère que la balle M, ne pèse que 12 gr. 80 et a une longueur de 39mm,20. Elle est constituée par une masse de laiton estampé et comprimé. La tension de la trajectoire a en outre comme conséquence la diminution des angles de chute. En raison de ses formes fuyantes la balle D ricoche avec une grande facilité. Ces ricochets se produisent jusqu’aux environs de 3,200 mètres (angle de chute 18°) dans la proportion de 34 % jusqu’à 2,400 mètres et 15 % jusqu’à 3,200 mètres.
| Type de Munition | Poids de la Balle | Charge de Poudre | Caractéristiques |
|---|---|---|---|
| Cartouche modèle 1886 à balle traçante | 11 grammes | 3 grammes | Balle T, joint d’amorce orange |
| Cartouche modèle 1886 à balle perforante | 9,6 grammes (laiton) + noyau en acier | 3,2 grammes | Balle P, sertissage noir, perce les boucliers de tranchées allemands |
| Cartouche modèle 1886 M | - | 2,75 grammes (poudre BF nouveau type) | Étui en laiton modèle 1886 M |
| Cartouche avec balle "D" | 12,80 grammes | 3 grammes (poudre sans fumée BM’F) | Portée de 4400 mètres |
Le Lebel devait connaître ses premiers engagements au combat lors d’opérations coloniales et de l’expédition dite des Boxers en Chine. Dans un pamphlet- alarmiste et belliciste- publié sous couvert de l’anonymat en 1890, l’historien Theodor Schieman proclamait : « Les Français ont un avantage exceptionnellement considérable sur nous : c’est que d’ores et déjà, leur infanterie toute entière est pourvue du fusil Lebel, arme de petit calibre, de tout point excellente».
Le Lebel a été employé avant 1914 dans les colonies françaises d'Afrique, mais aussi pour la répression de quelques grèves ouvrières : le Lebel connut son baptême du feu lors de la fusillade de Fourmies le 1er mai 1891 (neuf morts parmi les manifestants). Le Lebel servit aussi lors de la révolte des Boxers en Chine, en 1900-1901.
Son utilisation fut décisive dans le combat de Tit contre les Touaregs dépourvus d'armes à répétition (1902). Durant la première Guerre Mondiale, il équipa la quasi totalité de l'infanterie française mais fut progressivement remplacé par les fusils Berthier à chargeur de type Mannlicher qui connurent deux variantes (fusil Mle 1907-15 à chargeur de 3 cartouches fabriqué en grande série à partir de 1916, ainsi que fusil Mle 1916 à chargeur de 5 cartouches mis en fabrication assez tard en 1918).
De surcroît, les fusils Lebel continuèrent à être fabriqués neufs jusqu'en mai 1920 à la Manufacture d'Armes de Tulle. Cette dernière continua les remises en état et les recannonages de fusils Lebel jusqu'en 1937. Il est incontestable que le fusil Lebel est devenu et restera l'arme symbolique de l'infanterie française pendant la Grande Guerre (1914-18).
Bien qu'il ait déclenché une révolution dans l'armement d'infanterie et bien qu'il délivrât des performances balistiques comparables ou même supérieures à celles de ses concurrents, le fusil Lebel fut rapidement surclassé en ce qui concerne le tir à répétition. Le Mauser Gewehr 98 (1898) allemand à lame chargeur, le Mosin-Nagant (1891) russe et le Lee-Enfield Mark I (1902) anglais étaient déjà tous capables de cadences de tir plus élevées.
Il faudra attendre près de 20 ans pour que soit enfin adoptée une arme moderne pour l'infanterie française : le fusil MAS 1936 en calibre 7.5mm. En guise d'épilogue, les instances superieures de l'armée française ont toujours eu du mal à débarrasser le personnel militaire d'armes portatives ayant fait leur temps : le fusil Lebel sera donc encore utilisé pour équiper des territoriaux durant la Seconde Guerre mondiale.
Il en fut également livré à la Grèce, puis aux Républicains espagnols pendant les années 1930. Le fusil Lebel finit sa carrière militaire aux mains des Harkis lors de la guerre d'Algérie. Des fusils Lebel qui servaient encore pendant ces dernières années dans les montagnes d'Afghanistan ont été récemment rapportés comme souvenirs par des militaires US.
Nicolas Lebel, né en 1838, simple soldat sorti du rang, s’est progressivement spécialisé dans le tir au fur et à mesure de sa longue carrière. Sa contribution essentielle sera d’organiser une expérimentation rigoureuse du fusil dans un contexte de pression politique à la précipitation et de ne pas y faire d’erreur. Il sera également un des auteurs de la nouvelle doctrine de tir adaptée à cette nouvelle arme révolutionnaire. Modeste, il réfutera toujours les commentaires et articles de presse lui assurant la paternité du Fusil Lebel.
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