Le parcours poétique dans le centre-ville de Toulouse invite à suivre les traces de Clémence Isaure, figure mythique de la poésie et des Jeux Floraux, très présente dans le patrimoine toulousain (peinture, sculpture, littérature…). Loin de se réduire aux beaux contes d'une histoire romanesque, l'histoire de personnages légendaires, malgré leur inexistence historique avérée, permet d'interroger l'évolution des mentalités et d’envisager les fondements culturels d’une société.
En pays d'Oc, les conditions d'éclosion de mythes apparus au XVIe siècle et l'évolution de leurs multiples avatars jusqu'au XIXe siècle mettent ainsi à nu les rapports ambigus et multiples qu'entretiennent les élites occitanes avec leur passé littéraire, cet objet « troubadours » si étrange et si irréductible. À l’inverse, dans une étude fouillée et très érudite décrivant des impressions toulousaines du XVIe siècle, François Pic, se rangeant résolument sous la bannière de Jean-Baptiste Noulet (1802-1890), pourfend une nouvelle fois « les mystifications de l'incorrigible faussaire Alexandre Du Mège (1780-1862), « erreurs » sciemment accumulées ».
Jean-François Jeandillou a esquissé un tel rapprochement : Supercheries littéraires. Les fous de la langue. Les rêveries de Du Mège apparaissent ainsi comme le fruit d'une tradition érudite toulousaine - un de ses derniers avatars peut-être - dont on peut retrouver la trace depuis le XVIe siècle. Sur un autre plan, comment ne pas rapprocher son parcours des trajectoires de Macpherson ou de Fabre d'Olivet, l'auteur des poésies occitaniques du Troubadour, qui écrivirent eux aussi sous le masque. Mais, si Fabre d'Olivet apparaît comme un visionnaire, précurseur et rénovateur des lettres occitanes modernes, Du Mège est habituellement traité comme un vil imposteur alors que tous deux ont inventé des textes occitans apocryphes au XIXe siècle. Fabre qui, soit dit en passant, s'est fortement inspiré du provençal Jean de Nostredame, un autre inventeur d’histoires. Ces fortunes contrastées interrogent la fabrique de l'histoire littéraire occitane. Du Mège ne saurait donc se réduire au profil d'un névropathe retors, ou même d'un doux dingue mythomane.
Que peut-il y avoir de commun entre un antiquaire toulousain du XIXe siècle et un érudit provençal de la Renaissance ? Si ce n'est une même fascination pour les troubadours, par delà les siècles. Par le biais de l’étude des textes apocryphes de Du Mège, on atteint en effet au mythe de Clémence Isaure, on touche aux origines de la fondation de l'école floralesque toulousaine et aux représentations de la littérature occitane des troubadours dans la capitale languedocienne. Or, cette réécriture de l'histoire des troubadours en pays de Toulouse nous renvoie à la réécriture provençale de Jean de Nostredame dans ses Vies des plus celebres et anciens poetes provensaux de 1575.
Et, dans cet espace occitan morcelé et divers, le parallélisme, les concomitances ou les divergences entre les deux parcours toulousain et provençal font effet de prisme. L'existence de Clémence Isaure, institutrice ou restauratrice des Jeux Floraux toulousains fut l'objet de polémiques acharnées. Question ressassée dira-t-on, vieilles lunes tout justes bonnes à amuser des érudits locaux, vrais Toulousains de Toulouse ou pisse-copies friands d’histoire romancée !
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Au point d'arrivée, au point de chute de notre histoire, en 1852 et 1853, des articles vengeurs. Noulet, le justicier, y met à mort le mythe et pourfend ses sectateurs, réduits à de vulgaires et minables faussaires. Nous percevons là un écho du conflit de prééminence intellectuelle entre l'Académie des Sciences fondée au XVIIIe siècle et l'Académie des Jeux Floraux, forte de son antiquité vénérable.
Avant toute chose, colletons-nous aux textes. Et tout d’abord à la voix supposée de la muse toulousaine : voici la Canso de dona Clamensa et Du Mège dans ses œuvres, ou plutôt dans celles de Clémence/Alexandre. Contrairement à ce qu'indique Christian Anatole dans un article paru en 1984, ici manifestement mal informé, Du Mège a bien publié ce texte. Il l’a même diffusé à plusieurs reprises.
Quelques siècles plus tôt, la Cansou a dona Clemença, ditta la Bertat, sur la Guerra d'Espainia, fatta pel generoso Guesclin, acistat des Noblés Mondis relève elle aussi de ce corpus apocryphe. Ce texte est publié pour la première fois par Germain de Lafaille à la suite des œuvres de Pierre Goudelin éditées en 1694. Étonnant renversement de perspective qui privilégie la romance historique, même fabriquée de bric et de broc, au détriment de la littérature d’Oc.
Curieux titre en vérité, magnifique antiphrase qui aveugle les croyants de Clémence et leur ôte tout esprit critique. À l’opposé de cette tradition poético-historique, voici venir toute la séquelle des incrédules, tenants d'une vision critique de l'Histoire. Dès 1633, Guillaume de Catel dans ses Mémoires de l'Histoire du Languedoc met en cause la tradition. Briseur de rêves et iconoclaste, Catel s'attaque aux légendes historiques dans un chapitre où il démonte l'Histoire fabuleuse des principales villes de Languedoc.
On ne trouve aucune mention de la muse toulousaine dans L'origine des Jeux Fleureaux de Toulouse de Pierre de Caseneuve, ouvrage publié après la mort de son auteur en 1659. Après lui, Germain de Lafaille, dans les Annales de la ville de Toulouse publiées en 1687 reprend les arguments de Catel et récuse l'existence de Clémence. Dans le camp adverse, les défenseurs de la muse toulousaine sont nombreux, eux aussi.
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Une dizaine d’années plus tard, en 1759, un nouvel historien de Toulouse, J. Raynal, relaie la légende isaurienne. Il fait appel à l'autorité de la tradition : la fable est nécessaire à l'histoire de la cité. Pour M. de Ponsan, mainteneur de l'Académie, la défense et illustration de la vie et des œuvres de Clémence Isaure vire à l'obsession : « J'ai fait sept Éloges de la Dame Clémence d'Isaure, le premier est de l'année 1734 » déclare-t-il dans son Histoire de l'Académie des Jeux Floraux imprimée en plusieurs livraisons à compter de 1764. D’autres prises de position sont beaucoup plus distanciées.
À la fin du XVIIIe siècle, la querelle s'envenime une nouvelle fois, opposant le Capitole à l'Académie. Sur fond de sombres histoires de prééminences et de privilèges fiscaux à sauvegarder, Charles de Lagane, ancien capitoul, lauréat de l'Académie des Sciences, procureur du roi et de la sénéchaussée de Toulouse, publie en 1774 à l'instigation des capitouls un Discours contenant l'histoire des Jeux Floraux, et celle de Dame Clemence. Dans ce mémoire, il met en doute l'authenticité de la Canso dita la Bertat. Ce jugement sévère et semble-t-il définitif n’empêcha pas la Canso de poursuivre sa carrière dans des publications prestigieuses.
Ce qui parcourt ces défenses et illustrations de dame Clémence, c'est l'utilité du mythe et sa nécessité. Plus tard, dans le VIe livre d'Estelle, Florian ajoute une nouvelle version littéraire à la légende de Clémence Isaure. Mais celle ci se revendique comme fiction à part entière. Sous l’Empire, le Secrétaire perpétuel de l’Académie des Jeux Floraux, Poitevin-Peitavi, rédige une abondante histoire des Jeux qui défend avec force l’existence de Clémence Isaure, faisant au passage un éloge dithyrambique de M. de Ponsan, champion de Clémence au siècle précédent. La parution de ce plaidoyer pro domo entraîne un nouveau rebondissement de la querelle. Sous le voile de l’anonymat qui préserve des foudres académiques, c’est une parodie grinçante qui paraît en 1817 sous les presses de l’imprimeur toulousain Douladoure : La Vérité dévoilée, ou la mémoire de Clémence Isaure vengée par une suite de faits historiques, suivie de son enlèvement, de sa léthargie et de son apparition aux mainteneurs le 3 mai 1512. Ouvrage entièrement neuf, où l’on démontre que l’origine de l’Académie des Jeux floraux de Toulouse se perd dans la nuit des temps. L’ironie mordante et débridée de l’anonyme s’exerce aux dépens des nobles mainteneurs, en particulier de « feu M. Ponsan d’isaurique mémoire » et conclut en demandant l’exhumation du corps de Clémence Isaure.
Dans les années 1820-1830, l’entreprise de Du Mège s’insère donc dans une tradition ininterrompue depuis le XVIe siècle. Mais revenons au corps du délit qui provoqua l'ire de Jean-Baptiste Noulet : les si belles inventions d'Alexandre Du Mège. Ce faisant, Du Mège brûle ses vaisseaux car il laisse derrière lui des indices en donnant une profusion de détails. Affirmant de façon réitérée l'existence d'ouvrages imaginaires, il prend le risque de voir sa construction découverte.
La source de la fable se trouve chez Du Verdier qui, dans sa Bibliothèque françoise parue en 1585, mentionne le titre de la Requeste faicte & baillée par les Dames de la Ville de Tolose, livret publié par Jacques Colomiès en 1555, et cite les noms de sept d’entre elles. Dans cette plaquette, l’auteur, peut-être Pierre Nogerolles, a mis en scène des femmes de lettres fictives écrivant qui un rondeau, qui une balade battelée unisonante… En un sens, Alexandre Du Mège reste profondément fidèle à la nature parodique de la Requeste, s’il ne l’est pas à la réalité historique. Des manuscrits avaient déjà fait connaître l'une des productions d'Isaure. C'est une ode ou Canso, au printemps. La langue des troubadours, perfectionnée dans le 15e siècle, et se rapprochant déjà d'une manière sensible du dialecte en usage aujourd'hui, a pris sous la plume d'Isaure une grâce, une douceur que l'on ne peut comparer qu'à la douceur et à l'harmonie de la langue immortalisée par les chants de Pétrarque et du Tasse. Cette pièce fut lue sans doute pendant l'une des solemnités de la fête des fleurs. Clémence, vouée particulièrement au culte de la Vierge, invite les troubadours à célébrer la mère du Dieu Sauveur.…Cette ode élégiaque, qui doit ajouter encore à la gloire de Clémence, se retrouve dans le recueil de ses poésies, imprimé à Toulouse l'an 1505, en caractères gothiques, par Jean Grandjean, libraire, qui habitait dans la rue de la Porterie. Ce volume, petit in-4°, qui porte le titre de Dictats de dona Clamensa Isaure, a été jusqu'à présent inconnu aux Biographes et aux Bibliographes. On en possède cependant deux exemplaires ; l'un n'a plus de frontispice, et a perdu quelques feuillets ; l'autre est entier. On y trouve quelques vers français qui annoncent que Clémence avait cessé de vivre lorsque l'on imprima ses poésies. Elles consistent en Cansos ou odes presque toutes plaintives, et en Pastorellas ou ydilles où l'on trouve des images gracieuses, des pensées délicates, des sentiments vrais et exprimés avec un rare bonheur. la dernière pièce est intitulée : Lo Planh d'Amor, c'est-à-dire, les plaintes de l'Amour. Nous croyons que ce morceau peut servir à l'histoire de Clémence Isaure. Elle se nomme, et raconte ses peines.
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Un prospectus annonçant la publication des Œuvres de Clémence vient étayer l’argumentation en 1827. Du Mège mêle avec habileté le vrai au faux. Car si Méja est bien un collectionneur de pièces patoises, remarquons la métamorphose de Grandjean en Cramoysi pour l'imprimeur supposé du recueil.
Nous sommes ici dans le domaine de l’invention pure et simple, de la rêverie romantique qui révulse Noulet. Cette imagination débridée et fantasque n’est pas totalement gratuite car elle permet à Alexandre Du Mège d’écrire en occitan sous le masque de Clémence Isaure ou de la Dame de Villeneuve. Les inventions poétiques de Du Mège auraient pu continuer à prospérer sans l'intervention d'un Deus ex machina, la réapparition inopinée en Angleterre du livre recueillant les œuvres de ces fameuses dames toulousaines.
Cependant, emporté par son désir de démasquer l’imposteur, l'intègre Noulet reprend à son compte des textes apocryphes pour soutenir son argumentation. La fameuse Dame de Villeneuve, tout droit sortie de l’imagination de Du Mège, trouve ainsi grâce à ses yeux.
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