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La guerre en Ukraine et le génocide en cours en Palestine semblent avoir fait prendre conscience, en Europe, du poids de la guerre dans le monde, et provoqué un regain d’intérêt, dans les mouvements sociaux, pour questionner le rôle et les conséquences du militaire, à l’aune de « nouvelles » préoccupations et en fonction de « nouveaux » sujets politiques.

L'Ère du "School Shooter" et la Révolte de Parkland

L’ère du « school shooter » s’est ouverte à 11h19 du matin heure locale, le 20 avril 1999. C’est la rapidité, et la candeur. Peu après l’aube, au lendemain de l’attaque de Parkland, David Hogg est sur CNN, accusant les adultes d’avoir laissé tomber ses camarades.

« Nous sommes des enfants. Vous êtes des adultes. Vous devez vous mettre en action et prendre votre part. Travaillez ensemble, surmontez vos dissensions politiques, et faites quelque chose. » Mais alors qu’il dit ces mots, David semble réaliser que ce sera aux enfants eux-mêmes de s’emparer du problème.

Ce jour-là, Emma met fin à toute une existence conditionnée par l’idée que rien, aux États-Unis, ne saurait protéger les enfants des armes. « We call BS! » [C’est du bullshit !], déclare-t-elle six fois au cours d’un discours virulent qui la mue en égérie nationale avant la tombée de la nuit.

March For Our Lives (MFOL): Un Mouvement Né de la Tragédie

Depuis six mois, je vis au rythme de Jackie, l’une des organisatrices du mouvement March For Our Lives (MFOL). Afin de pousser les électeurs à faire de la régulation sur les armes à feu une priorité de leur vote, MFOL agit sur deux fronts : d’abord, créer un élan massif, et ensuite, construire un réseau à travers les milliers de lycées et de collèges pour encourager les jeunes à voter. Jackie gère la logistique. Ces mouvements naissent d’un espoir, mais ils se construisent petit à petit. C’est le rayon de Jackie.

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Elle n’a pas le droit à l’erreur. Les moteurs des bus sont déjà échaudés, que Jackie Corin n’a que 36 heures pour faire l’aller-retour à Tallahassee avec 100 survivants de Parkland, tout juste six jours après la tuerie du lycée Marjory Stoneman Douglas qui a eu lieu le 14 février 2018. À Tallahassee, ils espèrent arracher d’improbables promesses de nouvelles régulations sur les armes à une législature d’État controlée par les Républicains.

Même s’ils parvenaient miraculeusement à une proposition, elle devrait encore passer entre les mains du Gouverneur Rick Scott, un fervent défenseur du Second Amendement, gratifié d’un A+ par la National Rifle Association, l’organisation de défense du port d’arme, qui chaque année attribue des notes aux candidats des deux camps.

Ce voyage de huit heures est un objet de spectacle médiatique. Il tourne en boucle sur les fils d’infos nationaux, et le gouverneur est d’accord pour une rencontre. Jackie n’est jamais agressive, juste ferme.

Jackie Coryn a contribué à créer le hashtag #NeverAgainMSD, qui est ensuite devenu le mouvement MFOL. Jackie a été élue vice présidente de sa classe de troisième, puis présidente de ses classes de seconde, première, et, à présent, de terminale.

La révolte de Parkland semble sortie de nulle part, mais en réalité, elle est le résultat d’un processus de vingt ans. Cette génération a grandi avec les exercices de sécurité, et cette fois, ils étaient préparés à agir. Cette nuit-là, Jackie et Cameron se sont couchés en songeant au mouvement qui devait naître de ce drame.

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La rapidité et la candeur jouent un rôle clé au début, mais un troisième élément a été décisif pour que le mouvement repose sur une base solide : mettre les mains dans le cambouis et construire un réseau de jeunes activistes à travers 50 États. Âgée de 17 ans, Jackie ne peut pas voter. Elle ne peut même pas s’enregistrer dans un hôtel, mais ça ne l’a pas empêchée de sillonner le pays depuis ce jour de Saint-Valentin, pour rencontrer des groupes d’élèves et des législateurs. Elle dit avoir parcouru près de 50 000 kilomètres.

« Je veux m’adresser aux jeunes dans la salle, ceux d’entre vous qui ont l’impression qu’ils ne peuvent rien faire », déclame-t-elle dans un hôtel de ville de Denver. « Je n’ai que 17 ans. Je n’ai même pas l’âge de voter. Je suis pré-inscrite sur les listes. Il y a des choses que vous pouvez faire : lancer des associations dans vos écoles, rejoindre des associations existantes comme Never Again Colorado, ou Students Demand Action. Vous pouvez parler à des gens qui ne vous ressemblent pas, qui ne partagent peut-être pas votre vision des choses. Vous pouvez prendre un bloc-notes, aller dans le parc le plus proche de chez vous, et pré-inscrire les votants. Vous pouvez faire tellement de choses, même si vous-mêmes ne pouvez pas encore voter. »

Les Défis et la Ténacité Face à l'Adversité

Jackie a toujours excellé. Jusqu’au lycée, elle pratiquait la danse avec beaucoup de sérieux. Elle faisait des claquettes, du jazz, du hip-hop, mais sa véritable passion, c’était les pointes. « La danse était toute ma vie », dit-elle. Mais elle a arrêté au lycée, pour se concentrer sur ses études et le conseil des élèves. En première, elle a suivi cinq cours avancés, bien que n’ayant pu accéder à la place de majore de promo. « En seconde, j’ai eu un B+. Ça a été le seul B+ de toute ma vie. » Elle n’allait pas laisser une chose pareille arriver à nouveau.

Je n’ai jamais vu Jackie perdre son sang froid, mais elle me parle souvent de ses crises de dépression. L’une s’est produite environ une semaine après Tallahassee, quand elle est retournée à Douglas High pour la première fois après le massacre. Pendant qu’elle sortait, une voiture a roulé sur une bouteille d’eau. Le bruit n’avait rien à voir avec celui d’un tir, mais les traumatismes se réveillent parfois de façon irrationnelle. Elle a sangloté sans s’arrêter plusieurs minutes.

Pendant des mois après cela, Jackie était terrifiée à l’idée de se rendre aux toilettes. Ses adversaires font tout ce qu’ils peuvent pour aggraver le phénomène. Son équipe a été harcelée à coups de menaces de mort et de colis sordides. Les activistes de Parkland ont l’air très confiants et à l’aise à la télévision, mais ils restent des lycéens. La plupart n’avaient jamais vu une arme jusqu’à ce qu’une unité d’intervention de la police fasse irruption dans leur établissement et les escortent hors de leurs classes, les mains en l’air. Cette peur discrète les a constamment accompagné le long du #RoadToChange, leur marathon de l'été 2018 pour parcourir les quelques 25 000 kilomètres du territoire étasunien.

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Cette tournée en bus a été la grande offensive du mouvement pour influencer les élections de mi-mandat - leur objectif depuis qu’ils ont compris, en ce jour de Saint-Valentin, que changer la législation sur les armes implique de changer les législateurs. « On peut mourir en essayant de changer les choses », m’a dit Emma González, quelques heures après avoir conclu le rallye de Washington par un discours marqué par quatre minutes de silence hypnotiques. « On pourrait être abattus par quelqu’un qui serait en mode “Pas touche à mes armes”. Et c’est même pas ce qu’onessaie de faire, d’ailleurs. On n’est pas en train d’essayer de prendre les armes de qui que ce soit. Mais ils s’entêtent à déformer notre message, parce qu’ils ont peur qu’on les entraîne sur une pente glissante, ou parce qu’ils peur de nous, depuis qu’on fait entendre notre voix. »

La Marche pour Nos Vies et l'Appel au Changement

Le lendemain de la tuerie, Cameron Kasky s’est pris à imaginer une grande marche. Seulement cinq semaines pour la mettre en place, c’était de la folie, mais à peine avait-il invité Jackie à le rejoindre qu’elle était déjà en train d’organiser la prochaine opération en un temps record, avec un sens de l’urgence encore plus aiguisé : elle se donnait une semaine. Jackie le publie avant d’aller dormir la nuit de la tuerie.

Quand l’alarme incendie se déclenche, elle est de retour dans la salle d’étude avec sa conseillère, et avec des élèves autistes. Ils se précipitent vers l’arrêt de bus, et une amie lui a dit avoir entendu un tir. Soudain, les messages de Mary Corin changent de ton : « Il se passe bien quelque chose. Tireur actif. Écoute ta prof. » Jackie se cache dans sa classe pendant trois heures et demie. Elle entend l’hélice d’un hélicoptère par la fenêtre tout en regardant les images qu’il capture au-dessus du bâtiment sur son téléphone.

Cameron Kasky est là, lui aussi, quand l’unité d’intervention arrive. Ils font irruption violemment, brisant les vitres des portes. Cinq mastodontes leur crient des ordres et pointent sur eux leurs armes d’assaut : « Les mains en l’air ! » Jackie a eu très peur pour sa propre vie, mais elle a eu plus peur encore pour les enfants autistes. « Ils faisaient du bruit, et certains n’arrivaient pas à lever les mains quand on leur en a donné l’ordre. S’ils avaient fait un geste brusque… qui sait ce qui aurait pu se passer ? »

Leurs camarades ont inondé les réseaux sociaux de récits du calvaire. Jackie ne savait pas très bien quoi écrire. Elle ne pensait qu’à son amie Jaime Guttenberg, portée « disparue » - euphémisme insupportable pour « certainement morte ». Jackie a tapé un post intitulé « S’il vous plaît priez pour mon école », dans lequel elle a élaboré un manifeste en faveur d’une régulation plus stricte du port d’arme, qui se concluait par ces mots : « ARRÊTEZ ÇA. » « La fin de mon message était un appel à changer les choses, m’a-t-elle expliqué. Mais évidemment, je ne...

Ce samedi, les Etats-Unis ont connu la plus grosse manifestation contre les armes à feu de leur histoire. A Washington, une marée humaine a investi les avenues entre la Maison Blanche et le Capitole. Il y avait 800.000 personnes, selon les organisateurs cités par NBC.

« Plus jamais ça! » était le mot d'ordre fédérant ces adultes et adolescents, exaspérés par la répétition des fusillades dans les écoles et autres lieux publics américains. L'événement national, baptisé "March for Our Lives" (Marchons pour nos vies), est une réaction au massacre le 14 février de 17 personnes dans le lycée Parkland de Floride.

« Rangez-vous de notre côté ou gare aux élections qui se profilent!", a mis en garde Cameron Kasky, un élève ayant survécu à la tuerie. Egérie de la manifestation, Emma Gonzalez a occupé la scène quelques minutes, dont plus de six en silence, en souvenir du temps qu'a duré la fusillade de Parkland.

Des centaines de marches se sont déroulées dans d'autres villes des Etats-Unis et dans le monde avec, partout, les jeunes comme force d'impulsion. Cristallisant cette émotion, la petite-fille de Martin Luther King, âgée de seulement 9 ans, a lancé un appel vibrant, suscitant l'admiration des manifestants. S'inspirant du célèbre discours de son grand-père, Yolanda Renee King a lancé : "Je fais un rêve dans lequel trop c'est trop. Il ne devrait pas y avoir d'armes dans ce monde".

Le mouvement était soutenu par de nombreuses personnalités. A Parkland, en Floride, des milliers de personnes se sont réunies samedi dans un parc proche du lycée Marjory Stoneman Douglas, le lieu du drame. "Ces 17 personnes ne sont pas mortes pour rien", a affirmé Casey Sherman, 17 ans. "Nous voterons en 2020", a prévenu la lycéenne Lauren Tilley.

Perspectives et Défis Actuels

Selon un article de The Atlantic, les années 2022 et 2023 ont connu une recrudescence alarmante des conflits armés de par le monde. L’article présente plusieurs hypothèses : la fin du monopole états-unien sur l’équilibre international et de son rôle exclusif comme gendarme du monde ; la (ré)émergence de la Russie et de la Chine comme acteurs et armées puissantes ; et la guerre en Ukraine et à Gaza comme message d’impuissance des modes diplomatiques de résolution des conflits, qui autorise ou rend possible la lutte armée comme modalité des conflits.

Entre guerres d’indépendance nationales comme en Algérie ou en Angola ; dictatures militaires comme en Argentine ou au Chili ; conflits territoriaux armés comme au Cachemire ou au Darfour ; génocides comme au Guatemala, au Rwanda ou en Birmanie ; « guerre intégrale d’usure » contre les peuples qui défendent leur territoire comme au Mexique ou en Inde ; féminicides de masse conçus comme une « guerre de basse intensité » contre les femmes… La guerre et ses horreurs n’ont jamais disparu pour de nombreuses populations dans le monde. Or l’Europe - et en particulier la France - a souvent un soutien actif aux exactions commises, depuis la vente d’armes aux différentes parties prenantes des conflits armés, jusqu’à l’exportation des techniques de guerre contre-insurrectionnelles, en passant par les « opérations extérieures » où les militaires français interviennent directement dans des contextes guerriers.

Tout d’abord, l’évolution technique et technologique est cruciale pour penser le modus operandi des acteurs des conflits armés et pouvoir s’y opposer efficacement. Ce mélange des genres, civil et militaire, se retrouve également dans la doctrine du continuum sécurité-défense. La prolifération des scénarios de violence armée semble avoir dévié, et ne caractérise plus seulement des conflits inter-étatiques comme dans le cas Russie-Ukraine. Ces évolutions impliquent une nécessaire redéfinition de ce qu’est une guerre, et de ce qu’elle n’est pas - en somme, une véritable bataille idéologique. Car nommer la guerre ou ne pas la nommer a des implications fondamentales dans le déroulement et l’issue du conflit, la relation à l’adversaire ou l’ennemi, la possibilité de construire ou non une paix juste et durable.

Le militarisme représente donc un défi fondamental pour l’idée même de démocratie. Le secret défense rend impossible toute redevabilité et contrôle démocratique autour des questions militaires. Pour celles et ceux qui refusent la guerre comme inévitable et omniprésente, le sentiment d’impuissance peut sembler important.

Stratégies de Résistance et Perspectives d'Avenir

C’est pourquoi ce numéro de la collection propose de se centrer, dans la mesure du possible, sur la persistance ou la transformation des modes de résistance à l’essor du militarisme. Certaines stratégies restent d’actualité. Par exemple, les grèves ouvrières pour empêcher des navires d’armement de charger ou de débarquer leur stock ; les déserteurs des armées régulières refusant d’aller au front ; les étudiant·es qui occupent leurs universités, des protestations contre la guerre du Vietnam jusqu’au génocide palestinien ; ou encore les campagnes d’opinion pour exercer une pression sociale, politique et diplomatique, au niveau national ou international.

Des avancées ont été obtenues, comme l’interdiction complète des essais nucléaires (1995), les traités sur les mines antipersonnel (1997) et les armes à sous-munitions (2008) ou dernièrement le traité sur l’interdiction des armes nucléaires (2017). D’autres stratégies naissent avec les reconfigurations du militarisme : la convergence des luttes écologiques et antimilitaristes sur des territoires spécifiques, comme à Grenoble où se déploient des entreprises de technologie de pointe qui produisent des semi-conducteurs à usages civils et militaires.

Enfin, ce numéro se pose la question de la possibilité de construire une culture de paix, lorsque la guerre fait rage depuis si longtemps, et s’interroge sur la manière de rouvrir les imaginaires politiques lorsque les traumatismes passés continuent de façonner les sociétés.

Au-delà de l’émotion (compréhensible et nécessaire) face aux conflits armés et aux guerres actuelles, le travail de l’antimilitarisme consiste également à freiner les accumulations d’armes, dévier les préparatifs et les budgets militaires, détricoter les coopérations policières et militaires qui tissent l’imbrication des États - et donc leur soutien mutuel indéfectible… Un travail plus souterrain consiste également à détricoter les discours et les mises en récit qui favorisent la déshumanisation de pans entiers de la population mondiale ; à lutter contre les stéréotypes de genre qui glorifient le virilisme et le masculinisme sur lesquels se construit en partie le militarisme ; et à réduire les asymétries de pouvoir structurelles qui rendent possible le recours à la violence en toute impunité.

Les femmes et les féministes qui se mobilisent contre la militarisation doivent mener un double combat : à la fois contre les guerres et contre les hommes qui les oppriment au sein de leurs mouvements. Lutter contre la militarisation, c’est possible !

Depuis plus de trente ans, des civils interviennent dans des zones de conflit, sans armes ni mandat humanitaire. Depuis 34 ans, des organisations de toute l’Europe se regroupent pour mieux se connaître et se coordonner dans la lutte pour le contrôle des ventes d’armes.

Il faut du courage pour s’insoumettre dans un pays en état de guerre permanente où protéger les frontières est un devoir. Le photographe Martin Barzilai a réalisé une série de 47 portraits photographiques et écrits, de citoyen·nes d’Israël ayant refusé de servir dans l’armée de leur pays.

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