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De La guerre du feu aux aventures de Rahan en passant par les reconstitutions télévisées, l’image d’Épinal du chasseur préhistorique, brandissant son épieu face à un mammouth, est tellement ancrée dans notre culture qu’on a peine à seulement envisager une réalité différente.

Les premiers chasseurs

Bien plus rares qu’on ne le pense, des preuves - directes ou indirectes - suggèrent aux préhistoriens que la famille humaine, pour se procurer les protéines nécessaires à son développement, est passée d’un comportement charognard à un comportement prédateur. Les vestiges matériels de cette pratique a priori essentielle sont bien moins présents que ceux d’autres activités, comme l’art. Bien sûr, il y a les pierres taillées.

Mais celles-ci sont plus souvent des outils à dépecer, découper les animaux morts, des racloirs pour traiter leurs peaux, que des armes de chasse. Ces armes apparaissent surtout à partir de l’époque où les pierres taillées sont suffisamment légères pour être emmanchées. Ces dernières sont identifiables par leur forme (harpons…) ou - plus rarement - parce qu’encastrées dans la carcasse fossilisée d’animaux, comme pour ce mastodonte ouest-américain vieux de 13 800 ans, trouvé avec une pointe de sagaie fichée dans une côte.

Trouvés sur un site d’occupation humaine, les os fossilisés du gibier peuvent aussi documenter l’activité cynégétique. Souvent, ce sont des indices indirects qui renseignent les chercheurs : la présence, au même endroit, de nombreux restes d’animaux de la même espèce et souvent du même âge, comme les nombreux rennes trouvés à Tautavel (Pyrénées orientales, -450 à -300 000 ans), par exemple, atteste d’un choix préférentiel qui écarte alors l’idée d’une exploitation fortuite, par l’homme préhistorique, de carcasses trouvées au hasard.

Car - et c’est là toute la difficulté - nos ancêtres sont sans doute des charognards opportunistes, avant d’être des chasseurs ! Les théories se bousculent, basées sur des sources archéologiques et ethnologiques (notamment le mode de vie des Bushmen). Jusqu’aux années 1960, l’anthropologue australien Raymond Dart, le découvreur des australopithèques, popularise l’idée d’un hominidé devenu rapidement chasseur pour compenser sa faiblesse naturelle.

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Une activité qui, selon l’hypothèse de l’archéologue sud-africain Glynn L. Isaac (années 1970), s’organise autour de camps de chasse, avec division du travail. En 1981, son confrère américain Lewis Binford introduit au contraire l’idée d’un hominidé essentiellement charognard, exploitant les carcasses sur place ; il estime même que la chasse n’apparaît véritablement que vers -40 000 ans. Un relatif consensus se dessine ensuite autour d’un scénario intermédiaire, proposé par les paléoanthropologues d’aujourd’hui.

Les premiers hominidés d’Afrique orientale (les australopithèques et leurs cousins) se contentent d’exploiter les charognes trouvées sur le terrain. Leurs successeurs, les premiers Homo, continuent sur cette lancée - en utilisant des outils rudimentaires tels que des galets aménagés. Récemment mis au jour à Schöningen, en Allemagne, près de restes de chevaux, des javelots de bois (un matériau qui ne se conserve qu’exceptionnellement) vieux de 200 000 ans* constituent la plus ancienne preuve irréfutable.

Bien équilibrés, ce sont des armes de jet utilisées par H. erectus (ou son descendant européen, H. Heidelbergensis). À Terra Amata, près de Nice, ce dernier laisse, il y a 380 000 ans, les ossements des jeunes éléphants (d’espèce ancienne), aurochs, cerfs, sangliers, mais aussi lapins et oiseaux qu’il consomme. L’épieu reste l’arme dominante au cours du Paléolithique moyen (-300 000 à -35 000 ans), durant lequel l’Homme de Néandertal, contrairement à ses prédécesseurs, commence à pêcher truites, saumons et anguilles dans les lacs et les rivières.

Puis, au Paléolithique supérieur (-35 à -10 000 ans environ), apparaissent la sagaie, à la longue hampe, et le harpon. La pointe amovible de ce dernier est souvent faite en bois de renne, lequel devient l’un des gibiers prépondérants d’Homo sapiens. L’invention du propulseur permet à ce dernier de ‘catapulter’ ses armes de jet plus fort et plus loin, et de terrasser même les mammouths, très chassés en Europe centrale et orientale.

Enfin, si de petites pointes lithiques vieilles de 20 000 ans trouvées à La Gravette (Dordogne), voire de 65 000 ans trouvées en Afrique du Sud, suggèrent l’utilisation précoce d’arcs et de flèches, les plus anciennes de ces armes (avérées), découvertes en Allemagne, remontent à -11 000 ans environ. Paradoxalement, nous ne possédons que des preuves indirectes de la chasse et la présence d'ossements d'animaux dans les habitats ne peut être associée à un abattage volontaire sans tenir compte de la composition de cet ensemble (espèces, âges, sexe, parties du corps représentée), de la compatibilité de l'armement associé et de l'éthologie des espèces identifiées.

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Mais la limite est parfois floue avec le charognage qui a pu être pratiqué notamment par les hominines les plus anciens. Les techniques de chasse peuvent être variées (pièges, rabattage, etc.) mais peu vérifiables pour la préhistoire même si elles sont plausibles compte tenu des tendances presque universelles observées chez les peuples chasseurs-cueilleurs actuels. La chasse peut être spécialisée ou non, individuelle ou collective, exiger l'usage d'un équipement spécialisé ou pas.

L'armement se divise en armes contondantes (pour assommer) - massue, bâton - et des armes de jet (pour transpercer) - lances, javelots, sagaies. Les espèces chassées varient selon les périodes et les milieux. En Europe, au Paléolithique ancien et moyen, elles consistent majoritairement en herbivores (cheval, bison, aurochs, rhinocéros, tahr, mouflon) et, parfois, en léporidés (lapins, lièvres).

Au Paléolithique supérieur, renne, bison, cheval prédominent sur le bouquetin, cerf, aurochs, saïga qui les secondent. La chasse au petit gibier - lièvre, oiseaux - a pu constituer une source d’alimentation non négligeable : ainsi, dans la grotte magdalénienne de La Vache (Ariège), près de 4 000 lagopèdes des neiges accompagnent les 2 500 bouquetins, principale espèce chassée.

Au Mésolithique, les groupes humains semblent réduits en taille et parcourir des territoires moins vastes. Le réchauffement progressif du climat va de pair avec le développement de la forêt, celui de la faune tempérée, plus dispersée que les grands troupeaux de l’époque précédente, et l’emploi généralisé de l’arc (dont certains exemplaires se sont conservés). Cerf, chevreuil et sanglier sont les plus chassés, auxquels s’ajoutent, selon les milieux, aurochs, lapins, oiseaux, petits carnivores.

Au Néolithique, la domestication assure une certaines part des apports protéiques carnés. Une analyse de données décrivant des sociétés de chasseurs-cueilleurs du monde entier révèle que, dans la grande majorité des cas, les femmes chassent. Ceci confirme l’idée que la division sexuée de l’approvisionnement en nourriture n’est qu’une fable.

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La chasse au Moyen Âge: rituel et code de conduite

La chasse a représenté pour les hommes un moyen de se nourrir et de se vêtir. Mais, à côté de cette fonction utilitaire, elle était au Moyen Âge riche de significations politiques, morales et religieuses, reflétant les structures et les modes de pensée de la société. Chaque groupe social avait son type de chasse. Les peintures, les enluminures, les tapisseries, les fanfares, les contes, les traités de chasse - dont les deux fameuses compilations du Roi Modus et de Gaston Phébus - nous renseignent sur les techniques, les tenues, les usages et l'éthique de la chasse médiévale.

Le roi, le prince, le seigneur se devaient de chasser. La chasse, en milieu aristocratique, était d'abord et avant tout un rituel. Un roi qui n'aimait pas chasser, était suspect. Il devait se forcer à le faire pour bien remplir son métier de roi. Saint Louis, à qui la chasse répugnait, fut obligé d'assumer cette fonction royale essentielle. Michel Pastoureau précise que ce rituel, pour la vénerie, était particulièrement bruyant : « Au fond, la fonction première de la chasse, c'était de faire du bruit ! ».

Les Romains, les Germains, les Celtes, les Slaves n'aimaient pas chasser le cerf parce que le cerf fuit et qu' il n'y a pas de corps à corps dans un combat ultime entre le chasseur et le gibier. La chasse à courre à l'ours et au sanglier était violente, mais le chasseur y avait la sensation de capter la puissance de l'animal sauvage. Cette chasse ancestrale, pratiquée encore pendant le haut Moyen Âge, exigeait un contact charnel, un affrontement physique entre l'homme et l'animal, avec des échanges de souffles, de sangs.

Cette intimité bestiale terrifiait les théologiens qui y voyaient, à juste titre, des traces des traditions païennes. l'Eglise chercha à imposer la chasse au cerf, moins brutale; il lui fallut un demi-millénaire pour parvenir à modifier les mentalités. Au XIVe siècle, l'affaire fut entendue : tous les traités de vénerie glorifiaient la « belle chasse au cerf » au détriment de la courre à l'ours et au sanglier.

Pendant les années 1385-1388, Gaston Phébus, comte de Foix, vicomte de Béarn, grand chasseur dans les montagnes pyrénéennes, compila un Art de chasser encore lu passionnément au XVIIe siècle. Ses manuscrits, décorés de magnifiques enluminures, puis imprimés à partir du XVe siècle traversèrent presque tout l'Ancien Régime. Comme dans les nombreux autres traités médiévaux de fauconnerie et de vénerie, Phébus y évoquait les techniques de chasse, bien sûr, mais aussi des codes de bonne conduite.

Par exemple :

  • l'obligation du partage. Le prince chasseur ne devait rien garder pour lui mais « faire largesses » auprès de ses veneurs et de ses chiens, qu'il fallait savoir récompenser.
  • Respecter un certain nombre d'interdits : ne pas chasser en telles circonstances, tels jours, sur tels territoires.
  • Ne jamais oublier, enfin, qu'un chasseur devait se montrer bon chrétien.

Elle devint une grande chasse courtoise occidentale aux XIIe, XIIIe et XIVe siècles. Thème courtois par excellence, cette chasse princière très technique et silencieuse était pratiquée aussi par les femmes. On chassait au vol, comme à courre, des gibiers que l'on ne consommait pas. Preuve, encore, que la chasse, dans la noblesse, était un rituel et non une recherche de nourriture.

Ce n'était pas le cas pour les chasses aux petits animaux, plus au moins autorisées aux couches populaires selon les pays et les périodes. En Angleterre, seuls le roi et les grands seigneurs pouvaient chasser. Les autres braconnaient. À la différence de l'époque moderne, le Moyen-âge ne punissait pas les braconniers de peines de prison sévères, et encore moins de peines de mort. Une vache, un cochon, un mouton, des amendes « en nature », étaient demandées selon l'ampleur du délit.

Il faut noter que les paysans braconnaient essentiellement les oiseaux, les lièvres et les lapins, rarement le chevreuil, le cerf, le sanglier et encore moins l'ours, dont la présence dans les forêts recula entre le haut et le bas Moyen-âge. Pour éradiquer les cultes païens de l'ours, toujours répandus après l'An Mil, l'Église chercha à déprécier le fauve brun et velu, animal totem depuis la préhistoire.

Elle créa des légendes hagiographiques mettant en scène des saints plus forts que l'ours, la plus forte des bêtes sauvages. Ces saints, à qui l'ours devait obéissance, portaient des noms ursins : saint Ursin, patron du Berry ; saint Ours, patron d'Aoste ; saint Ursinien ; sainte Ursule ; saint Bruno (dans le Roman de Renart, l'ours s'appelait Brun), etc. Cette récupération chrétienne des rites immémoriaux autour de l'ours, illustra magnifiquement la réussite de l'implantation de la chrétienté dans les mentalités occidentales.

Eustache, au début de l'ère chrétienne, et Hubert au Moyen-âge, rencontrèrent au cours d'une chasse un cerf crucifère (une croix placée entre les bois du cerf). Cet animal fortement christologique reprocha aux futurs saints de vouloir le tuer. Le texte hagiographique força, pour ainsi dire, les traits d'une réalité historique supposée.

Les racines du christianisme populaire, mises en places par les théologiens, se nourrirent du terreau cynégétique médiéval. En retour l'Église façonna la chasse, cette activité hautement morale. La chasse est un sport et un divertissement pratiqués par tous les groupes sociaux. Elle permet aux hommes de se maintenir en forme et constitue un entraînement au combat, en ces temps de guerre permanente où chacun est susceptible d'être amené à se battre.

Les paysans pratiquent la chasse à l'aide de pièges et »d'engins tels que collets, filets, fosses ou enceintes. Les nobles méprisent cette « chasse de coquins » car elle n'exige ni courage ni endurance de la part des chasseurs, qui n'affrontent pas directement les bêtes sauvages. La noblesse pratique la chasse au vol - au moyen d'oiseaux de proie préalablement dressés - la chasse à l'arc ou la chasse à courre (vénerie).

Celle-ci se fait à cheval et à l'aide d'une meute de chiens. Elle exige de la part du chasseur lancé à la poursuite du gibier non seulement de l'endurance et du courage, mais également de la réflexion pour pouvoir déjouer les ruses de l'animal, dont on admire l'adresse et les efforts. Les nobles qui pratiquent la chasse au vol ou à courre jouissent d'un immense prestige auprès des dames et des seigneurs. En effet, outre la gloire due au combat contre une bête parfois féroce (chasse au sanglier), elle exige d'énormes moyens financiers.

Les meutes atteignent parfois plusieurs centaines de chiens dont il faut s'occuper en permanence. Il est nécessaire d'avoir du personnel (pages, valets, veneurs), mais aussi des armes, des loisirs et de l'autorité pour pouvoir briller dans cette activité. Le repas qui précède et celui qui suit la chasse sont l'occasion de faire preuve de courtoisie et de sociabilité envers les nombreux invités. Enfin, la chasse au cerf, pratiquée à partir du 14e siècle, est considérée comme une chasse royale.

Dans la société médiévale où règne un fort esprit d'émulation, la chasse est le lieu d'une sévère compétition entre chasseurs. De ce fait, cette activité est réglée par des codes très précis. Il existe un « droit de chasse » - droit de se livrer à cette pratique sur un territoire donné - et, par corrélation, un « délit de chasse ». Comme à la guerre, sonner du cor ne peut se faire qu'aux phases essentielles.

Les veneurs, chargés de conduire la meute, doivent être habillés de vert pour mieux se fondre dans la forêt. Le discours moral qui entoure la chasse est typique de la société médiévale. Celui qui chasse assure son salut : d'une part parce que la chasse procure des plaisirs qui, contrairement à d'autres, ne sont pas des péchés et donc ne mettent pas l'âme en péril ; d'autre part parce que la chasse est un remède souverain contre l'oisiveté, mère de tous les vices.

L'action empêche les mauvaises pensées, et constitue donc un antidote contre le Mal. La représentation, la compulsion1Conter sous déni, mais conter avec une cible. La chasse est cette activité réputée noble alliant recherche et but affichés à une relative utilité, mais qui pourtant n’offre matière à conversation et ne suscite l’intérêt des tiers ni poursuivis, ni poursuivants que dans la mesure où ses objectifs ne sont pas remplis - ou le sont avec excès : les bonnes histoires de chasse débordent de leur cadre, l’habilité, la malchance et la hâblerie sont les traits caractéristiques du porteur de fusil, l’endurance, la ruse ou la rareté, ceux de la proie, les incroyables performances, celles du chien, vaillant second de son maître.

Tableau des espèces chassées selon les périodes

Période Espèces chassées
Paléolithique ancien et moyen Herbivores (cheval, bison, aurochs, rhinocéros, tahr, mouflon), léporidés (lapins, lièvres)
Paléolithique supérieur Renne, bison, cheval (prédominants), bouquetin, cerf, aurochs, saïga (secondaires)
Mésolithique Cerf, chevreuil, sanglier, aurochs, lapins, oiseaux, petits carnivores

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