La science-fiction japonaise, bien que riche et diversifiée, demeure souvent méconnue. Pourtant, elle offre un terrain fertile pour une réflexion sur le pouvoir de transformation des technologies. Cet article se propose d'examiner, à travers l'étude du manga Gunnm de Kishiro Yukito, la façon dont la SF japonaise s'est emparée de l'imaginaire nanotechnologique dès le début des années 1990.
Certains évoquent, pour l’apparition de la science-fiction au Japon, le conte d’Urashima Tarô, qui est évoqué pour la première fois en 720 de notre ère. Dans cette fable, Urashima Tarô, un jeune pêcheur, visite un palais sous-marin et découvre en rentrant à son village que trois cents ans ont passé. Il faudra attendre la fin du XIXe siècle et l’ouverture à l’Occident pour que l’influence de Jules Verne se fasse sentir.
Le terme de « kagaku shôsetsu » (littéralement « roman scientifique ») fera d’ailleurs son apparition dès 1886 pour décrire ce nouveau genre de publications. Cette influence se montre encore très présente au moment où le « manga moderne » fait ses premiers pas après la Seconde Guerre mondiale, lorsque Tezuka Osamu publie successivement Lost World et Metropolis. Les échanges culturels n’ayant cessé de s’intensifier depuis, on continue d’observer emprunts et références.
Publié en 1934, le Tank Tankurô de Sakamoto Gajô est souvent présenté comme l’inspiration du Astro Boy de Tezuka. Quelques années plus tard, Yokoyama Mitsuteru introduit le premier des robots géants avec Tetsujin 28-gô en 1956, inaugurant une longue série d’engins pilotés.
Dès son apparition, le robot s’affirme donc comme résolument polymorphe et non pas figé dans une seule forme - capable de se rendre semblable à l’homme, mais également d’embrasser son potentiel de machine : du bras-canon laser d’Astro Boy aux imbrications de Goldorak, il n’est rien que la technologie ne puisse réaliser.
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Alors que les auteurs occidentaux aiment à envisager la manière dont l’introduction d’un unique élément peut transformer (voire bouleverser) l’ensemble d’une société, les Japonais présentent des récits où les aspects futuristes restent soigneusement circonscrits et où perdure un quotidien beaucoup plus prosaïque.
Cette vision particulière de l’anticipation (où perdurerait une large partie de notre façon de vivre) explique peut-être la fascination qu’exercent les robots sur les Japonais - cette technologie qui en définitive, s’attache à imiter la vie. Ces derniers ne s’interdisent pas une part de spéculation, imaginant des sociétés futures où, une fois de plus, les robots ont la part belle.
Le Japon étant un pays insulaire, on pourrait imaginer que la peur de l’autre y soit une thématique richement exploitée. Pourtant, il faut bien reconnaître que la situation est sensiblement différente en manga : et si notre bonne vieille Terre est souvent source de convoitise pour des créatures venues d’autres planètes, ses défenseurs se révèlent généralement être eux aussi originaires de l’espace.
Contrairement à la paranoïa américaine, le message est ici celui d’une recherche de cohabitation pacifique. Le sort de la planète peut être en jeu, les préoccupations de ces héros n’en sont pas moins souvent très… terre-à-terre.
À partir de 1978, Terasawa Bûichi va explorer une veine similaire : si seuls certains chapitres de Cobra se déroulent dans une ambiance de western, des séries comme Kabuto ou Takeru puisent résolument dans la tradition folklorique sino-japonaise et revisitent ces personnages populaires à la sauce futuriste.
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Cette tendance rétro, où s’exprime une fascination durable pour les engins volants, va se prolonger et se retrouver également chez Miyazaki Hayao, dans le Spirit of Wonder de Tsuruta Kenji ou encore au cœur de la série Last Exile.
Dans un archipel où l’on ne compte pas moins de cinq séismes par jour, les scènes de destruction les plus extrêmes appartiennent au quotidien des Japonais. Le récit « de catastrophe » figure ainsi en bonne place dans la production de manga, proposant des visions apocalyptiques dont on peut se demander si elles ne sont pas autant de tentatives de conjurer le sort.
De façon surprenante, cette vision positive se trouve pourtant contrebalancée par nombre de dystopies, mettant en lumière une société actuelle qui semblerait au bord de l’explosion. On soulignera la place particulière qu’occupent les enfants dans ces récits, tout autant symboles d’innocence que porteurs d’avenir.
L’Attaque des Titans est un nom que nous avons tous entendu ou lu au moins une fois au cours des dernières années. C’est un phénomène qui dépasse de très loin le cadre parfois restreint de l’animation japonaise. Véritable raz-de-marée populaire, l’œuvre de Hajime Isayama a embarqué dans son sillage plus de 100 millions de spectateurs et de lecteurs.
Que ce soit par sa patte artistique, son intrigue ou sa mise en scène, L’Attaque des Titans est une œuvre hors du commun, qui a rapidement su se faire une place de choix dans tous les cercles de discussion autour de la pop culture. Ce succès n’est pas uniquement le fruit du hasard ou d’un bon alignement des étoiles. Tout découle de Hajime Isayama et de sa grande maîtrise des procédés narratifs.
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Il se distingue notamment par sa capacité à distiller fréquemment des indices au cœur d’éléments qui semblent anodins, alors qu’ils sont cruciaux quant à la tournure que la narration va prendre. La grande majorité d’entre eux semblent ne pas vraiment avoir de sens lors du visionnage, et ne nous sautent au visage que lorsque les révélations d’intrigues nous sont faites. C’est en cela qu’il est très intéressant de revisionner l’œuvre tant tout s’emboîte à la perfection.
L’Attaque des Titans est un récit impitoyable qui nous prend à revers en nous révélant ses véritables enjeux, ainsi que sa thématique principale, quand nous pensons enfin voir le bout du tunnel. En faisant la découverte du monde hors des murailles, ceux qui pensaient être les derniers rescapés de l’espèce humaine apprennent que l’humanité a continué de prospérer, et qu’elle entretient une haine profonde pour le peuple des murs.
Nous ne sommes alors plus dans une lutte post-apocalyptique contre des êtres monstrueux, mais dans une profonde réflexion sur le cycle de la haine et de la violence qui gangrène l’entièreté de l’histoire de l’humanité. L’œuvre d’Isayama établit des parallèles clairs avec l’histoire de notre monde, donnant aux dernières batailles une esthétique de Seconde Guerre mondiale, tout en liant l’expérience endurée par le peuple d’Eren aux atrocités commises envers les Juifs européens du XXe siècle.
L’Attaque des Titans suit le destin de l’humanité qui, après avoir été décimée par des monstres géants, se retire à l’abri dans son dernier royaume, protégée par trois grands murs circulaires de plus de cinquante mètres de haut. Les derniers rescapés du genre humain vivent dorénavant de façon rudimentaire, dans une époque à l’apparence médiévale.
Le premier épisode nous immerge dans cette réalité en nous faisant adopter le point de vue d’Eren Jaeger, un jeune garçon qui vit dans le quartier de Shiganshina avec sa famille, et ses meilleurs amis, Mikasa Ackerman et Armin Arlert. Le garçon rêveur et innocent laisse place à un être traumatisé et rongé par la haine. Il est habité par un seul désir : éradiquer les titans de la surface de la terre.
Eren Jaeger est l’âme de cette histoire. Il incarne toutes ces enfances qui ont été brisées au contact de la cruauté de notre monde. En cela, il est un personnage difficile à analyser, car il n’est pas monolithique. Si l’impact des titans sur sa vie a piétiné son essence, le moment où il découvre que l’humanité n’est pas éteinte hors des murs est un nouveau choc.
C’est cet enchaînement d’événements qui façonne ce personnage d’une grande complexité. Il est à la fois un enfant naïf et rêveur, un soldat à la volonté inébranlable, puis un leader révolutionnaire, avant de devenir un monstre génocidaire et, paradoxalement, l’incarnation d’un espoir pour l’avenir de l’humanité.
Pour nous narrer sa fresque sanguinaire, il opte pour l’usage subtil du foreshadowing. C’est une technique de narration qui consiste à laisser plusieurs indices au cours de l’histoire, permettant de nous préparer inconsciemment à tous les tournants du récit, mais qui crée surtout plusieurs niveaux d’interprétation. Cette mécanique narrative a un double objectif. Si le premier est de conserver notre attention, le second est de nous faire découvrir la réalité du monde en même temps que les habitants de l’île de Paradis.
Gunnm est en effet l’une des premiers œuvres à en avoir introduit les éléments emblématiques - les nanomachines imaginées par Drexler - tout en illustrant de manière critique le rêve de contrôle ultime de la matière. Elle s’inscrit dans la lignée de mangas publiés entre les années 1960 et 1970, dont elle reprend les thèmes principaux (le statut des cyborgs et la question de leur libre arbitre) en les réinterprétant au prisme du paradigme nano.
Le second volet du manga élargit donc amplement le récit et offre une nouvelle lecture des implications sociales et sociétales des nanotechnologies, comme le souligne l’article de Bounthavy Suvilay à propos des représentations des nanotechnologies dans le manga.
Les nanotechnologies ont été présentées comme la prochaine révolution industrielle, d’une ampleur telle qu’elle devrait bouleverser l’ensemble de la société humaine. L’éventail des prévisions a varié entre l’avènement d’une ère d’abondance et de richesses, et l’apparition de nouvelles menaces à l’encontre de l’humanité.
Il faudra toutefois attendre presque vingt ans pour qu’un scientifique japonais, Taniguchi Norio, professeur à l’Université des Sciences de Tokyo, utilise le premier le terme de nanotechnologie en 1974. Ce fut pourtant sans aucun doute Eric Drexler, du Massachusetts Institute of Technology (MIT), qui popularisa les nanotechnologies dans son ouvrage Engines of Creation en 1986.
Voilà qui « ressemble à de la science-fiction », reconnaît Drexler lui-même. Pourtant, lorsque Eigler et Schweizer réussirent à manipuler avec un STM des atomes de xénon pour esquisser le logo d’IBM à l’échelle nanométrique en 1989, les possibilités de l’ingénierie moléculaire se virent réaffirmées.
Afin d’apaiser ou tout simplement de ne pas prendre en compte des inquiétudes soi-disant irrationnelles, les idées de Drexler ont été violemment critiquées et reléguées à un sous-genre de science-fiction à ne pas confondre avec la « vraie » science.
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