À l’occasion de la sortie du livre de François Bazin Le parrain rouge. Pierre Lambert, les vies secrètes d’un révolutionnaire, il est essentiel de revenir sur le parcours de Pierre Lambert, figure marquante du trotskysme français.
Contrairement à un Gerry Healy qui fabulait allègrement sur les exploits de sa jeunesse, Lambert est toujours resté très discret sur son histoire personnelle.
François Bazin donne sans doute l’essentiel à connaître d’une famille et d’une jeunesse fort pauvres, de parents culturellement yiddish (mais détachés de la religion), d’un père interné psychiatrique, puis d’un adolescent se socialisant en bandes à Montreuil, tout en étant un élève brillant et turbulent à l’avenir compromis par la pauvreté.
Bazin repère judicieusement qu’à deux reprises, dans ses très rares témoignages personnels, Lambert dit qu’à 12 ans, en 1933, il a eu peur que les nazis viennent prendre sa maman. Lambert est d’ailleurs encore plus précis : il dit que ce fut là sa « première réflexion politique ».
Et Bazin remarque, à partir de la vidéo des obsèques de Lambert en 2008, disponible sur Rue 89, que la chanson Yiddishe Mame accompagne l’arrivée du cercueil - en outre rarissime manifestation de judéité concernant Lambert.
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La « clef » de F. Bazin à partir de là est manifeste : le jeune Pierrot Boussel, Andreï, Lejeune, Temansi … finalement Lambert, a toujours cherché un cadre protecteur, matriciel, dans lequel s’épanouir, et, très tôt, ce fut « la classe » - la classe ouvrière, désignée comme « la classe » en effet dans l’organisation : « intervenir dans la classe », « être avec la classe », « s’immerger dans la classe » …
Puis, à un moment donné, « la classe » se spécifie dans « le syndicat ».
Ce moment clef se situe vers 1943-1944, quand Lejeune devient Temansi dans l’usine Geoffroy-Delore, d’où il agit comme dirigeant CGT à la Libération, semblant capable de « monter » très vite, mais cessant de le faire une fois que Frachon sait qu’il est trotskyste.
Notons que cet épisode nourrissait la méfiance d’un Lequenne, alors qu’il indique surtout des potentialités que le jeune PCI (Parti Communiste Internationaliste) n’a pas su exploiter.
De la maman à la classe, de la classe au syndicat : il y a sans doute du vrai dans ce résumé que suggère clairement l’interprétation de F. Bazin.
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Mais ceci s’insère dans l’évolution des courants trotskystes et dessine, à partir de 1944, la particularité de Lambert dans le PCI, aspect qui lui a échappé : Lambert est à la fois « un syndicaliste » et un ancien du CCI « moliniériste », ce qui est une combinaison originale, sans doute unique.
Le courant Molinier dont provenait le CCI n’était guère porté sur l’action syndicale.
C’était en fait dans l’autre composante fondatrice du PCI en 1944, numériquement plus grosse, le POI (Parti Ouvrier Internationaliste), issu de la section « officielle » de la IV° Internationale d’avant-guerre, qu’il y avait eu le plus de véritables syndicalistes.
Ce que F. Bazin a saisi au plan psychologique participe d’une histoire plus vaste, laquelle remonte, concernant les rapports entre trotskysme et syndicalisme en France, notamment avec les deux courants historiques que furent l’Ecole Emancipée et la Révolution Prolétarienne, à 1930 : voir à ce sujet mon article Compléments sur Pierre Lambert, dans la rubrique Documents du site d’Aplutsoc.
Bazin l’a manifestement lu mais n’en a pas pleinement profité, alors qu’il est, comme pour le cadre international, indispensable de saisir cette histoire syndicale et politique pour comprendre le « lambertisme » …
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Il y a là une clef explicative qui touche à la fois au type de socialisation, à la personnalité militante, et aux orientations politiques.
Les courants syndicalistes que je viens de citer, une figure comme Alfred Rosmer, et les quelques vrais syndicalistes du POI, étaient culturellement et moralement opposés aux « méthodes de Molinier », comme on disait dans les années 1930, alors que les « moliniéristes », nullement syndicalistes mais intervenant dans les entreprises, se voulaient efficaces avant tout, avec gouaille, agressivité, habileté.
Lambert, sans doute sans s’en rendre compte lui-même, est le personnage qui a combiné les traits et les habitus des uns et des autres.
C’est ce qui, dans un second temps, le fait membre de la direction du PCI et surtout animateur, avec Marcel Gibelin, de sa Commission syndicale.
On remarquera que le schéma « maman/classe/syndicat » qui est en fait celui de F. Bazin, n’appréhende pas « le parti » ni « la IV° Internationale » comme un cadre protecteur ou un milieu ambiant répondant aux aspirations de l’individu Lambert.
Et ceci n’est pas faux : Lambert dès le départ est indiscipliné, il est exclu du CCI nous l’avons vu, repéché par la réunification POI/CCI qui donne le PCI, et finalement, la « discipline internationale », en 1951, lui tombe dessus en la personne du « secrétaire » Michel Pablo, qui l’enjoint de casser l’activité qu’il a construite, le journal l’Unité syndicale et le regroupement qui va avec, lequel associe des responsables CGT, FO (dont Alexandre Hébert, rencontré en 1950) et FEN, avec une aide yougoslave.
Lambert a essayé d’assouplir Pablo et s’est heurté à sa main de fer (chez Michel Lequenne cela donne : il a tenté de magouiller avec Pablo qui l’a traité avec le mépris qu’il méritait), faisant de lui un opposant frontal au moment précis où l’« entrisme sui generis » fait se cabrer les militants du PCI ayant un peu de « bouteille » syndicale.
À partir de la crise pabliste, le récit de F. Bazin est tributaire de la thèse de Jean Hentzgen, Du trotskysme à la social-démocratie : le courant lambertiste en France jusqu’en 1963, très utile, indispensable, concernant les faits dont certains ne sont aujourd’hui connus que par elle.
J’en ai discuté les interprétations dans mon article Retour sur l’histoire du trotskysme en France, également disponible dans la rubrique Documents du site d’Aplutsoc.
F. Bazin s’inspire d’autre part de la brochure de l’OCI, Quelques enseignements de notre histoire (qu’il attribue à Pierre Roy, lequel n’avait pas une position dans l’organisation lors de sa parution, en 1971, pouvant le suggérer ; en fait, cette brochure est à l’évidence soit écrite, soit contrôlée à chaque ligne, par Lambert).
Malgré les quelques nuances véhiculées par l’utilisation des renseignements que donne J. Hentzgen, les années 1952-1958 sont sommairement définies comme « … cet épisode manœuvrier qui, au mitan des années 1950, installe Lambert comme unique patron de son organisation et signent, du même coup, l’acte de naissance du lambertisme partisan. ».
Bazin, qui n’intègre pas les données politiques et historiques internationales, ni celles concernant l’histoire du syndicalisme et du trotskysme en France, aboutit là à un schéma sommaire centré sur la personne de Lambert : après s’être fait son trou dans un réseau syndical, il prend le contrôle de ce qui reste du PCI, et hop, le lambertisme est né (tout en évitant de donner une date précise à l’« épisode manœuvrier » : le « mitan des années 1950 »).
Les années 1952-1958 sont autrement plus compliquées et nuancées.
Rétrospectivement, deux épisodes pourraient passer pour les premières « purges lambertistes », mais ce sont plutôt des incidents mettant en jeu des militants stressés dans une organisation qui craint d’être liquidée, traumatisée, je le répète, par son « exclusion de la IV° Internationale ».
Il s’agit du voyage de Marcel Gibelin à Moscou en 1953 dans une délégation syndicale, alors qu’il est à FO, suivi de son exclusion et de l’éloignement progressif de son ami Jacques Danos.
Evidemment que ceci fait de la place à Lambert parmi les décideurs syndicaux du petit PCI, mais cela dit, reconnaissons que Gibelin en a fait une belle en se rendant à Moscou sans prévenir ses petits camarades !
L’autre épisode, plus grave, est l’exclusion de la tendance Bleibtreu-Lequenne-Fontanel, début 1955, au motif que ses responsables, lors du début de la répression contre la solidarité avec l’insurrection algérienne, se sont rendus à une convocation de la police sans l’accord de l’organisation.
Certes, on pourrait voir là une première occurrence de la liquidation d’adversaires politiques utilisant un motif non politique, mais les détails donnés par J. Hentzgen montrent que la discussion explicite faisait rage depuis des mois dans les BI (bulletins intérieurs), et que Bleibtreu et ses camarades étaient déjà engagés dans des contacts (sur l’Algérie, avec André Marty …), « fractionnels » au sens où ils n’en informaient pas la majorité du Comité Central, qu’ils essayaient de tourner.
On a plutôt l’impression que, pour ainsi dire, la coupe était pleine des deux côtés, et que la tension produite par la répression a été la dernière goutte d’eau.
Hentzgen relève, cela dit, une violence certaine (on se traite de « jaunes »), qui n’est pas nouvelle, mais dont Lambert commence peut-être à être le premier utilisateur.
La violence dans les relations internes est dénoncée par la tendance Raoul, qui existe ouvertement et dénonce l’exclusion de la tendance Bleibtreu.
Après avoir eu des contacts poussés avec le groupe Socialisme ou Barbarie, le groupe Raoul réintégrera de lui-même la direction du petit « parti » en 1956, après la mort de Robert Berné, qui était le « jeune » du noyau dirigeant, et parallèlement à l’arrivée de Pierre Broué en région parisienne et l’accroissement de son rôle.
Certes, Lambert a acquis un statut à part, de primus inter pares si l’on veut, que Raoul a cela dit dénoncé ouvertement sans encourir de foudres.
Le signe manifeste de ce statut implicite est le fait que sa réintégration dans la CGT (dont il avait été exclu en 1950), en 1954 - vraie victoire, non ? - après une rencontre avec Benoit Frachon en personne, a été une opération menée directement sans informer le Comité Central des détails, qui n’étonne que les minoritaires Bleibtreu et Lequenne, et suscite un commentaire sceptique de Raoul.
L’avènement, par un coup d’Etat militaire, d’un régime autoritaire, la V° République, le recul social qui menace, la rupture avec Messali, ont conduit l’organisation à ne plus s’intituler « parti », mais simple groupe (« Groupe La Vérité » vite appelé « Groupe Lambert » par ses rivaux).
1958 est chez F. Bazin le moment complémentaire de la définition du « lambertisme » : celui-ci, qui existerait donc déjà avec son « patron », s’axerait alors définitivement sur l’ancrage à l’intérieur d’une centrale syndicale avant tout, qui serait FO, par la décision de Lambert.
Là encore, F. Bazin accélère et anticipe, aux risques d’anachronismes.
Là encore, tout va beaucoup plus lentement dans la réalité que dans cette reconstruction.
Et en particulier, le rapport de Lambert à FO n’est pas si simple, j’y reviendrai ci-après, car mes propres articles et analyses y sont impliqués.
En outre, des militants sont envoyés faire un tour à l’UGS (Union de la Gauche Socialiste) puis au PSA (Parti Socialiste Autonome).
Là encore, F. Bazin voit dans cet entrisme l’affirmation d’une orientation tournée vers la « social-démocratie », et même vers ses courants « laïcs [sic] et souvent maçons », mais sans expliquer ni peut-être bien sans saisir pourquoi ceci tourne court à la naissance du PSU (Parti Socialiste Unifié), le groupe La Vérité considérant Mendès-France comme un politicien bourgeois, et la prise en main d’organisations issues du mouvement ouvrier par d’anciens dirigeants de la IV° République comme une manière de liquidation.
Le responsable de ce travail, Robert Chéramy, seul élu du groupe à la direction du PSA, va s’y adapter et rester au PSU, s’éloignant du groupe La Vérité dont il avait été un pilier.
Ce départ apparait comme une exclusion dans les souvenirs (oraux et écrits) de Pierre Broué, et a concerné aussi deux autres militants enseignants, Charles Cordier et Paul-Louis Letonturier.
Le peu que l’on sait de cette exclusion effective, qui sanctionnait, pour Lambert, la distanciation à l’amiable voulue par Chéramy, non mentionnée par Hentzgen car elle n’apparaît pas dans les archives de l’organisation, provient de Pierre Broué, qui en a publié des éléments dans sa nécrologie de Chéramy dans le Cahiers Léon Trotsky n° 78 de novembre 1992, et dont j’ai détaillé les souvenirs dans mon article Sur la vie et l’œuvre de Pierre Broué (disponible en français sur le site Aplutsoc, Documents, et publié en anglais par la revue Revolutionnary History en 2007).
Les années 1960 voient l’organisation se remettre à progresser numériquement, et prendre le nom d’OCI (passant, ou voulant passer, « du groupe à l’organisation » : Organisation Communiste Internationaliste) en 1965.
Le trait principal qui frappe F. Bazin est culturel, il est résumé par le titre du chapitre 9 : « Fondamentaliste, antimoderne ».
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