Voyage au long cours sur le lac d'Annecy précédé d'une ascension au Semnoz est une œuvre de Jacques Replat, publiée initialement en 1858. Cette édition est accompagnée d'une notice sur l'auteur et de notes par M. Jules Philippe, secrétaire de la Société Florimontane.
Jacques Replat naquit à Chambéry, le 14 décembre 1807, et vint tout jeune habiter Annecy où il fit ses premières études. Ayant embrassé la carrière du barreau, il alla suivre un cours de droit à Turin et fut reçu docteur le 11 mai 1827, à l'âge de vingt ans. De retour en Savoie, il y acquit bientôt, comme jurisconsulte et comme orateur, une réputation qui ne se démentit pas jusqu'au jour où la maladie vint infliger à son corps des souffrances qui paralysèrent les forces de son intelligence.
En dehors de ses travaux de jurisconsulte, Jacques Replat s'occupa beaucoup de littérature, et c'est dans le domaine des lettres qu'il a conquis le plus de sympathie parmi ses compatriotes. Jurisconsulte, orateur, poëte, écrivain de talent, il réunit toutes les conditions voulues pour captiver les masses; et si l'on ajoute à cela qu'il n'usa jamais des dons précieux qui lui avaient été dévolus, sans s'appuyer sur les principes du patriotisme le plus pur, on comprendra qu'il ait réussi à s'attirer l'estime de tous et qu'il ait laissé après lui des regrets unanimes.
Jacques Replat débuta dans les lettres par un petit poëme qu'on ne peut présenter comme un chef-d'œuvre, j'en conviens, mais qui plaît par le parfum de poésie naïve qui s'en exhale; le cœur qui l'a dicté était gonflé des illusions du jeune âge et le trop plein de ces illusions, que le courant de la vie emporte trop tôt et si vite, déborde dans ce premier jet d'enthousiasme. Duingt, Menthon et Montrotier, dont le sujet est puisé dans les annales des familles historiques des environs d'Annecy, fut toutefois le premier et le dernier essai poétique de Jacques Replat. Il l'a nommé plus tard un péché de jeunesse et l'a voué à l'oubli.
Amant passionné de sa patrie, il s'adonna à l'élude de l'histoire de la Savoie, dont les pages brillantes, couvertes de faits héroïques, ouvraient un vaste champ à ses investigations et étaient bien de nature à exciter chez lui la fibre patriotique.
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Jacques Replat publia ainsi l'Esquisse du comté de Savoie au XIe siècle (1836) et le Sanglier de la forêt de Lonnes (1840), deux romans, si on veut les appeler ainsi, dans lesquels les récits historiques et légendaires, les études de mœurs occupent la première place sous le rapport de l'intérêt. C'est avec une vraie satisfaction qu'on suit l'auteur dans ses études sur ces temps reculés, où l'esprit prend plaisir à dégager de l'atmosphère méphitique du moyen-âge les côtés poétiques et chevaleresques : vraies oasis au milieu du désert, et où l'on se repose des impressions douloureuses causées par le spectacle de toutes les barbaries qui ont accompagné les transformations sociales à ces époques.
Jacques Replat a donné la preuve qu'il pouvait exceller à saisir ces côtés consolants de l'histoire, mais il modifia sa manière de faire dans cette voie : heureux esprit, à qui il était donné de tenter tous les genres, sans risquer de s'égarer dans le faux!
Pendant dix ans il explora ses chères contrées, et après avoir écrit un savant travail sur le Passage d'Annibal dans les Alpes (1851), travail qui obtint l'honneur de la traduction dans presque toutes les langues de l'Europe, il publia quelques notes, chapitres détachés d'un ouvrage qu'il pensait écrire mais qu'il n'acheva pas, entre autres une Esquisse d'un paysage des grandes Alpes (1852) et une Etude sur la poésie des Alpes (1856), qui furent insérées dans les bulletins de la Société Florimontane dont il était président.
Enfin, il fit paraître son Ascension au Semnoz (1856) et le Voyage au long cours sur le lac d'Annecy (1858) que cette notice est destinée à accompagner, réunis dans une nouvelle édition.
Mais dans ces deux récits, dans le premier surtout, le style de Jacques Replat apparaît modifié sensiblement. Ici nous avons peine à reconnaître l'écrivain grave quoique poétique, des romans historiques, et l'auteur des descriptions contenues dans les études précédentes écrites en un style empreint d'un sérieux enthousiasme. L'humour y déborde en flots pressés et l'on pourrait croire, à première vue, que l'excès d'esprit qu'on y remarque provient d'un effort tenté pour viser à l'effet.
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L'humour, dans les deux ouvrages que je viens de citer, est immodéré si l'on veut, mais l'écrivain n'a point cherché à le pousser si loin à cette seule fin de faire de l'esprit. Jacques Replat qui, tout en cherchant à se rendre utile à son pays, écrivait aussi pour le plaisir d'écrire, a trouvé sans la chercher une veine de bonne humeur dont son imagination rieuse s'est parfaitement accommodée, et une fois lancé sur cette pente glissante, rien n'aurait pu l'arrêter.
Telle est, je crois, la vraie explication de cette veine de bonne humeur inépuisable que l'on remarque dans les deux récits qui nous occupent; le style gagnerait sans doute à être dépouillé un peu de cet excès de gaieté qui l'entraîne, mais on ne saurait reprocher trop sévèrement à l'auteur celte exubérance de joie juvénile qu'il n'a pas su maîtriser.
A côté de ses escapades spirituelles et de ses excursions un peu prolongées dans le domaine de la fantaisie, Jacques Replat eût pu donner plus de place à la description qu'il ne devait négliger sous aucun prétexte, car il y excellait; au lieu de s'étendre, comme il l'a fait dans ses rêveries, sur des sujets trop étrangers à son point de départ, il eût été préférable qu'il ne se fût pas écarté du terrain de la nature et de l'histoire où il aurait réuni assez d'observations, et classé assez de souvenirs pour nous charmer et nous instruire.
Pour rester dans le vrai, il faut cependant reconnaître que Jacques Replat, dans le Voyage au long cours, semble s'être aperçu de l'écueil contre lequel il allait se heurter. On remarque, en effet, entre le style de ce récit et celui de l'Ascension au Semnoz, une différence sensible toute à l'avantage du premier; le Voyage est conçu dans un esprit moins fantaisiste et on y trouve telles pages qui sont de véritables petits chefs-d'œuvre et devant lesquelles le cœur le plus attiédi est rendu à l'enthousiasme, aux grandes et généreuses pensées : ces pages suffiraient elles seules à glorifier leur auteur.
Comment, par exemple, ne pas se sentir ému jusqu'au plus profond de l'àme, en lisant cet hommage rendu à l'une des plus belles provinces de la terre de Savoie :
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« Salut, Tarentaise bien-aimée! terre noble et poétique, adieu! Dans les replis de tes sombres montagnes, sous la sauvegarde des cimes inexplorées, sur le bord des torrents qui se précipitent de tes glaces toujours vierges, habitent encore des races antiques, diverses et mystérieuses.
« Salut, poétique et noble terre! J'aime les mugissements des grands troupeaux sur tes crètes sauvages; la voix puissante du jeune aurochs, dans les brumes qui courent sur tes flancs, roulées par la tourmente; et les glaciers suspendus sur tes pâturages, comme des grappes de diamants!
« Salut à Pezai ! à ses vaillantes tribus de mineurs! Les unes sont venues du Tyrol et des bords de l'Inn, les autres du Harz, ou de la forêt Noire : toutes apportant avec elles les rêveuses légendes, les traditions de la blonde Germanie; et leurs oremus pour les âmes errantes sur les glaces; et leur foi dans le marteau in- visible du petit mineur ; et leurs litanies sans fin, où les noms des bienheureux rappellent les étranges figures sculptées sur le porche des églises romanes.
« J'aime aussi tes ruisseaux, dont les filets argentés festonnent les prairies de Pralognan; et l'ondine qui chante à l'orée des bois, en versant sous la feuillée de Bride sa conque merveilleuse.
« Salut, ô noble terre! Que j'aime à retrouver, dans le miroir de notre lac, un souvenir de tes noires forêts, de tes neiges éternelles, de la gaze ondoyante de tes cascades, des rudes et patriotiques enfants de tes montagnes!
« A son tour, lorsqu'il est assis sur la pente de l'Alpe, le pâtre de tes chalets contemple d'un œil pensif notre belle nappe d'eau, qui bleuit à l'horizon; et à son aspect, peut-être rêve-t-il les merveilles des contrées lointaines.
« Peut-être aussi, bien souvent, le roi de tes âpres déserts, le chamois altéré, haletant, poursuivi, a-t-il suspendu sa course, frappé la cime blanche d'un pied impatient, et de son regard de feu mesuré l'espace qui le séparait du frais mirage de nos rives.
« Salut, Tarentaise bien-aimée! terre noble et poétique, adieu! D
Tous les défauts s'amoindrissent devant ces lignes brillantes d'inspiration et palpitantes de patriotisme. Que les cœurs froids s'abreuvent à cette source vive, et ils renaîtront à la vie! Mais que l'exilé, celui que le sort ou la nécessité a jeté sur des rives lointaines réfléchisse avant de s'en approcher, car les regrets, le mal de la patrie, s'empareront de son âme et la tortureront impitoyablement, frappée qu'elle sera par ces accents passionnés partis du sol natal.
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