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Lorsqu’on évoque le western italien, dit « spaghetti », c’est immédiatement le nom de Sergio Leone qui vient à l’esprit. Sergio Corbucci, « l’autre Sergio », mérite pourtant, tout autant que le réalisateur de Pour une poignée de dollars, les honneurs du panthéon cinématographique.

Présenté à un public plus jeune et plus vaste par l'intermédiaire de Quentin Tarantino, le Django de Sergio Corbucci vient de ressortir en France. Retour sur la naissance d'une véritable légende du western italien, incarnée par le grand Franco Nero.

La genèse d'un mythe

En 1966, Sergio Corbucci a déjà derrière lui une longue carrière, plus de vingt films en tant que réalisateur avec lesquels il explore tous les genres. Il est alors un cinéaste installé, qui compte dans le paysage de la production transalpine, mais si sa carrière s’était arrêtée là, son nom ne serait certainement pas arrivé jusqu’à nous comme celui d’un cinéaste important.

Django va changer la donne, avec son imagerie marquante, et devenir l’un des films les plus emblématiques de Corbucci qui fait sa petite renommée dans l’histoire du cinéma.

Le projet Django naît sur le tournage de Ringo au pistolet d’or de discussions entre Sergio Corbucci, le scénariste Franco Rossetti et le producteur Manolo Bolognini. Corbucci se passionne pour le sujet, qu’il propose dans un premier temps à l’acteur Mark Damon, au point d’abandonner - selon certaines sources - la fin du tournage. Le projet va évoluer, voyant notamment l’arrivée de Franco Nero dans le projet sur suggestion de l’entourage du réalisateur.

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Un casting inoubliable

Franco Nero est en voiture avec son agente, Paola Pegoraro, et son mari, Elio Petri. Il en profite pour demander au réalisateur de L'assassin et La dixième victime son avis sur une proposition que Pegoraro lui a dégotée, à savoir le rôle de Django dans le film éponyme : "Elio, je veux être un grand acteur, faire des films importants. Je ne suis pas encore certain, mais j'ai l'impression qu'ils me veulent pour un western". Petri l'interroge simplement : "Qui te connaît ?". Nero répond : "Personne". Le cinéaste conclut : "Donc tu n'as rien à perdre. Fais-le."

En effet, à l'époque, malgré une formation théâtrale et une ambition dévorante, le comédien n'est apparu que dans quelques films, généralement en arrière-plan. Il se tient encore loin du haut de l'affiche. Il a donc raison d'écouter son mentor éphémère et d'ignorer sa méfiance à l'égard du western italien, alors à son apogée.

L'acteur peut remercier sa bonne étoile. Selon Alex Cox, auteur du livre 10 000 Façons de mourir, les prémisses du projet - et plus largement de tout un pan du western Spaghetti - peuvent remonter à un coup de fil du chef opérateur Enzo Barboni, passé en 1963, intimant Corbucci de découvrir le Yojimbo d'Akira Kurosawa, qu'il vient de regarder avec sidération. Quelque temps après, Sergio Leone lui donnait le même conseil. La bataille pouvait commencer.

Un scénario sombre et violent

L’histoire est classique : un homme mystérieux qui se trouve au milieu de l’affrontement entre une troupe de renégats sudistes et une bande de brigands mexicains. Un postulat récurrent dans le western italien, qui trouve ici son originalité dans le traitement de Corbucci.

Le ton est imposé dès les premières images, où nous voyons Franco Nero traîner un lourd cercueil dans un océan de boue. Initialement, Sergio Corbucci aurait souhaité tourner le film dans la neige. Les producteurs jugeant ce choix trop onéreux - le cinéaste se rattrapera avec Le Grand silence -, ce sera finalement de la boue et ce décor imposé deviendra un atout pour le film.

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La boue ralentit les hommes, donnant l’impression d’une situation figée, dont on ne sortira jamais par le haut, comme si les personnages étaient pour toujours prisonniers d’une situation. Une sensation renforcée par le format du film, un inhabituel format « européen » (1.66:1) qui crée un effet visuel d’enfermement pour les personnages.

Django est un film résolument pessimiste, ce qui marque la caractéristique des grands westerns de son auteur. Jamais le récit ni l’image n’offrent une once d’espoir au spectateur.

L’effet est bien sur renforcé par les grands moments de violence du film. La torture subie par Maria, l’oreille coupée de frère Jonathan, le supplice final de Django et, évidemment, la scène presque orgiaque durant laquelle le personnage principal dévoile sa mitrailleuse pour massacrer les hommes du major Jackson resteront forcément dans les mémoires.

Jamais western italien n’aura été si violent. Peu le dépasseront. Corbucci invente une violence graphique quasi surréaliste qui est presque une forme d’échappatoire cauchemardesque à la situation plombée du monde, une alternative noire à une société presque morte, coincée entre racistes et bandits faussement révolutionnaires.

Ces scènes feront le succès public du film mais élèveront aussi la censure contre lui. Plusieurs scènes sont coupées aux Etats-Unis, et le film sera tout bonnement interdit en Angleterre jusqu’en 1993.

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Le personnage de Django

Django est le portrait d’une société dysfonctionnelle, dans laquelle l’alternative au racisme est une troupe de bandits et dont la seule porte de sortie est une mort certaine. Dans un tel environnement, inutile donc d’attendre un héros salvateur. Django va au mieux nettoyer la région, sans autre forme de procès. Ses intentions et son passé sont flous, et il est présenté comme un personnage trouble caractérisé par son mutisme, sa violence et un certain goût pour la tromperie, qu’il mettra en œuvre avec les Mexicains, avec lesquels il feint de s’allier avant de les tromper.

Le rôle est un tremplin magnifique pour Franco Nero. L’acteur n’est pas un débutant total lors du tournage, contrairement à ce que voudra faire croire Sergio Corbucci. C’est toutefois son premier grand rôle, celui qui forgera son image et lancera sa carrière. Avec ses yeux bleus fascinants et un charisme impressionnant, il crève l’écran, emportant l’adhésion du spectateur malgré son mutisme et le caractère ambigu de son personnage.

Il s’impose comme une évidence, à l’image d’un film qui, malgré une ribambelle de scénaristes et une production chaotique, offre un résultat absolument limpide. Corbucci n’en est pas à son coup d’essai dans le western, mais avec Django il trouve sa signature et son humeur, qu’il approfondira avec Le Grand silence.

L'héritage de Django

Le succès de Django a entraîné un phénomène parallèle, encore plus mercantile : les westerns où le héros est renommé Django à l'étranger, alors que la version italienne n'a rien à voir avec ça, simplement pour profiter de la notoriété du héros créé par Corbucci.

Plus généralement, les codes créés par Corbucci sont pillés jusqu'au délire. L'hypertrophie délirante du western-spaghetti va finir par faire imploser le genre.

Django ne reviendra qu'en 1987 dans sa seule suite officielle, Le Retour de Django (Il grande ritorno de Django alias Django 2 - Il grande ritorno) de Ted Archer (alias Nello Rossati), avec Franco Nero qui affronte ici Donald Pleasance dans un pays imaginaire d'Amérique du Sud. Les clins d'oeil au Django de 1966 sont nombreux (encore une histoire de cercueil et de mitrailleuse).

L'hommage de Tarantino

Tarantino n'est pas le seul à avoir réinterprété le bagage culturel transporté par ce seul prénom. Un autre cinéaste adulé par la pop culture contemporaine s'en est emparé en 2007 : Takashi Miike. Dans Sukiyaki Western Django, le Japonais invente une sorte de prequel décadent et foutraque au classique de Corbucci. Il joue habilement de la portée mythologique du protagoniste, pour en faire le porte-étendard d'un cinéma d'exploitation écrasant de sa générosité le carcan des genres traditionalistes.

À la production, on retrouve un Américain lui-même grand admirateur de Django : Quentin Tarantino. Qu'importent nos interprétations du cinéma de QT, force est de constater qu'il a fait connaître toute une part du cinéma d'exploitation à un très large public, et son entreprise de canonisation de Franco Nero en atteste.

Tarantino donne aujourd'hui au héros encore un nouveau visage - celui de Jamie Foxx en esclave devenu chasseur de primes en quête de sa femme et de vengeance - dans un blockbuster à 100 millions de dollars. Loin des salles de quartier miteuses d'Italie, loin du vieux filone et de ses films fauchés tournés à la chaîne. Mais c'est déjà une autre histoire.

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