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Si grand que soit le désert, on porte toujours en soi ses propres frontières. Ces mots squattaient son esprit comme s’il les lisait sur le bout de ses santiags poussiéreuses qu’il fixait depuis de longues minutes, assis au bord de la route. Une pause avant le prochain camion qui voudrait bien l’emmener jusqu’à un motel semblable à tous ceux qui l’avaient précédé.

De honky-tonks enfumés en filles à vingt dollars, jusqu’au bout de son blues de loser où l’accent trainant du Sud collait à ses souvenirs, poisseux comme la mélasse bon marché de son enfance. Voyageur immobile. Le monde ne serait jamais assez grand pour lui permettre de se fuir. Tout connu. Tout perdu.

Elle, elle entre autres. Plus belle que la fille sur les pubs de Lucky Strike. Plus chaude que les nuits au bord du Rio Grande. Plus douce et plus tendre que les fleurs de coton qui blanchissent le Sud brûlant. Plus caressante que la brise du soir sur les champs de colza. Au temps où il était beau, fort, indestructible malgré les nuits où il livrait à l’alcool un combat corps à corps dont il sortait chaque fois vainqueur et se croyant plus fort encore. Il avait tout connu, tout rêvé aussi. Mais aujourd’hui, il ne rêvait plus.

De l’autre côté de la route, près d’un hangar dont les tôles finissaient de rouiller, le soleil de juin se reflétait dans la dernière vitre encore intacte d’une Cadillac modèle 56 qu’un Elvis local avait abandonnée là. Stèle sans commémoration d’un âge d’or sans héritier. De loin en loin, entre deux rafales chargées de poussière et de buissons virevoltants d’herbe sèche, le vent du sud pleurait les gammes mineures d’un harmonica lointain. Elles jaillissaient, ruisselaient, s’étiraient paresseusement avant de s’évaporer.

Machinalement, du bout des doigts, il marquait le tempo sur l’étui de sa guitare posé près de lui. Sa guitare, une Gibson J200, The Queen of Guitars comme on l’appelait du côté de Nashville, sa compagne fidèle ; c’était à peu près tout ce qu’il lui restait de ses années de rêves. Il avait peu à peu tout laissé sur les chemins de ses errances où même ceux qui l’aimaient s’étaient épuisés à le suivre avant de le perdre tout à fait. Il se demandait souvent qui il avait le plus trahi : les autres ou lui-même ? Remords ou regrets ? Il ne trouverait sans doute jamais la réponse. Parfois, il espérait qu’elle s’imposerait d’elle-même, qu’elle l’attendait quelque part au bout de la route, incontestable, définitive, soulagement apaisant de certitude, tels ces ordres si péremptoires qu’ils vous déculpabilisent quels que soient les actes que vous avez commis en leur nom.

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En fait de réponse, au bout de chaque route, il n’avait trouvé que des carrefours et avait pris le parti - mais en était-ce vraiment un ? - de suivre la direction du vent. À quelques tourbillons près c’était, somme toute, reposant. Et puis, Bob lui-même l’avait dit : the answer is blowin’ in the wind… mais il n’avait pas dit lequel.

Le biker passa si près de lui, qu’il sentit la chaleur du moteur. Il ne releva même pas la tête. La musique du V-Twin de la Harley Sportster, il pouvait la reconnaitre les yeux fermés. Lucille la lui avait jouée inlassablement tout au long de ses road-trips sans but. Lucille ; c’est le nom qu’il avait donné à sa monture ; un clin d’œil à la guitare de B.B.King, son mentor. Il l’avait même fait peindre en lettres vert émeraude sur les flancs noirs du réservoir de sa machine. Elle aussi, il l’avait perdue, une de ces nuits d’excès où, une fois encore, il s’était rêvé invincible, maître du jeu. Une fois de trop. Il savait que c’était un coup de folie, une bravade, un ultime défi lancé à la chance mais avec un carré de rois en main, il avait cru, un instant, battre facilement son adversaire, jusqu’à ce que celui-ci aligne sur la table une quinte flush. Pour un moment d’orgueil et une poussée d’adrénaline, il avait joué et perdu celle qui l’avait servi fidèlement depuis toujours.

Le soleil commençait à cogner dur et depuis le passage du biker, la route était restée déserte. Il ne pouvait pas attendre là indéfiniment. Il se résignait à se remettre en route, quand le mufle de ce qui semblait être un Mack se profila à moins d’un mile. Quelques instants plus tard, le camion commença à ralentir puis s’arrêta à quelques pas de lui. C’était bien un Mack. Avec sa remorque, il devait mesurer pas loin de soixante pieds. Des pare-chocs aux cerclages des phares, rétroviseurs et pipes d’échappement, les chromes étincelaient mettant en valeur les chevaux sauvages au galop peints sur la carrosserie. La remorque n’était pas en reste : pointant son légendaire Colt Peacemaker, John Wayne y côtoyait Angie Dickinson et Dean Martin sur fond de saloon au crépuscule. Rio Bravo surgissant au milieu de nulle-part.

Le chauffeur lui fit signe de monter. - Comme toi. - Il y a de la Bud dans le frigo, derrière. Derrière, le réfrigérateur côtoyait un micro-ondes, une fontaine à eau, un fauteuil, un mini téléviseur et, au-dessus, une couchette. À les voir sans cesse sur les routes, on les croirait sans domicile, presque vagabonds, pensa-t-il. « Tu es musicien ?... J’ai gratté un peu, moi aussi dans le temps. Des airs de Johnny Cash, surtout.

Il n’était pas vraiment d’humeur à bavarder mais voyager gratuitement, ça valait bien un minimum d’efforts. Ils continuèrent donc à échanger des banalités sur les qualités musicales du blues, de la country et de leurs meilleurs interprètes. Les kilomètres défilaient, monotones.

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« C’est là que je m’arrête, dit le chauffeur, en désignant droit devant l’étoile blanche sur fond rouge, emblématique des stations-services Texaco, j’y ai mes habitudes. En plus du carburant, ils te servent des steaks grands comme ma main accompagnés d’une purée de patates douces pimentée et ils ont même des chambres. Et puis tiens, j’y pense, le patron du snack est un ancien roadie ; il a autrefois tourné avec Buddy Guy, Muddy Waters et même John Lee Hoker et il lui arrive parfois de faire venir un musicien. Il appelle ça “soirée spéciale“ et il en profite pour augmenter ses tarifs. Il se pourrait bien qu’il te demande d’en pousser une ou deux en échange d’un repas et même d’une chambre s’il lui en reste une de libre. Si ça lui allait ? Il n’en espérait pas tant.

La salle était plus grande qu’elle ne le paraissait vue de l’extérieur. Il était encore un peu tôt et seules quelques tables étaient occupées. Sur le mur, derrière le comptoir, étaient encadrées des photos de bluesmen célèbres chaque fois accompagnés d’un type qui devait sans doute être le patron des lieux. Il put le vérifier quand son compagnon de route le lui présenta.

« On me dit que tu joues du blues. Le patron émit un sifflement admiratif. - Je t’aurais bien proposé de faire un passage ce soir, mais avec tes références, tu dois être au-dessus de mes moyens. Je te propose quand même un deal : nourri, logé et je demanderai aux clients de mettre la main à la poche si ça leur a plu.

Le snack s’était rempli. Plus une table de libre. Il se percha sur le tabouret de bar, derrière le micro que le patron avait installé. Personne ne semblait remarquer sa présence. Il égrena quelques notes qui se noyèrent dans le brouhaha. Il allait lui falloir s’imposer. Il plaqua un accord rageur et attaqua : “Come on, come on, Baby don’t you wanna go…", les premières mesures de Sweet home Chicago. Des visages se tournèrent alors vers lui et le vacarme baissa d’un cran. Dès la fin du morceau, il enchaina avec Baby what you want me to do, martelant le tempo. La température grimpa progressivement au rythme des morceaux qui se succédaient. Puis, des mains frappèrent en cadence. Certains clients avaient abandonné leur assiette et leur table pour esquisser des pas de danse. Pendant plus d’une heure, porté par l’enthousiasme croissant de son public, il aligna les standards et c’est avec un Further up on the road de près de dix minutes qu’il acheva son tour, laissant la salle sonnée mais en redemandant. Il avait gagné la partie et comme il l’avait espéré, les clients avaient généreusement mis la main à la poche. Il les avait conquis, tous. Tous et elle.

Seule à une table, un peu en retrait des autres, elle ne l’avait pas quitté des yeux. La salle s’était vidée peu à peu. - Non. Jamais vue avant ce soir. Son repas terminé, il s’attabla dans la salle devant un verre de Four Roses, non sans noter qu’elle n’avait pas quitté sa table et il profita de l’instant où elle tourna son regard vers lui, pour hocher la tête en souriant, ce qu’elle ne manqua pas de prendre comme l’invite qu’elle semblait avoir attendue. Il la regarda se lever et venir vers lui. Il en ressentit un trouble étrange où se mêlaient le désir et une inexplicable envie de fuir. Son jean et son T-shirt semblaient avoir été taillés sur mesure pour mettre en valeur chaque courbe de son corps élancé ; ses cheveux noirs, tombant sur ses épaules, encadraient un visage où brillaient deux yeux verts en amande. Le désir acheva de l’emporter quand elle demanda, désignant la chaise vide en face de lui : “Je peux ? “ Comment aurait-il pu refuser ? - Oui, merci.

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C’est elle qui s’y décida, le complimentant sur sa prestation. Il l’en remercia. Elle lui posa des questions sur le choix de ses chansons. Il évoqua les auteurs qui l’avaient inspiré. Elle dit en apprécier certains, évoqua ses goûts…. Ils échangèrent ainsi un moment sur un ton qui se voulait détaché alors qu’ils savaient que l’un comme l’autre n’avait en tête que la suite de cette soirée. C’est le patron qui l’amena en disant qu’il allait devoir fermer. Penchant la tête sur le côté, elle releva un sourcil en esquissant un sourire furtif. Dehors, la nuit était claire et il faisait bon mais ils ne s’attardèrent pas longtemps sous la véranda et empruntèrent sans se presser la longue allée qui menait aux chambres de plain-pied. En chemin, les propos échangés, devenaient plus intimes, plus complices, les rapprochant un peu plus l’un de l’autre. Devant la porte de sa chambre, il marqua un bref temps d’arrêt, puis, se ravisant, il lui proposa de l’accompagner jusqu’à la sienne.

- Alors, à demain, peut-être. Il regagna sa chambre, perplexe, se demandant s’il ne s’était pas fait des idées un peu trop vite. Il entrouvrit la fenêtre, alluma une cigarette, éteignit la lumière et s’allongea sur le lit. Il n’avait pas vraiment sommeil et puis, surtout, il continuait à se poser des questions sur les instants qui venaient de s’écouler, quand il entendit frapper discrètement à sa porte. Elle ne portait pour tout vêtement qu’une tenue légère, diaphane, d’une impudeur subtile et dont la lumière de la lune, dans son dos, accentuait la transparence. Il l’attira contre lui puis sur le lit.

Il fut tiré du sommeil par les coups de klaxon que des camionneurs faisaient retentir en quittant le parking pour se saluer les uns les autres avant de reprendre la route. Elle dormait encore ; allongée sur le dos, comme offerte sur le lit défait. Il eut brusquement une furieuse envie d’elle. Il ne comprenait pas ce qu’il lui arrivait. Il venait de la rencontrer, elle l’avait rendu accro en une seule nuit et il éprouvait pourtant l’inexplicable sentiment de l’avoir toujours connue. Pendant que l’eau ruisselant sur son corps achevait de le réveiller, il se dit que la chance était peut-être enfin en train de tourner en sa faveur : il venait de passer la nuit avec celle dont n’importe quel homme ne pourrait jamais rêver que dans ses délires les plus improbables et il avait en poche plus d’argent qu’il n’en avait eu depuis longtemps. Il se sentit un homme neuf.

Quand il revint dans la chambre, le lit était vide. Elle ne devait pas être bien loin ; sans doute était-elle allée chercher de quoi se changer : elle ne pouvait évidemment pas déjeuner dans sa tenue d’hier soir, pensa-t-il en souriant à l’idée de l’émeute que ça ne manquerait pas de provoquer parmi les quelques camionneurs encore attablés. Il patienta quelques minutes puis décida d’aller voir si elle n’était pas allée l’attendre au snack.

« Tu l’as vue ? - Hé ! tu pourrais dire bonjour ! - Qui ? - Non et il me semble que tu devrais être mieux placé que moi pour savoir où elle est, non ? Ce que je regrette bougrement, dit-il avec un clin d’œil appuyé. Des beignets et un grand café ? - Oh là ! mais c’est sérieux ! déjà ?... crois-en mon expérience, si on se laisse aller, elles nous ont à l’usure. - Tu aurais dû commencer par là : tu sais bien qu’il leur faut toujours un temps fou pour se préparer à épater la galerie.

Sans grand espoir, il frappa longuement à la porte mais, sans réponse, il se résigna à rejoindre sa propre chambre. Un essaim de questions sans issue bourdonnait dans sa tête. Il arpentait la chambre en tous sens comme s’il espérait y trouver la réponse aux questions qu’il se posait à voix haute. Mais son esprit comme ses déambulations se heurtait à des murs. Et sans cesse le même mot revenait : pourquoi ?…pourquoi ?... L’avait-il déçue cette nuit ? Non, certainement pas : elle s’était donnée, abandonnée passionnément à son plaisir, sans limite. Avait-elle eu peur de s’engager ? Peu probable : ils n’en étaient pas encore là... Le coup d’une nuit ? Peut-être mais pourquoi alors avoir perdu du temps en confidences complices ?... Et si elle avait été victime d’un accident ?... Il passa du doute à la colère, de l’excitation à l’abattement, en boucle, encore et encore. Il tomba enfin sur le lit, abasourdi, l’esprit obscurci par un fatras de pensées embrouillées. Quand il ferma les yeux, un regard d’émeraude le fixa dans le noir. Des heures s’égrenèrent lentement mais pour lui, le temps s’était arrêté ce matin dans cette chambre vide. Ne plus penser ; ne plus voir la vie qui s’écoulait au-delà de ces quatre murs. C’était là tout ce qu’il avait trouvé pour nier l’absence ; pour espérer un retour sans l’attendre.

Il était près de midi quand il entendit frapper. Ses pensées se bousculèrent en accéléré, en désordre, des meilleures aux pires. Qu’allait-il trouver derrière cette porte ? Elle ?... Le porteur de cette mauvaise nouvelle qu’il redoutait ?... Ou simplement le patron du snack qui s’inquiétait de ne pas l’avoir vu de la matinée. Les secondes qui s’écoulèrent lui parurent des heures.

Ils se regardèrent un instant sans un mot. Il se refusait à lui ouvrir les bras ; le sentant, elle n’osait s’y jeter. « Pourquoi es-tu partie sans prévenir ?... Que s’est-il passé… et puis d’où viens-tu ?... Parle ! - Je sais, je n’aurais pas dû. Pardonne-moi. Je vais tout t’expliquer. Il s’effaça pour la laisser passer, claqua la porte derrière lui et s’y adossa, les bras croisés sur la poitrine comme une barrière entre eux deux ; entre son désir de la serrer contre lui et son envie de laisser exploser sa colère.

« Hier soir, au snack, quand nous avons commencé à bavarder j’avais bien l’intention de ne rien te cacher des raisons de ma présence ici : j’avais tellement besoin d’en parler à n’importe qui. Mais, très vite, j’ai compris que tu sera...

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