Depuis le début du mouvement des gilets jaunes, les blessés se comptent par dizaines.
Samedi 5 janvier, 17h11, devant le musée d’Orsay, lors de l'acte VIII des gilets jaunes, un homme s’écroule sur la chaussée, frappé à la tempe par un tir de flash-ball. Je m’approche pour le filmer. À mon tour, je suis frappé au visage. La blessure, sous l’œil, est profonde jusqu’à l’os. Des manifestants crient, paniqués.
Je m’en sortirai avec deux petites fractures orbite/maxillaire et quelques points de suture. D’autres n’ont pas eu cette chance. Ils ont été éborgnés, édentés, ont eu la jambe cassée.
Documentariste familier des terrains de guerre, je ne suis pas une victime. La blessure fait partie de l’équation. Je ne porterai pas plainte, mais ne peux m’empêcher de penser aux autres, ceux d’hier et de demain.
Sur les Champs-Elysées, je me souviens d’avoir filmé une femme au sol, le visage ensanglanté, ou un homme inconscient, évacué de l’avenue par quatre personnes jusque dans l’ambulance, comme dans une scène de guerre. Selon moi, aucun de ces tirs au visage n’était justifié par la légitime défense.
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Devant le musée d’Orsay, j’ai ramassé un projectile. Il avait la forme d’une grosse balle en caoutchouc, enchâssée dans un culot en plastique dur. Sur internet, j’ai vu que la balle provenait d’un LBD 40, de fabrication suisse, efficace jusqu’à au moins quarante mètres, contre une quinzaine de mètres pour un flash-ball classique.
L’acronyme LBD signifie Lanceur de Balle de Défense. De fait, le tir n’émet pas de détonation, plutôt un « pop » évoquant un gros bouchon de champagne. Face à une foule en mouvement, la précision est toute relative. Qualifiée de non létale, cette arme peut le devenir à distance rapprochée et/ou si elle frappe certaines parties du corps, en particulier la tête.
Raison pour laquelle l’utilisation du LBD 40 est réglementée. En principe, on ne peut en faire usage qu’« en cas d’absolue nécessité et de manière strictement proportionnée ». Il est également interdit de tirer au visage. Mais la loi, selon les situations, autorise aussi bien les tirs sans sommation et, depuis 2014, ne fixe même plus de distance minimale d’utilisation.
Le flou légal, le nom et la nature de l’arme poussent aux bavures et à l’impunité. Si un policier éborgne un manifestant à coup de poings, sa responsabilité sera engagée ; si un tireur de LBD 40 éborgne une manifestante, il pourra toujours accuser l’imprécision de l’arme. Le tireur de LBD n’éborgne jamais un concitoyen par un tir intentionnel, il lance une balle de défense qui fracasse malencontreusement une orbite.
Plusieurs personnes ont témoigné des séquelles des violences policières, notamment des blessures causées par les tirs de flashball.
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Casti a 21 ans lorsqu’il perd son œil droit suite à un tir de Flash-ball, à Montpellier en 2012. Il doit se battre pour obtenir gain de cause six ans plus tard.
Lors de sa première manifestation avec les Gilets jaunes, en décembre 2018, Vanessa est touchée par un tir de LBD qui lui brise les os de l’arcade sourcilière et de l’orbite, provoquant une hémorragie cérébrale. Une blessure dont les séquelles se développent encore aujourd’hui.
Jeremy, passionné de free party, a vécu une soirée cauchemardesque lors de la Fête de la musique de Nantes, en juin 2019. Aveuglé par des gaz lacrymogènes, il chute dans la Loire et lutte pour survivre, accroché à une amarre descendant du quai. Un supplice d’une demi-heure jusqu’à l’arrivée des secours.
Yann a onze dents de moins suite à des coups de matraque en plein visage. « Il n’a toujours pas pu les remplacer par des implants, un an et demi après l’impact, car sa mutuelle ne prend pas en charge les soins médicaux liés aux manifestations. Le jour de notre rencontre, il portait une prothèse censée durer quelques semaines qu’il utilisait depuis quatre mois, il devait la recoller toutes les dix minutes », se désole Rudy Burbant.
Jusqu’à présent, le LBD 40 n’a pas dissuadé les gilets jaunes. Il les a plutôt aguerris et a accru la portée de leurs actions. Ne faut-il pas plus de courage pour manifester en risquant sa vue ? Les tirs ne portent-ils pas au-delà des frontières ?
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Dans ces conditions, on comprend mieux la réception faite par les « gilets jaunes » aux coups portés par le boxeur de Christophe Dettinger à des CRS, le 5 janvier sur un pont parisien. Alors que la classe politique fustige une agression des forces de l’ordre, la jaunosphère idéalise son intervention.
Dans les circonstances actuelles, les forces de police n’ont assurément pas un travail facile. Mais ce sont des professionnels. Plus l’arme utilisée est dangereuse, plus on attend d’eux qu’ils soient en maîtrise. Un tireur assermenté qui, voulant viser la jambe, tire dans la tête ou dans l’œil, ou bien qui, sous l’effet du stress ou d’un sentiment de toute puissance, se met à tirer à tort et à travers, n’est pas un garant de l’ordre, c’est un danger public.
Certains policiers reconnaissent des arrangements avec la vérité pour justifier leurs actions. Sur le procès-verbal d’interpellation, un policier a écrit que « cinq individus présentant une attitude hostile » s’approchaient de lui. C’est un mensonge. « Un petit mensonge nécessaire », relativise ce policier du Sud-Ouest, de ceux que l’on écrit pour « se bricoler un cadre légal lorsque… eh bien… lorsque ça rentre pas ».
| Nom | Date | Lieu | Arme | Blessure |
|---|---|---|---|---|
| Documentariste | 5 janvier | Musée d'Orsay | Flash-ball | Fractures orbite/maxillaire |
| Casti | 2012 | Montpellier | Flash-ball | Perte d'un œil |
| Vanessa | Décembre 2018 | Champs-Élysées | LBD 40 | Fracture arcade sourcilière, hémorragie cérébrale |
| Jeremy | Juin 2019 | Nantes | Gaz lacrymogènes | Chute dans la Loire |
| Yann | Inconnue | Inconnue | Matraque | Perte de 11 dents |
Vanessa Langard, grièvement blessée au visage par un tir de LBD40, a écrit une lettre poignante au policier qui lui a tiré dessus :
« Le samedi 15 décembre 2018, en bas de l’avenue des Champs-Élysées, ma vie a basculé. L’un de vous, membres des forces de l’ordre, m’a visée et atteinte au visage par un tir de LBD. Pourquoi avez-vous visé ma tête ? Comment aurais-je pu échapper à une balle lancée à 320 kilomètres-heure à seulement 5 mètres de moi ? Vous avez reçu des ordres, mais j’aimerais que vous preniez conscience que ce geste m’a tuée à l’intérieur, qu’il a détruit ma vie et celle de mon entourage. »
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