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Au Maroc, le cheval transcende son rôle de simple animal ; il est l'incarnation vivante de l'honneur, de la bravoure et de la fierté tribale. Parmi les traditions les plus impressionnantes associées à cet animal noble, on retrouve la fantasia, également appelée tbourida. Cette démonstration équestre spectaculaire mêle harmonie, puissance et une touche de pyrotechnie. Héritée des pratiques militaires ancestrales des peuples berbères et arabes, elle représente aujourd'hui une forme unique de patrimoine vivant, un carrefour entre le rite, le sport et l'art.

Origines Historiques de la Fantasia

L'origine de la Fantasia remonte à l'époque préislamique du Maroc, à savoir à la tradition équestre berbère. Durant cette période, les Berbères se servaient du cheval comme une arme stratégique et un moyen de transport. Ils effectuaient avec lui des démonstrations pour célébrer leurs victoires et les événements spéciaux. À cette époque, déjà, on s'en servait pour marquer les grandes célébrations, une coutume maintenue jusqu'à présent.

Sous l'influence militaire arabe, les pratiques ont évolué. La fusion de la culture arabe et berbère a ainsi permis à cet art de s'enrichir. À partir du VIIe siècle, les pratiques incluaient de plus des stratégies de guerre comme les tirs simultanés avec fusils et la charge collective.

La Fantasia au Maroc s'est de plus en plus développée au fil des années et notamment pendant les dynasties marocaines. Elle a été codifiée et plus organisée durant les dynasties almoravides et almohades du XIe au XIIIe siècle et n'a pas été délaissée durant les temps des sultans mérinides et saadiens du XIIIe au XVIIe siècle. Ces traditions servaient, d'une part, à démontrer la richesse culturelle et la puissance militaire et intégraient, d'autre part, les fêtes religieuses et les célébrations royales.

La fantasia relève indirectement d’une tradition équestre très ancienne, à mettre en rapport avec l’introduction du cheval barbe, rapide et résistant, qui s’est mis en place par étapes successives. D’abord avec son utilisation chez les Libyens orientaux pour tracter des chars, dès le xiiie siècle av. J.-C. Tradition, selon deux auteurs marocains, « d’un peuple noble et guerrier » et qui constitue une « épreuve de courage et d’adresse » (Benallal & Messaoudi ; 1981, p. 43), qui perpétue, ainsi, les charges guerrières de jadis (Le Panot, 1990,p331). En effet, la fantasia parait intimement liée, tant à la pratique de la guerre à l’époque héroïque, qu’au culte des marabouts dont on honore la mémoire à l’occasion de moussems grandioses par ce “jeu noble entre tous” (Rouzé, 1962). En effet, à l’époque ancienne, plutôt que son côté “grand spectacle”, la fantasia se justifiait selon une logique de maintien sur le pied de guerre, de préparation à l’expédition punitive chez la tribu voisine, ou contre l’ennemi qui menaçait de l’extérieur. Opérations rapides où seule une cavalerie légère, manœuvrière, constamment entraînée, était en mesure de remplir correctement les missions qui lui incombait. Chez les Zemmour, par exemple, chacun “se voit imposer, sous peine d’amende, l’achat d’un fusil, d’une monture ou de cartouches” (Querleux, 1915-1916, p.

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Le Cheval Barbe : Un Héros Discret

Animal central de la fantasia, le cheval Barbe est parfaitement adapté à cette tradition. Robuste, endurant, agile et intelligent, il est capable de galoper en ligne droite groupée, puis de s’arrêter net sur ordre, sans perdre sang-froid ni équilibre. Le cheval Barbe est une des plus anciennes races au monde puisque l’on trouve des traces de son existence jusqu’à 4000 ans av JC.

Au temps des Romains, les empereurs demandés d’aller chercher les guerriers et leurs chevaux au royaume de Carthage, afin de grossir les rangs de leur armée, dans le but d’envahir la Gaules et l’Europe. A l'époque romaine les empereurs envoyaient chercher au royaume de Carthage ces fameux. La robustesse, l'endurance et la rusticité de ce cheval auquel s’ajoute une faculté exceptionnelle d'assimilation et de compréhension faisait déjà la réputation du barbe. Strabon (58 av. JC, 25 après JC) rapporte dans ses écrits de quelle manière les cavaliers numides d'Afrique du nord montaient leurs chevaux "sans frein" c'est à dire sans harnachement, sans enrênement et sans mors. Louis XIV, Napoléon, Henri IV et bien d’autres doivent leurs plus belles victoires grâce au cheval Barbe. En 1918, c'est la Cavalerie d'Afrique et son cheval "l'arabe barbe" qui sauva l'honneur des troupes à cheval en offrant à la France la dernière victoire de la guerre : Uskub ; le 29 septembre 1918.

La morphologie et la taille du barbe, se sont développées de façon différentes selon les régions d’Afrique du Nord. Dans les plaines littorales fertiles et arrosées de l'Algérie et du Maroc il est plus lourd et plus grand que dans les montagnes algériennes, marocaines et tunisiennes où il est plus trapu. C’est en haut des plateaux algériens, vers la frontière ouest de la Tunisie, que l’on trouve un cheval barbe bien développé, harmonieux et bien alimenté. Même s’il existe différents types de barbes, ils partagent une morphologie commune de cheval porteur et efficace : un dos court parfois tranchant, une croupe “en pupitre”, une encolure courte, des sabots plutôt petits, cylindriques et durs. Le cheval barbe toise couramment de 1,50m à 1,55m au garrot et ses crins sont fournis.

La caractéristique du cheval barbe c’est la présence d’une cinquième vertèbre lombaire. Cela lui permet de se fatiguer moins vite les muscles suspenseurs. Ce qui explique sa capacité à résister et à être endurent, tout en restant souple de son dos. Si la morphologie idéale du Barbe est précisée, celle de l’arabe-barbe ne peut l’être.

Son allure fière et son tempérament volontaire font de lui le partenaire idéal du cavalier de tbourida. Il est paré d’un harnachement richement décoré : tapis brodés, selles ouvragées, brides perlées, souvent dans des tons vifs ou métallisés. Le cheval devient ainsi œuvre d’art autant que monture de guerre. Soie brodée, cuirs maroquinés, métaux dorés ou niellés, les chevaux exhibent également des harnachements fastueux.

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Le Cavalier de Tbourida : Un Héritier de Traditions

Plus qu’un simple participant, le cavalier est un héritier de traditions séculaires. Il est souvent choisi dès son plus jeune âge au sein de sa tribu ou de son douar, et formé rigoureusement au maniement du cheval et du fusil. Agé au minimum de quatre ans, le dressage des chevaux Barbes ou Arabes-Barbes, répond à des règles spécifiques. Le cavalier et son compagnon doivent connaitre l’enchaînement exact des figures préparées en groupe. Une technique équestre est indispensable pour effectuer ces prouesses techniques. Agilité, audace et courage sont des qualités plus que nécessaire.

Sa tenue est codifiée : djellaba blanche ou colorée, turban enroulé à la main, ceinture traditionnelle, et parfois une gandoura brodée. Il porte un long fusil à poudre noire, appelé moukahla, qu’il doit manier avec précision. Les cavaliers sont vêtus d’une combinaison blanche, d’une ceinture nouée par derrière, et d’un « haïk » pièce d’étoffe dans laquelle ils sont drapés. Des babouches hautes au pied, ils portent aussi en bandoulière une petite sacoche de cuir contenant des extraits du Coran, et d’un poignard recourbé.

L’honneur du groupe dépend de sa capacité à tirer exactement au même moment que les autres cavaliers lors de la charge finale. Tout décalage est perçu comme une faute grave. Pour synchroniser les tirs et n'entendre qu'une seule détonation, ces cavaliers sont "dirigés" par un chef qui leur indique à quel moment tirer en l'air en criant « Hadar Lamkahal ! » (A vos fusils !).

Le Déroulement d'une Fantasia : Un Rituel Codifié

Une fantasia est un rituel en plusieurs temps, très codifié :

  • La harka : une dizaine de cavaliers (ou plus) s’alignent côte à côte. La troupe fait un premier passage, la "Hadda", au pas puis au trot, pour exhiber son apparat, son aisance sur la selle et au jeu du fusil.
  • La charge : sur un ordre du chef de troupe (mokaddem), ils s’élancent au galop, parfaitement synchronisés. Puis vient le second passage, la "Talqa" et coeur de l'épreuve: c'est la charge.
  • La baroud : en fin de course, tous tirent une salve unique de poudre noire dans un fracas spectaculaire. Les cavaliers adoptent une formation précise incluant différents groupes appelés « serba », dont chacun est dirigé par un chef. Lesdits cavaliers exécutent des charges en toute vitesse, tout en restant synchronisés et précis dans leurs gestes. Ils galopent et tirent en l'air en unisson.
  • L’arrêt : les chevaux stoppent net. Le public retient son souffle. L’écho du tir marque la réussite ou l’échec de la manœuvre. Et enfin les chevaux qui s'arrêtent brutalement, sous le nez du jury.

Ce moment intense incarne la maîtrise, la coordination et la transmission d’un savoir-faire martial devenu art populaire. La fantasia se déroule sur un terrain de sable ou d’herbe de 100 à 200 mètres de longueur. Les chevaux, alignés au départ, partent directement au grand galop. A la fin de la charge, en bout de terrain, le M’qaddem tire un coup de feu en l’air, signal déclenchant tous les coups de fusil qui doivent alors résonner comme un seul et unique puissant coup de feu. Les équipes sont composées de deux à vingt cavaliers. La cohésion de groupe est essentielle. Les cavaliers s’élancent au cri du signal « Hadar l’khayle ! » (les chevaux sont prêts !) et doivent terminer la course en tirant simultanément un coup de fusil en l’air.

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Une Tradition Vivante et Célébrée

La fantasia est pratiquée dans toutes les régions du Maroc, avec des variantes locales. Elle est au cœur de nombreuses fêtes religieuses ou culturelles appelées moussems, qui rassemblent tribus, familles et visiteurs autour d’une même passion. Répandue dans une large majorité des régions du Royaume, cette démonstration tribale a perduré en devenant une tradition rurale et religieuse. Les grands événements marocains mettent en avant cette tradition. Il est possible de la voir dans le cadre de la quasi-totalité des festivals et des célébrations locales. Elle est également organisée par des familles à titre privé, notamment pour les mariages, les fêtes religieuses, les anniversaires, les circoncisions…

Certaines occasions spécifiques permettent également d'assister à ce spectacle typique du Maroc :

  • Le festival des arts populaires de Marrakech : célèbre la pratique en soi, la danse et la musique.
  • La fête du Trône : célèbre l'anniversaire de l'intronisation du roi du Maroc.
  • Les festivals régionaux : spécifiques aux villes et villages du pays qui organisent des fêtes et célébrations en incluant ces pratiques équestres.

Impacts Culturels et Sociaux de la Fantasia

La Fantasia joue un rôle crucial dans la préservation et la promotion de la culture marocaine. Le spectacle perpétue effectivement des traditions pratiquées depuis des siècles. Elle préserve et transmet les compétences équestres et militaires issues de la fusion de la culture berbère et arabe. En plus, cette démonstration symbolise le courage, la discipline et l'honneur ancrés dans la culture du pays.

Le Fusil Fantasia : Une Arme de Prestige

Le fusil fantasia, souvent appelé "moukala", est bien plus qu'une simple arme. C'est un objet d'art, un symbole de statut social et un instrument essentiel de la Tbourida. Ces fusils sont généralement de véritables armes, utilisées à blanc pour le spectacle, mais pas de simples tubes de chauffage. La fabrication de ces fusils était un artisanat spécialisé, avec des canons parfois fabriqués à Liège et exportés vers l'Afrique du Nord pour être montés sur des crosses et décorés localement. Si certains éléments, comme le bois, les garnitures en laiton et les décorations, étaient produits dans la région, les canons et les platines étaient souvent importés d'Europe.

Représentations Artistiques de la Fantasia

Devant une telle tradition il apparaissait inévitable que l’art s’empare de ces manifestations culturelles. Eugène Delacroix l'a représenté en 1833 dans la peinture appelée “Fantasia”, actuellement conservée au Musée des Beaux-Arts de Bordeaux. Le principal nom qui revient néanmoins quant à la culture des fantasias, en rapport avec l’art, demeure celui du français Eugène Delacroix (1778 - 1863). Ce voyage l’a amené à apporter une touche de couleur à ses peintures. A la suite d’Eugène Delacroix, Eugène Fromentin c’est lui intéressé aux fantasias dans ses œuvres tant littéraires que picturales.

Outre Delacroix, à qui l’on attribue habituellement la primeur du mot “fantasia”, d’autres artistes du xixe siècle ont représenté cette manifestation si caractéristique du tempérament maghrébin. On se contentera de citer Eugène Fromentin (1869), qui a dépeint un spectacle équestre où les cavaliers d’une tribu font “parler la poudre” pour honorer deux chefs ; ainsi qu’E. Bayard, dont une gravure remontant à 1879, représente une cavalcade guerrière devant les remparts d’une des villes impériales du Maroc (Gasnier, 1980). Dès l’aube du xxe siècle, lors d’un premier voyage dans l’Atlas, de Segonzac avait fait allusion à la fantasia, tout d’abord à propos des Ayt’Ayyach qui passaient alors pour être les “meilleurs cavaliers du Maroc” (1903, p. 166). Honorer un illustre personnage ; voilà bien le sens donné de tous temps à la fantasia, comme celle dont la description nous est parvenue sous la plume des frères Tharaud (1929, p. 24), où c’est par une bruyante chevauchée sous la pluie que les Ayt Myill accueillent Lyautey lors de son arrivée au poste de Tim-hadit dans le Moyen-Atlas. Car c’est là, sur le dir*, ou “poitrail” du Moyen-Atlas, que cette manifestation revêt le plus d’éclat, qu’elle est la plus prisée de la part des populations (Guennoun, 1934), surtout chez les Izayyan. On se réunit alors au creux de quelque déclivité, de quelque agelmam à sec, de quelque vaste clairière tel le prestigieux plateau d’Ajdir. Immenses campements de tentes noires, auxquels la foule des spectateurs, l’alignement bigarré des danseuses d’aḥidus, ainsi que d’impressionnants rassemblements de cavaliers enturbannés, en burnous blanc, donnent une allure de tournoi médiéval, avec, en toile de fond, les monts sombres, boisés de cèdres, de...

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