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« Avant l’Enquête d’Hérodote, en fait d’Histoire, il n’y avait rien. » Cette citation d'Olivier Picard, membre de l’Académie des inscriptions et belles lettres, souligne l'importance d'Hérodote (484-420 av. J.-C.), souvent considéré comme le père de l’Histoire.

Né à Halicarnasse (Asie Mineure) et mort à Thourioi (Italie), Hérodote connut complots, révolutions, exils, grands voyages dans le monde méditerranéen et au-delà, revirement de fortune et gloire littéraire. Il séjourna à Athènes au moment le plus brillant de son histoire. Il connaissait et le monde grec et le monde « barbare » (appelé ainsi car ne parlant pas le grec), il a vu plus de pays et de peuples qu'aucun autre.

Ses Histoires relatent les relations gréco-perses en général, les guerres médiques en particulier. Mais l’œuvre va bien au-delà : Hérodote s’est fait géographe, ethnologue, botaniste, zoologue... Il était curieux de tout.

Au V° siècle avant Jésus Christ -et seulement pendant cinquante ans environ au cours de ce V° siècle- l'élan créateur d'Athènes posa les principes de la démocratie, inventa la tragédie, la comédie, donna ses statuts réels à la philosophie, entama la rhétorique, développa la médecine et fonda un genre nouveau : l’enquête historique.

Un Genre Nouveau du Savoir

Hérodote, dans sa préface, s'est donné, lui-même, le titre de « Père de l'Histoire »: le mot « enquête » se disant en grec historia (« Je sais parce que je me suis renseigné »). Ainsi son œuvre le sépara à tout jamais de ce qui existait avant : les épopées, les annales et les chroniques transcrites par les scribes du Proche-Orient au service des Rois.

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« Hérodote d'Halicarnasse présente ici les résultats de son enquête, afin que le temps n'abolisse pas les travaux des hommes et que les grands exploits accomplis soit par les Grecs soit par les Barbares, ne tombent pas dans l'oubli ; et il donne en particulier la raison du conflit qui mit ces deux peuples aux prises » (I, Préface).

En enquêtant, Hérodote procéda à des recherches de témoignages variés pour, tel un médecin, poser un diagnostic. L'Égypte, Babylone, la Syrie, avaient des clercs qui notaient les exploits des Pharaons, des Rois. Les scribes babyloniens relevaient, aussi, les grands évènements naturels (les bonnes ou mauvaises récoltes, les inondations, les invasions de sauterelles, etc.) pour établir une relation entre les phénomènes de la nature et les phénomènes historiques et essayer de prédire l'avenir.

Étant indépendant, Hérodote fut très différent de ces clercs. Il ne fut tributaire ni de sa cité - qu'il dut fuir, chassé par le tyran en place- ni d'une fonction. Il reçut de grandes récompenses pour ses publications, mais il ne fut jamais engagé pour faire un type de travail. Cette liberté, indispensable à la réflexion, lui permit d'être aussi objectif que possible dans ses enquêtes en présentant des points de vue différents : ceux des adversaires et ceux des observateurs. L'« histoire scientifique » était née.

La Genèse d'une Œuvre Originale

Hérodote fut fasciné par les Guerres Médiques, le grand affrontement entre les Perses et les Grecs et la victoire grecque, qu’il connut pendant son enfance -que l’on appellerait de nos jours « la grande guerre mondiale de son temps ». C’est sur cet évènement et ce résultat, tout à fait inattendu, qu’il passa l’essentiel de ses recherches.

La naissance de l’histoire s’explique en partie par le milieu intellectuel dans lequel elle est née. Il se situa, évidemment, par rapport aux savoirs et à la littérature de son temps. Comment fut-il amené à écrire une œuvre aussi originale ? Hérodote et le savoir grec de son temps : l’épopée, les sophistes grecs et les sages d’Asie Mineure.

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Hérodote fut, curieusement, souvent présenté comme un naïf car il était moins systématique, moins raisonneur que Thucydide, mais c’était un naïf d’une inventivité, d’une imagination extraordinaires. Ce fut de sa capacité à s’interroger et à s’étonner que naquit l’histoire.

L'Influence de l'Épopée

L’épopée était la grande littérature encore au V°siècle. De même que l’épopée chantait les exploits des héros, Hérodote voulut immortaliser les merveilleux erga (exploits) accomplis de son temps.

Il fit référence aux poèmes homériques, l’Iliade et l’Odyssée, à plusieurs titres, mais il proposa une création tout à fait différente en abandonnant le vers épique pour la prose. L’Enquête est la première grande œuvre de la prose grecque dont nous ayons connaissance.

La prose lui donna une plus grande liberté d’écriture et un instrument intellectuel plus souple que la versification en lui permettant de sortir du langage stéréotypé de la mythologie épique.

L'Apport des Sophistes et des Sages

Par ailleurs, Hérodote, contemporain des grands sophistes qui s’interrogeaient sur les causalités des phénomènes, suivit leur exemple en appliquant cette causalité aux évènements de la société. « Pourquoi la guerre gréco-perse ? » se demanda-t-il. Tout en ne remettant pas en cause l’existence des dieux et le rôle des oracles, Hérodote se pencha sur les passions des hommes, seules responsables du cours des évènements humains : l’ambition, la cupidité - et l’intelligence, aussi, dans le cas précis de Thémistocle.

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Á aucun moment Hérodote présenta la victoire des Grecs contre les Perses comme le fruit d’une décision délibérée de Zeus, d’Apollon ou d’Athéna.

« Á cet égard, les Grecs se différenciaient des Perses pour qui les dieux décidaient de tout. Les archives perses nous montrent, très clairement, que c’est le dieu Ahoura Mazda qui donne au Grand Roi les terres qu’il conquiert, les hommes qu’il soumet…c’est Ahoura Mazda qui décide des évènements dans le monde perse », précise Olivier Picard.

D’autre part, Hérodote, né à Halicarnasse, connut les enseignements des grands sages d’Asie Mineure des VII° et VI° siècles et il suivit leurs leçons. Cette connaissance des grands maîtres ioniens -dont le géographe Hécatée de Milet- contribua à la conception moderne qu’Hérodote se fit du récit historique. Il prit conscience qu’il devait écrire une histoire globale, dans un monde bipolaire (les grecs et les Barbares): aucune partie du monde connu de l’époque et aucun comportement humain ne devaient lui être étrangers. Ambition louable, certes, mais très difficiles à réaliser !

Les Défis Conceptuels d'Hérodote

Pour un récit de cette ampleur, il lui fallait, en effet, créer des cadres géographique et chronologique, qui n’existaient pas. Comment construire ce récit dans un cadre intellectuel, logique, cohérent et compréhensible? Il se heurta à deux difficultés considérables d’ordre conceptuel: le temps et la représentation de la terre.

Le Temps et la Chronologie

Les Grecs, à l’égard du temps, étaient d’une très grande pauvreté : la cité datait les années par le nom du magistrat principal ou par les prêtrises d’un prêtre et, qui plus est, sans remonter bien loin dans le temps. Avant le VI° siècle, aucune date de l’histoire des grecs ne peut être considérée comme certaine. Les Grands Royaumes voisins leur étaient bien supérieurs dans ce domaine. D’une part, les scribes avaient, avec la succession des Pharaons ou des Rois et de leurs années de règne, un cadre chronologique facile et fiable ; d’autre part cette précision extraordinaire remontait jusqu’aux règnes des III° et II° millénaires.

Hérodote -en bon ionien habitué à vivre entre le monde grec et le monde perse- agit avec souplesse. Il construisit son récit sur les règnes des rois barbares, pourtant ennemis des Grecs. Il commença avec Crésus, puis ses successeurs, et il arriva à Darius et Xerxès.

« Et cela nous permet à nous, qui avons d’autres sources de renseignements, de rattacher cette chronologie à d’autres évènements de façon extrêmement précise », conclut Olivier Picard.

La Représentation de la Terre

Pour la représentation de la terre, les Grecs avaient deux approches : celle des marins et celle des grands sages. Les Grecs étaient, avec les Phéniciens, les meilleurs marins de cette époque. Leur expérience empirique et orale fut précieuse pour Hérodote.

Désirant construire un monde rationnel et géométrique, les grands sages -Hécatée de Milet inclus- proposaient une représentation de la terre et l’univers inacceptable, et même risible, pour Hérodote. Ils avaient imaginé la terre comme un disque flottant, enlacé par le grand fleuve océan.

Là encore, Hérodote procéda avec une ouverture d’esprit remarquable. Il reprit les trois divisions classiques : l’Europe, l’Asie et l’Afrique et à partir de ces trois continents, il s’intéressa plus aux hommes, aux particularités de chacun des peuples rencontrés, qu’aux formes générales de la terre. Il se fit ethnologue et la politique devint le sujet de l’histoire.

Hérodote et la Politique : Une Clé Essentielle

Pour Hérodote, le mot «barbare » n’était pas péjoratif, ne désignait pas une infériorité de civilisation. Au contraire, il était sensible aux qualités et aux fastes des Perses. Pour lui, le régime politique distinguait, encore plus que la langue, les Grecs et les Barbares.

Les Grecs vivaient dans une cité obéissant au nomos, la loi. La loi ne signifiait pas toujours la démocratie (exemple Sparte) mais elle fit la force des Grecs. Selon Hérodote, ce fut le nomos qui permit aux Grecs de l’emporter contre les Perses, affaiblis par leur système monarchique, système détestable en soi.

Le nomos était beaucoup plus que la loi; c’était une cohésion sociale fondée sur la certitude que l’ordre était juste et rassemblait l’ensemble de la société. Le nomos se développa au cours du V° siècle dans la démocratie athénienne. Les théories politiques d’Hérodote furent reprises et confortées par les philosophes d’Athènes.

L’attention portée par Hérodote aux régimes politiques, aux institutions, et à leurs conséquences sur la société, rendent largement compte de la naissance du genre historique.

La Transmission du Texte d'Hérodote

Hérodote, très lu par ses contemporains, eut beaucoup de successeurs. Son Enquête, transmise par les Athéniens, les bibliothécaires d’Alexandrie, les grands copistes de l’époque byzantine et les lettrés occidentaux, nous est arrivée complète ; certainement pas sous la forme dans laquelle Hérodote l’avait rédigée mais sous une forme admirablement conservée.

La Méthode d'Hérodote : Entre Autopsie et Ouï-Dire

Alors qu’Homère invoque au début de ses épopées la Muse qui inspire son chant, se positionnant comme le dépositaire et le messager d’une parole divine, Hérodote préfère quant à lui mettre en avant son expérience personnelle de témoin (histôr). Et, alors que l’épopée s’attachait à raconter les exploits qui façonnent la gloire mémorable des héros, le récit d’Hérodote se met au service des peuples, des cités, des civilisations. Sa méthode ? Explorer, découvrir, s’étonner, se renseigner, prendre des notes, comprendre, synthétiser. L’Enquête d’Hérodote combine la vue (opsis), l’écoute (akoè) et le jugement (gnômè).

Il oscille constamment dans son récit entre autopsie (littéralement « voir par soimême ») et ouï-dire, se positionnant à la fois en témoin direct et en collecteur de témoignages, comme l’expose ce passage tiré du livre II sur l’Égypte (II.99) : « Jusqu’ici, ce que je disais est tiré de ce que j’ai vu, des réflexions que j’ai faites, des informations que j’ai prises ; à partir de maintenant, je vais dire ce que les Égyptiens racontent, comme je l’ai entendu ; il s’y ajoutera quelque chose aussi de ce que j’ai vu par moi-même. » On devine qu’il a mené de très nombreux entretiens, sans pour autant connaître l’identité précise de ses informateurs - scribes, prêtres et prêtresses ou témoins oculaires d’un événement - et qu’il a eu recours à des interprètes. Il a également compulsé des livres, des inscriptions - grecques, mais également hiéroglyphiques - et des oracles, observé des statues, des peintures et des fresques.

Si ce qu’il a vu et ce qu’il a entendu se complètent, se confirment ou se contredisent, la priorité demeure l’autopsie, pour sa fiabilité. D’ailleurs, il n’hésite pas à mentionner ses doutes et afficher son esprit critique avec ironie, quand il ne peut exercer son jugement avec assurance : « Pour moi, j’ai le devoir de raconter ce qui est dit, mais quant à y croire, je n’y suis absolument pas obligé. » (VII.152) Il semble animé par la volonté de transmettre des informations vérifiées, mais il ne se pose pas en chantre d’une vérité historique unique.

Et si l’autopsie apparaît comme une méthode, puisqu’elle donne autorité à l’histôr (celui qui assiste, le témoin), elle permet également la découverte et l’émerveillement, notions sur lesquelles Hérodote va beaucoup insister. D’ailleurs, le terme thôma, qui signifie « merveille » et qui apparaît 37 fois dans son texte, montre que l’enquête d’Hérodote est aussi guidée par la surprise, l’insolite, l’admiration et le besoin de faire partager son éblouissement face à ces réalisations qui, comme les pyramides, « dépassent » (hyperballein, en grec) tout ce qui a été déjà réalisé. On devine en le lisant qu’il a parcouru une grande partie du monde habité : ce que les Grecs appellent l’oikoumênè. Il a visité la fascinante Égypte et a remonté la vallée du Nil, il a sillonné la Libye, la Scythie, la Phénicie, la Thrace, l’Italie du Sud et la Sicile, la Grèce et ses îles.

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