La scène rap française des années 2010 a été une période d'effervescence, de succès critiques et artistiques, mais aussi de tribulations extra-musicales, de misère sociale, d'abandon et de violence.
Chicago a toujours eu quelques rappeurs pour la représenter à l’échelle du pays, et même plus loin. Twista, Common, Lupe Fiasco et évidemment Kanye West ont joué ou jouent encore ce rôle. Il ne s’agissait alors que d’artistes ‘isolés’, et le plus souvent la ville d’origine s’estompait derrière ces personnalités. En réalité, internet a aussi permis l’inverse, à savoir aider à l’émergence de scènes hyper locales, dont la résonnance peut s’étendre sur tout le pays. Un rap hyper-régionalisé en somme.
Avant Chicago, le meilleur exemple est certainement la scène rap d’Huntsville, petite ville de l’Alabama qui a pu faire éclore une bonne dizaine de rappeurs grâce au bouche à oreille 2.0. Cela aurait été plus difficile hier, dans un monde où le travail de ces artistes n’aurait été relayé que par les médias locaux.
Dans notre cas, la contamination est partie de deux blogs couvrant l’actualité du rap de Chicago, Fake Shore Drive et So Many Shrimp. « Mec, les blogs, internet, c’est la Matrice ! Dès que t’es dedans tu contrôles plus rien. Un élément qui nous rappelle encore une fois que le ‘rap internet’ et celui de l’industrie classique sont des univers différents, ce qui marche dans l’un pouvant être absolument ignoré dans l’autre.
A la façon de nos produits du terroir, toute musique en provenance de Chicago se voit attacher l’appellation d’origine contrôlée « Drill ». Les sonorités de la « Drill Music » sont diverses, ont évolué avec le temps et les genres. Aujourd’hui, puisque la nouvelle scène rap en question est évidemment frappée du tampon « Drill », il est toujours difficile de réduire Chicago à un seul « son ».
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Une boucle mélodique très aiguë, qui seule sonnerait presque comme une comptine pour enfant, mais qui couplée aux bass et ratlesnake snares typiques de la trap moderne d’Atlanta devient la musique que doivent jouer les mort-nés dans le limbe des enfants.
Entre effervescence, succès critiques et artistiques, tribulations extra-musicales, misère sociale, abandon et violence, c’est ici qu’évoluent King Louie, Chief Keef, Lil Reese, Lil Durk, Sasha Go Hard, Katie Got Bandz, Tree, Young Giftz, Chance The Rapper et beaucoup d’autres.
Habitant un des quartiers les plus pauvres et dangereux de Chicago, Chief Keef a potentiellement vu autant d’armes et de morts qu’un enfant soldat du Nigeria alors qu’il n’a que 16 ans. Mais parmi tous ces disciples, Chief Keef reste celui qui s’en sort le mieux.
Plus âgé que les rappeurs cités jusque là, King Louie se permet de naviguer entre les différents sons de la Drill Music moderne, tout en y apportant sa touche. King Louie, c’est d’abord un personnage. Gangster avec une obsession pour le sexe oral, qui n’ambitionne qu’à démontrer qu’il est plus arrogant que Salmonée défiant les Dieux, on le croirait tout droit sorti d’un cartoon pour adulte.
C’est aussi un flow nonchalant, mais déversé de telle manière qu’il donne l’impression de pouvoir continuer éternellement. Celui que l’on reconnaît parfois dans King Louie, c’est Gucci Mane, avec qui il partage un lyricisme de rue, prétentieux mais assez intelligent pour ne pas être dénué d’humour.
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Si on devait pousser bêtement la comparaison avec Gucci, peut-être pourrait-on dire que C-Sick est le Zaytoven de King Louie. Ce producteur franco-américain originaire d’Aix-En-Provence est en tout cas, avec ses boucles métalliques et rythmes hypnotiques, le producteur qui lui convient le mieux.
Avec presque une dizaine de projets, Louie est loin d’être un rookie puisqu’il a plusieurs années de carrière derrière lui. « Mon style c’est comme un Gumbo, un peu de si, un peu de ça, mais j’adore Gucci. J’aime son flow, et j’y ai rajouté mon style. Si tu rappes comme ça à Chicago, ils te diront que c’est le flow de Louie, que tu rappes comme King Louie.
Si cela fait des années qu’il rappe, ce n’est que récemment que Tree a commencé à attirer l’attention du public et de certains journalistes. Cinquième membre non-officiel d’un groupe de Chicago appelé Project Mayhem, il roule désormais sa bosse en solo. Quand GBE amène la trap music sur des terrains de plus en plus apocalyptiques, Tree prend la direction opposée en y apportant un élément inédit : le sample de soul.
Probablement inspiré par l’église Baptiste où il a appris à chanter, c’est comme ça qu’il créé ce style qu’il appelle « Soul Trap ». Pourtant ce ne sont pas les A&R qui manquent ces derniers mois à Chicago. Aidé par son timbre grave et légèrement rugueux, Tree reste le rappeur (et le producteur) le plus remarquable de Project Mayhem.
Mais loin d’effacer les prestations d’Ishbah, Lennon, Paypa et Dane, il a plutôt réussi à trouver la recette pour venir parfaitement les compléter. A la base encore plus smooth, et d’avantage inspiré par ce qui vient de New York - nous rappelant au passage que Chicago n’est pas une ville du sud - Project Mayhem a trouvé le parfait complèment avec Tree.
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Parce qu’elles sont des filles, Sasha et Katie n’auraient peut-être pas connu le succès qu’elles ont aujourd’hui sans l’effervescence du moment. Katie Got Bandz fait partie du M.U.B.U Gang de King Louie, dont elle est une espèce de version féminine dégénérée et à qui elle emprunte les producteurs. Après Chief Keef et King Louie, Sasha Go Hard est celle qui apparaît la plus à même d’avoir une carrière sur le long terme.
« Ca vient des ados, de la violence. ‘Drill’, c’est un mot dur, tu vois ? C’est pour ça que je dis que c’est la version 2012 de ‘fight’. A Chicago, plus personne ne dis ‘We finna go fight’. On dit ‘drill’….
Il y a quelques années, King Louie était fauché par une voiture roulant à pleine vitesse dans l’est de Chicago. Non seulement King L a survécu, mais il a en plus pu retrouver l’usage complet de ses jambes. La carrière de King Louie aurait pu ne jamais commencer. Globalement les membres de GBE entretiennent encore beaucoup trop de liens avec les gangs, et certains ont vraiment, vraiment, du mal à profiter de l’opportunité qu’ils ont d’échapper à la tempête de violence dans laquelle ils vivent.
Tous ces jeunes et moins jeunes ne sont évidemment pas les seuls. Young Giftz a sorti cette année une des meilleures mixtapes à Chicago, Chance The Rapper a signé avec l’agent de Kanye West, Rockie Fresh a rejoint l’écurie Maybach Music, et d’autres comme D-Bo du Brick Squad ou le duo L.E.P. Bogus Boys continuent d’abreuver les rues en mixtapes.
S’ils ne sont pas tous autant célébrés par les médias, qui ont du mal à voir plus loin que Chief Keef et à parler d’autre chose que de la violence à Chicago, cette cohorte de rappeurs forment pourtant bel est bien une même scène. Ce qui va lier tous ces artistes ce sont évidemment des collaborations faites les uns avec les autres.
Si Chicago se recrée une scène en transformant la musique d’Atlanta, cette dernière avait, à la fin des années 80, créée la sienne en transformant la musique de Miami puis en s’inspirant de la G-Funk Californienne. L’une comme l’autre a connu une période où les nouveaux rappeurs de qualité germent partout. L’une comme l’autre peine a se trouver une identité sonore marquée et semblent miser plutôt sur un panel large de son. Quoi qu’il en soit, à Chicago, on profite.
Hier trustés par les tubes d’Atlanta, les radios et clubs locaux ne passent désormais que de la musique du coin. Encore en signe ? Non… la guerre des places ne sera gagnée que quand les princesses de Magic City remueront leur cellulite sur Right Here et Showtime.
Ca ne vous aura pas échappé, Moneyworth ne s’est pas contentée d’illustrer l’article mais a pensé tout un concept autour du jeu de tarot.
| Artiste | Titre |
|---|---|
| Chief Keef | Back From The Dead |
| King Louie | Showtime |
| Tree | Sunday School |
| Lil Durk | Life Ain’t No Joke |
| Young Giftz | The Lake Effect 1.5 |
| Inconnu | Do U Know Who I Am ? |
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